Promenade nocturne : Un poème de Freinet (1921)

Document figurant dans le fonds Raymond Dufour

 

Promenade nocturne

Une toile serrée avec des reflets,

Infinise et tamise le ciel et la terre

La terre est large et noire

Le ciel piqué d’étoiles

Auréole d’une lueur de fête

Les confins paraboliques de la terre.

 

Le ciel est haut et seul : combien silencieux !

Les étoiles se font un chemin lumineux

Jalonnés de veilleuses d’un limpide infini.

Au-dessous d’elles les feux terrestres clignotent.

 

La fontaine, lentement, coule et clapote.

Un lourd bruit de voiture, un sinistre aboiement

Sont sourds et souterrains. A travers des volets

Une conversation chuchote puis se tait.

 

Le ciel, lui, est haut et narquois et paisible.

 

 

Mes pas résonnent sur la route blafarde

Le bruissement léger du feuillage

Et les chants que la nuit écoute,

Se serrent et pèsent sur la route.

 

La vallée se creuse et s’ombre.

La lune éclaire un sommet chauve,

Comme d’un bain d’argent qui luit

L’air lui-même prend la couleur de la nuit.

 

Des cricris grincent métalliques ;

Des oiseaux s’ébrouent dans la ramure.

Au loin, un renard, en mal d’aventure

Appelle sa renarde et errabonde

D’une voix plaintive et profonde

Qu’on dirait des appels de mère.

 

Oh ! que l’homme est petit devant la vaste nuit !

Lui le maître orgueilleux de la terre,

Se semble humble et perdu à l’égal du grillon.

Il voudrait se prouver sa puissance mesquine,

Et d’un cri de sauvage puissant et long

Secouer la nuit souveraine.

 

Mais tant de siècles l’ont battu

Qu’il ne sait plus

Timide, la poitrine oppressée

Devant la vaste nuit qui le domine.

 

Mais voici, sortant de la houle d’ombre,

Une longue silhouette sombre,

Agitant bras et jambes,

Et secouant des haillons.

 

L’homme ! celui que le sauvage, en moi,

Voulait appeler naguère,

Mon frère !

Mais cette route belle et facile

A rendu nos appels inutiles

Et nous nous rencontrons.

 

Je le vois approcher,

Les contours mieux dessinés,

La face claire de l’homme,

Éclairant la silhouette.

 

Et il passe, ô désillusion !

Comme si je n’étais pas un homme

Ni sympathie, ni commune émotion.

Son froufroutement et ses pas martelés

Se perdent à nouveau dans la nuit.

 

Le grillon appelle le grillon,

Le renard sa renarde ; l’eau du ruisseau

Gazouille en coulant vers l’eau.

 

Un homme m’a croisé,

Et il est passé indifférent !

 

 

Les grenouilles, au loin, coassent par saccade.

Sur une autre note, tout là-bas, dans la nuit,

Un chien aboie obstinément, où il poursuit

Un vague fantôme ou la lune maussade.

 

Et voici de nouveau le village. Silence !

Mais l’eau de la fontaine galope et saute ;

L’horloge sonne ses onze heures en cadence

En tirant sur la corde des raans pénibles.

 

Une plainte sourde, lointaine et feutrée,

Comme dans une chambre un cri d’enfant malade.

D’autres plaintes s’y joignent déchirantes.

Cela sanglote, pleure, ou gémit, puis se tait.

 

Ces miaulements de chat dans la nuit effrayante !

Silence !

Des pas qui bousculent les pierres sur la place,

Un autre chien aboie ; un homme siffle et passe.

 

La chambre vide et vaste :

Le monde vide et vaste, infini.

Pauvre homme !

 

29 janvier 1921 C FREINET

 

 

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