Témoignage de Marguerite Bialas

 
En 1969, l’association Amis de Freinet voit le jour à Nantes.
2019, appel à témoignage est lancé pour un bulletin 106 spécial cinquantenaire qui n'a pas encore vu le jour.

Témoignage de Marguerite Bialas  .

 Texte écrit pour le dernier numéro de Chantier Pédagogique de l'Est, la revue dirigée par Lucien Buessler.
CPE, un compagnon pédagogique
1966. Normalienne de 4eannée à Guebwiller (Haut-Rhin), j’effectue le dernier stage de
l'année de formation pratique à l'école de Pulversheim. Ce n'est pas un lieu de stage officiel, mais
il n'y a pas suffisamment de "vraies" classes d'application et cette école fait partie du bassin
potassique où habitent mes parents. Mon maître de stage, Raymond Guthmann, est membre actif
du Groupe Freinet 68. Moi, après un premier mois de stage dans une classe unique du Sundgau,
puis un autre dans une classe maternelle à Mulhouse, je découvrais dans son cours de Fin
d'Études une classe primaire que je croyais ordinaire. Son fonctionnement, s’il me surprenait un
peu par rapport à mon vécu d’écolière, me paraissait cependant logique par rapport à certaines
lectures et à l’idée que je me faisais de mon futur métier dans une Education nationale que je ne
pouvais pas imaginer autrement qu’à la pointe du progrès. Dans la classe de Raymond
Guthmann, j’ai appris à mener des mises au point de textes libres, à faire travailler les élèves à
partir de problèmes vécus, à organiser des conférences d’enfants à partir des BT… Les élèves
(des garçons de 13, 14 ans) tapaient leurs textes à la machine à écrire, (c’était vraiment très
moderne!), et ils faisaient des exercices à partir des « boîtes enseignantes » de la CEL : boîtes en
plastique dont une face, transparente, formait comme un écran derrière lequel on déroulait un
rouleau de papier imprimé. Un rectangle sur fond blanc : c’était l’exercice. Puis on tournait la
roue et un rectangle à fond orange apparaissait : le corrigé. Et l’on continuait ainsi…
Au cours de ce stage, Raymond Guthmann m’a donné quelques exemplaires du bulletin
pédagogique du 68, revue à laquelle je me suis immédiatement abonnée: c'était "L'écolier du
vallon fleuri", l'ancêtre de CPE. Un jeudi, il m’a invitée à visiter l’exposition que le groupe
départemental du Haut-Rhin organisait cette année-là à Guebwiller. J’y ai admiré des réalisations
de classe, beaucoup d’art enfantin, et j’ai vu et entendu les instituteurs Freinet du Haut-Rhin et les
rapports de joyeuse camaraderie qu'ils avaient entre eux.
Tout cela m’a paru normal et je me réjouissais de travailler.
1967. Premier poste dans une classe enfantine du Sundgau, à Durlinsdorf, loin de ma
famille et où, après quatre années de vie collective en internat, je découvre la solitude. Le bulletin
du 68 est mon seul lien avec d'autres enseignants. Mes élèves ont entre 4 et 8 ans : les leçons
modèles observées ou préparées à l’Ecole Normale ne me sont d’aucun secours et si je réussis à
transposer un élément observé pendant les stages, cela ne marche qu’avec une partie de ma
classe.
Le conseiller pédagogique n’est pas content de mon travail. On m’envoie une journée en
observation dans la classe enfantine d’un village voisin, dont l’institutrice, charmante mère de
quatre jeunes enfants, me laisse manger seule mon sandwich à midi et a autre chose à faire après
16 heures que parler avec moi. Dans sa classe, tout me paraît simple et évident, mais je ne sais
toujours pas comment organiser la mienne. Enfin, une conférence pédagogique est annoncée. Je
me réjouis de rencontrer les collègues du canton, de pouvoir poser mes questions, échanger,
apprendre. Naïve que je suis ! Jusque-là, je n’avais pas trop compris l’originalité de la pédagogie
Freinet. Mais je comprends ce jour-là qu'il n'y a rien à attendre de l'institution et que c’est avec
des enseignants comme ceux que j'ai entrevus au moment de l’exposition de Guebwiller que je
veux travailler.
Je relis plus attentivement mes numéros de CPE. J’y trouve une date de réunion, une
adresse… Et grâce à ma voiture toute neuve (j’avais fait mon permis en janvier et février : une
vingtaine de leçons suffisaient alors pour le réussir !) un jeudi, je participe à une journée sur l’Art
enfantin : plusieurs dizaines de « freinetistes » sont là, les discussions vont bon train, le partage
des techniques et des savoir-faire aussi. Je me sens à l’aise dans ce milieu.
L'année suivante, je suis nommée dans une classe maternelle. Je commence à rencontrer
quelques institutrices « Freinet » autour Christiane Strauss à Colmar.
1967/68. Maman pour la deuxième fois, je me mets en disponibilité et accompagne
Alain, mon mari, en Suisse et en Belgique où son travail l’appelle. Je perds tout contact avec le
monde enseignant, je pouponne tranquillement.
