Le mouvement Freinet au quotidien : des praticiens témoignent

Les Amis de Freinet
Le mouvement Freinet au quotidien
Des praticiens témoignent

Éditions du Liogan
photo de couverture: Guy Goupil
Classe d'Hervé Moullé, École publique Bizu (classe unique)
53290 Beaumont-Pied-de-Boeuf France

Édité par Éditions du Liogan, 6 rue Beaumarchais, 29200 Brest
Imprimé par Cloître, St-Thonan, 29200 Brest.
Dépôt légal: 3ème trimestre 1997
© Amis de Freinet.
N° I.S.B.N.: 2-908463-30-X


Avertissement au lecteur

Ceci n'est pas un livre au sens commun du terme.
Ce n'est pas une oeuvre littéraire, encore que, à bien des égards, on pourrait peut-être le penser.
Ce n'est pas un livre d'histoire, bien qu'on y trouve essentiellement la relation de faits authentiques répartis dans le temps.
Ce n'est pas non plus la biographie d'un homme ou d'un couple, et pourtant il apporte, incontestablement, un éclairage et des éléments intéressants sur la vie de Célestin et d'Élise Freinet.
Ce n'est pas non plus une suite d'autobiographies, bien que chacun s'y décrive dans son passé et dans son être.
Ce n'est pas un traité de pédagogie, et cependant, tout au cours des témoignages, cet aspect est constamment présent.
Ce n'est pas un ouvrage philosophique, mais on ne peut nier que tout au long des récits, il existe une référence explicite ou implicite à une éthique, à des systèmes de pensée.
Ce n'est pas un essai de psychologie, alors que, sans arrêt, chacun en décrit des aspects personnels.
Ce n'est pas une oeuvre d'universitaires, quoique, à bien des égards il témoigne des recherches approfondies et de l'implication réfléchie des enseignants en expérience sur le terrain.
Ce n'est pas un appel politique, mais néanmoins il est la démonstration d'une recherche permanente d'un changement radical de la société.

Qu'est-ce donc alors?
C'est tout simplement un recueil de témoignages de praticiens, sans doute unique, non seulement dans les annales du Mouvement, mais aussi dans toute l'histoire de la Pédagogie qui montre combien, 30 ans après la mort de Freinet, sont vivantes et actuelles les idées du Mouvement de l'École Moderne.
C'est la trace d'une mémoire, un «livre de vies» ou plutôt de «signes de vies», signes parce qu'à la fois significatifs et signifiants par leur fond, leur forme, leur style et leur sensibilité que nous nous devions de respecter scrupuleusement.
Remercions tous ceux qui ont répondu à l'appel des «Amis de Freinet» (plus de cent).
Cet afflux de textes - librement écrits - nous a beaucoup encouragés pour la réalisation de ce document. L'importance des envois n'a pas permis de les publier tous en entier. Il nous en a coûté de devoir rompre la dynamique de la plupart d'entre eux. Et, il nous a paru important de les organiser en fonction des différents thèmes qui se sont imposés à nous au cours de leur lecture.
On trouvera, en fin d'ouvrage, la liste des camarades ayant apporté leur contribution. Il nous a semblé intéressant de ne noter, dans la suite des textes, que les initiales de leurs auteurs, à l'image même de notre participation à ce Mouvement, le plus souvent totalement gratuite et quasi-anonyme, fondue dans le creuset coopératif.
Nous espérons que, telles qu'elles sont présentées ainsi par thèmes, ces «tranches de vies» pourront faire sentir ce que fut et qu'est encore cet immense chantier de l'École Moderne et, peut-être du passé rappelé, pourront naître de nouveaux engagements d'avenir.
L'équipe de coordination.
Renée et Guy Goupil
Jeannette et Paul Le Bohec
Mimi et Émile Thomas
Pierre Yvin

N.B.: Nous avons fait appel à quelques centaines de militants, bien entendu beaucoup d'autres auraient pu aussi témoigner.