1972. De retour en France et devant l’imminence de la reprise d’une classe, j’ai
conscience de n’avoir toujours pas vraiment appris mon métier. Alors je dévalise le CRDP de
Strasbourg où j’habite maintenant. Je lis tout ce que je trouve, un peu au hasard. Un livre me fait
une forte impression, c’est : Chronique d’une école caserne de F. Oury et J. Pain.
Je suis toujours abonnée à CPE et les témoignages de pratiques que j'y lis me font piaffer
d'impatience de m'y mettre à mon tour.
Nommée à l'école maternelle de Hoenheim Centre, j'ai maintenant plusieurs collègues.
Ma classe compte 30 élèves de 3 ans. Bravement, je mets en route des ateliers. C’est une banalité
aujourd’hui, mais quelle révolution à l’époque ! La plus scandalisée est sans doute la femme de
service. On parle dans mon dos, mais je m’en fiche : j’ai découvert le groupe Freinet de
Strasbourg, et comme dans celui du Haut-Rhin, je m’y sens d’emblée à l’aise, bien que je sois
longtemps la seule « maternelle ».
L’année suivante, je change d’école pour me rapprocher de mon domicile. C’est toujours
une école maternelle, mais l’école est neuve et l’équipe pédagogique aussi. Il n’y a donc pas
d’habitudes contraignantes. De plus, la directrice Mauricette Meyer apprécie la pédagogie
Freinet : elle vient du Nord où elle a connu les Berthelot, ce couple d’enseignants qui ont fait
partie des premiers compagnons de Freinet. Et moi, je suis gonflée à bloc, car je reviens de...
... Mon premier stage Freinet à Saint-Dizier, en Champagne.
J’avais 27 ans, je croyais savoir déjà beaucoup de choses. Pourtant, ce stage fut un tel
choc que je n’ai pratiquement ni mangé, ni dormi de la semaine !
Nous étions au moins 80, répartis tous les matins en ateliers de vie comprenant une
douzaine d’enseignants de niveaux variés. Chaque groupe avait son lieu : une salle dans un
préfabriqué. Le premier jour, Louis Boyer, notre responsable, a écrit au tableau la liste des
questions et préoccupations annoncées par les participants, puis nous avons réparti ces points sur
le programme de la semaine. Enfin je me trouvais dans un groupe d’enseignants où les vraies
questions de chacun étaient prises en compte ! Dans la salle, il y avait un matériel d’imprimerie
complet et un atelier « argile ». Je me souviens avoir composé un court « texte libre » et l’on m’a
appris comment l’imprimer. Un après-midi, nous avons fait une sortie enquête dans un haras :
nous avons donc appris la technique en élaborant nous-mêmes le questionnaire, les modalités
pratiques etc. Il s’agissait de vivre nous-mêmes des situations d’apprentissage, de création,
d’échanges coopératifs, pour pouvoir ensuite transposer avec nos élèves.
Tous les soirs, un moment collectif rassemblait l’ensemble des stagiaires. C’était pour moi
une foule impressionnante de gens qui débattaient de sujets sérieux concernant l’école et la
société, de questions que je ne m’étais jamais posées, de sujets dont je n'avais jamais entendu
parler aussi librement. Une fois, j’ai osé prendre la parole : j’étais tellement émue que je croyais
que tout le monde entendait mes battements de coeur et je n’ai pas reconnu ma propre voix !
D’autres moments étaient plus décontractés, même carrément festifs : danses folkloriques
ou modernes où chacun se laissait aller à son inspiration, discussions passionnées, à l’ombre des
arbres, sur le naturisme, la nourriture végétarienne, les événements de Lip… Tout cela était trop
nouveau pour moi et m’effrayait. Je restais spectatrice silencieuse.
Au moment du départ, me dirigeant vers ma voiture après avoir quitté mon petit groupe,
j’ai croisé Maurice Beaugrand, un des responsables du stage, que je n’avais jamais vu que de loin
pendant le stage. Je devais faire une tête tellement désolée qu’il m’a collé deux bises sonores sur
les joues. Et je suis partie en sanglotant, avec, dans mes bagages, le limographe que j’ai fabriqué
au cours du stage.
Riche d’un tel stage, bien accueillie dans ma nouvelle école, bien documentée par CPE,
c’est une nouvelle vie qui commence. Pendant quatre ans, je travaille avec joie à l’école
maternelle, malgré les 39 élèves en section de grands, puis la bonne trentaine en section de
petits ! Ateliers dans la classe et dans la salle de motricité, moments de langage qui sont déjà des
sortes de « Quoi de neuf ? », fabrication d’albums sur les thèmes divers suivant l’intérêt des
enfants, livre de vie, calcul vivant, premiers numéros du journal « Noisette » réalisés au
limographe avec les élèves, bricolages libres avec des objets de récupération… Je me régale.
L’inspectrice est un peu surprise de ne pas trouver la traditionnelle « mise en scène », table sur
laquelle les institutrices exposaient autrefois leurs bricolages pour faire ensuite parler les élèves
sur ce thème en prévoyant les questions et les réponses dans la fiche de préparation. Mais elle lit
les notes très précises que je prends sur ce que les enfants disent dans les moments de
regroupement, sur ce qu’ils réalisent en ateliers de psychomotricité, elle me laisse tranquille et je
n’en demande pas plus.