Souvenirs

J'ai rencontré Célestin Freinet à Vence, au cours des étés 1958 et 1959, où j'étais venu passer des vacances en famille. J'étais alors inspecteur départemental de l'enseignement élémentaire, «inspecteur primaire» comme on disait alors. J'ai participé à ce moment-là au travail de volontaires qui s'affairaient à la fabrication de «boîtes enseignantes». C'était le moment où l'enseignement programmé envahissait les médias et Freinet, toujours sensible aux nouveautés, avait cherché à accommoder l'enseignement programmé à sa pédagogie.
Mais je n'étais pas monté par hasard à l'école Freinet. Avant de rencontrer l'homme et de sympathiser avec lui, j'avais rencontré la pédagogie dans les classes sundgauviennes au sud de l'Alsace, où j'avais été nommé inspecteur en 1951.
Je viens en effet de l'enseignement de la philosophie, par mes études universitaires et mes premiers pas dans l'enseignement. Et c'est plus précisément la psychologie, celle de Piaget et ses applications possibles à l'enseignement, qui m'avait conduit à préparer le concours de l'Inspection élémentaire. Étaient venus, dans la foulée, Claparède, Ferrière, Bovet, Dottrens, Roller et autres Suisses et Français comme Roger Gal et Gaston Mialaret, rencontrés dans l'Association de Pédagogie Expérimentale de Langue Française.
Ma nomination comme Inspecteur de l'enseignement «primaire» va me plonger dans la pédagogie concrète. Venant de ma classe de philosophie du Lycée de Vesoul, j'ai passé deux ans à observer les classes de la circonscription d'Altkirch qui m'avait été confiée. Cette observation prudente et féconde m'avait paru indispensable avant d'être plus actif. Bien m'en a pris. Il me souvient d'un sujet de conférence pédagogique que j'eus à traiter tout au début de mes fonctions inspectorales: il s'agissait de l'enseignement de la rédaction! Les maîtres assemblés par une belle journée d'automne à Ferrette, m'attendaient «au virage»! «Que pensez-vous du texte libre? Faut-il préparer la rédaction par une lecture? Faut-il donner un canevas etc... Ma sympathie allait théoriquement à l'expression libre. Mais je ne l'avais pas vu fonctionner. Par ailleurs, inspecteur dans une circonscription alsacienne rurale, je rencontrais dans les classes des élèves enseignés en français, mais qui ne parlaient chez eux que le dialecte alémanique. Mes réponses furent prudentes: ma doctrine n'était pas faite... que chacun essaye pour le mieux... les conseils viendront plus tard... Cette confession d'incompétence en surprit plus d'un habitués à plus de directivisme venant de la hiérarchie. Je l'ai su par la suite.
Les années qui suivirent furent fécondes. J'ai eu la chance de rencontrer, dans cette circonscription rurale où j'avais le temps de «faire de la pédagogie», une vingtaine de maîtres appartenant au mouvement Freinet ou, tout simplement, s'essayant à sa pédagogie. Le Haut-Rhin, dans les années cinquante, était un département favorisé sur ce point par un inspecteur d'Académie exceptionnel, Joseph Storck, qui avait créé officiellement une «École Freinet» dans les Mines de Potasse de la région de Mulhouse. Par ailleurs, des maîtres chevronnés de ma circonscription avaient été formés avant la guerre de 39-45 par un directeur de l'école normale de Colmar féru de méthodes actives, M. Antraigue.