Fin de l’été 1974, le groupe départemental du Bas-Rhin organise un stage à Wildersbach.
Je suis enceinte jusqu’au bout du nez, mais je tiens absolument à faire ce stage pour pouvoir
rencontrer les « freinetistes » d’Alsace. Ce sont alors les grands débats pour ou contre la cigarette
dans les salles, l'initiation au dessin libre, au pop’art... Après ce stage, je commence à participer
aux réunions du CA du Bas-Rhin chez Ilse et Michel Bonnetier avec Bernard Weber, jeune
enseignant de Kilstett, Anne-Marie Besnard et Inge Rettig, plus anciennes, qui viennent du fond
de la vallée de la Bruche. Bientôt, nous serons rejoints par Liliane Buchi, André Sprauel et bien
d'autres...
Je commence aussi à écrire sur ma classe. Mon premier texte pour CPE présente une
classe « grouillante » de petits. Charles Boos, fondateur du groupe Freinet bas-rhinois et qui va
prendre sa retraite, en fait l’éloge lors d’une réunion du CA. Mon écrit se trouve ainsi valorisé
doublement : pas étonnant que j’aie continué !
De temps en temps, je participe à un week-end Freinet dans le Haut-Rhin, à 100 Km.
Quels week-ends ! Nous sommes une cinquantaine me semble-t-il ! Anne-Marie et Bernard
Mislin, Marie-Jeanne et Francis Bothner, Monique et Roland Bollmond, et tant d’autres (dont
plus tard Françoise Thébaudin qui me donnera trois pages polycopiées: les premières ceintures de
calcul, pages que j'oublierai dans un placard jusqu'au jour où, en classe unique, je m'en
souviendrai parce que je commencerai à les réinventer!)... Ils présentent leur travail, des
recherches avec leur classe, des trucs et des ficelles… Il y a rarement quelque chose pour la
maternelle, mais tout m'intéresse et j’apprends beaucoup de choses pratiques pour faire la classe.
Parfois, les discussions s’échappent de la pédagogie : Peut-on aimer deux personnes en même
temps ? Peut-on faire l’amour avec le regard ?, etc. Tout cela me dépasse largement, m’inquiète
parfois. Là encore, j’écoute en silence…
Les années passent… Ma classe maternelle tourne et à mon tour, j'accueille des collègues
Freinet, dont Annie Gerbex, Chantal Vilain... Je prends l’habitude, chaque année, de traverser la
France pour me rendre aux Journées d’Etude de l’ICEM et aux Congrès. J’y retrouve ce
foisonnement intense fait de pédagogie et d’émotions fortes et je continue à apprendre dans tous
les domaines. Je rencontre Marie-Hélène Maudrin et Simone Heurtaux à l’atelier « maternelles »,
Paul Le Bohec à l’expression écrite, Christian Poslaniec à l’expression corporelle. Plus tard,
Patrick Hétier dans l’atelier de français, Jean-Paul Gay en sciences, Marcelle Drillien pour la
classe unique, Pierre Guérin pour l’analyse systémique. Je m’engage plus sérieusement pour BTJ
dans l’équipe de Jean Villerot et je fais deux stages d’une semaine en période scolaire avec
l’équipe de BTJ (dont une fois à Cannes, dans les locaux de la CEL).
C’est au Congrès ICEM de Grenoble (en 1980 me semble-t-il) que je découvre une
affiche qui annonce l'horaire d'ouverture du groupe "Genèse de la Coopérative". Dans cette salle
enfumée, où l’on n’entre que lorsque l'atelier est annoncé : « ouvert », contrairement à toutes les
autres salles où chacun va et vient à sa guise, j'entends des petites phrases que je n'oublierai plus:
Faire de la classe une oasis respirable... Rendre les exigences repérables par les enfants... On
n'est pas là pour s'aimer... Je participe aux stages organisés par ce groupe et je rencontre Fernand
Oury, René Laffitte, Maurice Marteau, Jean-Claude Colson, Jean-Louis Maudrin, puis Catherine
Pochet. Je suis le cursus qu'ils proposent et après quelques années, je travaillerai avec eux dans la
formation à la pédagogie institutionnelle, sans pour autant lâcher ni l'IBREM ni CPE que je
"dévore" toujours dès qu'il arrive.
Lire les témoignages des autres, exposer les miens dans cette petite revue à couverture
rouge, au tirage sans doute modeste (?), ont fait partie de mes grands bonheurs pédagogiques et
je voudrais rendre hommage à Lucien Buessler et à son équipe d'avoir permis cela.
Je souhaite à la nouvelle machine, à la nouvelle équipe de poursuivre vaillamment
l'oeuvre et surtout, j'encourage les jeunes collègues à s'approprier ce merveilleux moyen
d'expression, d'apprentissage et de partage démocratique du savoir qu'est CPE.
Marguerite Bialas, mai 2009

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