C'est pourquoi je fus à bonne école. J'observais et j'admirais dans un certain nombre de classes de ma circonscription une «méthode Freinet» de grande qualité. L'organisation de la classe coopérative était «alsacienne», c'est-à-dire, ne manquait pas de rigueur. Ce qui ne nuisait pas, au contraire, à l'autonomie d'écoliers attentifs, usant des fichiers et des B.T., manipulant le «Debrie» pour des projections cinématographiques, imprimant, vendant le journal scolaire dans le village, expédiant leur production, étudiant le milieu, apportant en classe des trouvailles exceptionnelles dont le maître avisé faisait le point de départ d'une enquête. Il me souvient d'avoir assisté à cette exploitation en plein hiver, alors que tout était blanc et glacé, au fond du Sundgau. Un élève avait apporté un corbeau mort et gelé. Je me souviens encore avec émerveillement de l'astuce qui conduisait ce maître à exploiter l'incident en mettant son monde au travail-textes et dessin pour les correspondants, mise en route d'une enquête sur les corbeaux et les oiseaux migrateurs, recherche de documents dans le fichier etc... Précisons qu'il s'agissait d'une école à deux classes et de petits paysans d'un calme «archaïque»!
Autre souvenir inoubliable. J'arrive dans une classe à l'improviste, comme il était de coutume à cette époque. Tout le monde est au travail, ici sur un fichier, là à l'imprimerie, etc... Mais de maître, point! «Où est M....? Monsieur l'Inspecteur, il est malade, il a la grippe. Je monte à l'étage et je suis reçu par Mme... «Mon mari est au lit... ce n'est pas grave. Une lettre de demande d'absence est partie ce matin»... Ici, l'autonomie des écoliers n'était pas un thème de littérature.
Ainsi formé, j'étais mûr pour lire plus avant, assister aux congrès, rencontrer Freinet lui-même à Vence. Le cadre méditerranéen de Vence ne ressemblait certes pas à «mes» écoles alsaciennes. Mais la confiance attentive aux élèves était la même. Le calme et la maîtrise de l'enseignant, sa capacité d'écoute, son sens de l'organisation tranquille, tout se ressemblait et, faut-il le dire, étonnait le prof de philo que j'avais été, exposant plus souvent qu'il faisait travailler.
De ces rencontres fécondes sont issues des productions universitaires qui, par la suite, m'ont fait connaître. Mon premier livre, «L'enseignement du français à l'école élémentaire» et mon second, «Pour une pédagogie de l'étonnement» m'apparaissent aujourd'hui comme des synthèses de ma culture philosophique et de mon admiration pour les méthodes «Freinet». Quelques articles publiés à la demande de Freinet dans l'éphémère revue qu'il avait créée pour ces rencontres, «Techniques de vie», avaient fait la transition. Et je suis fier, aujourd'hui, d'avoir été appelé à présider le comité du centenaire.
Louis Legrand

La première fois que j'ai rencontré Freinet, c'est en la personne de Bernard Blier dans le film «L'École buissonnière». C'était à sa sortie sur les écrans, en 1949. J'avais quatorze ans. La guerre à peine éloignée de nous, sa cruauté et ses privations, l'après-guerre avec les révélations des horreurs du nazisme, l'injustice sociale vécue par le fils de manoeuvre que j'étais, tout cela nourrissait en moi une révolte d'adolescent qui restait sans réponses.
Ce film m'apportait une image de générosité, d'enthousiasme et d'espoir, de lutte aussi, à laquelle j'adhérais profondément et qui m'ouvrait un horizon possible.
La deuxième fois que je rencontrai Freinet, ce fut, cinq ans plus tard par trois numéros de «L'Éducateur». J'étais en classe de formation professionnelle à l'École Normale de Grenoble, et nous avions fait moisson de catalogues et de spécimens au cours d'une journée d'information proposée par les éditeurs scolaires. Ces trois revues furent tout ce que je gardais de la pile de papier ramenée à l'E.N. et je les ai encore. Je les ai lues après avoir feuilleté et mis tout le reste à la poubelle parce que c'étaient les seules qui parlaient vrai, d'une école non séparée du reste de la vie, d'enfants en chair et en os et non de joyeux bambins, qui donnaient à entendre que faire la classe cela pouvait être davantage que donner leçons et exercices.
L'émotion vécue à la projection de «L'École Buissonnière» trouvait son prolongement au moment où j'étais à quelques mois de ma première rentrée d'instituteur.
Enfin, la vraie rencontre de Freinet et d'Élise, je devais la faire au Congrès de Nantes, aux vacances de Pâques en 1957. Mais déjà, entre le film, les trois revues à couverture rose et le courrier, le chemin s'était élargi: après une première année de classe en poste double, un abonnement à «L'Éducateur» dont la couverture était devenue beige, un journal scolaire tiré à la pierre humide puis au limographe, nous avions maintenant l'imprimerie, des correspondants, des fichiers et ce premier congrès allait nous permettre de donner des visages aux noms qui signaient les articles et les outils.
Aller tout simplement dire bonjour et serrer la main à Freinet et Élise fut une démarche qui nous sembla évidente et facile. Leur demander s'il serait possible de venir à l'École Freinet pendant l'été ne posa aucun problème. Ce qui s'impose à mon souvenir de ce premier contact, c'est la simplicité et l'authenticité, la chaleur sobre et vraie de l'accueil que donnaient ces personnes déjà célèbres aux instituteurs balbutiants que nous étions.
S'imposent en même temps tous les visages alors associés à des noms, qui étaient là, avec le projet de vivre la classe autrement, de donner, ensemble, davantage de réalité à des rêves qui, avait-on appris dans nos livres, remontaient à Socrate ou Montaigne, à Rousseau et qui encore...?
Spontanément, en laissant venir de ma mémoire les mots de ce témoignage, il me semble que j'ai évoqué les trois aspects de ce qui me lie à Freinet, de ce que je lui dois et qui a structuré ma vie d'instituteur et de citoyen: un idéal, des outils et des techniques de travail pour l'approcher et des hommes, des collègues, des camarades pour inventer, construire, perfectionner cette approche.
Un idéal: j'ai peu de compétences pour philosopher et disserter de pédagogie. Et puis il est devenu difficile aujourd'hui de parler de l'École avec les mots qu'elle inscrit parfois à son fronton: Liberté, Égalité, Fraternité... tant la démagogie a investi l'espace politique. Alors, cet idéal, je le dirai seulement à travers cette citation par laquelle Freinet termine le «Dits de Mathieu» qu'il intitule «Les Faux-monnayeurs de l'Esprit»: «Dans un monde qui impose ses pratiques d'ersatz et de contrefaçon, saurons-nous être assez logiquement humains pour redonner leur primauté à ces actes fonctionnels que la scolastique a compliqués et dévalués, et qui s'appellent: sentir, créer, comprendre, se socialiser, vivre et aimer?»
Il ne dit pas: nous saurons, nous vaincrons... mais seulement: saurons-nous...? Il ne dit pas: saurai-je? mais: saurons-nous...? Il ne parle pas d'avoir ; il parle d'être. Il associe ces mots si souvent contradictoires: logiquement, humains ; il associe autant de coeur que de raison.
Il dit enfin que cela, nous aurons à le vivre non pas dans un contexte choisi, mais dans ce monde mercantile, d'ersatz et de contrefaçon, ici et maintenant.
Bien sûr, il faudrait ajouter que la scolastique n'est pas la seule destructrice des valeurs qu'il nous faut reconstruire et Freinet le savait bien: les structures socio-économiques pèsent lourd. Mais la scolastique est bien déjà une pratique au service d'un pouvoir.
Des techniques de travail et des outils: on voit, dans le film initiateur, cette scène où Blier / Freinet dit, à peu près, à ses élèves, d'entrée de jeu: écrivez ce que vous voulez, et n'obtient qu'une série de répétitions ou de banalités. C'est à l'École Moderne que j'ai compris qu'il ne suffisait pas d'avoir en tête beaucoup de belles idées pour changer quelque chose: on ne pose pas des idées généreuses sur le coin d'un bureau pour les prendre à pleines mains... Un fichier autocorrectif, oui ; un matériel d'imprimerie, oui. Et alors il peut se passer, concrètement, quelque chose de différent.
Je me souviens que Freinet citait souvent un auteur dont le nom m'échappe tout de suite: «Les paroles qui ne sont que des paroles ne sont pas loin d'être des mensonges».
Alors, il a fait de nous des chercheurs: nous avons peiné sur des fiches de travail, sur des projets de B.T., sur des plans de maquettes, etc...
Je me souviens avec grande émotion de ce moment où, un été à l'École de Vence, Freinet vint vers quelques-uns d'entre nous avec, à la main, une petite boîte en contreplaqué, faite de deux parties qui s'emboîtaient et dans lesquelles tournaient deux axes de bois: c'était le prototype d'une boîte enseignante qu'il venait de faire fabriquer par le menuisier de la C.E.L. On parlait alors d'enseignement programmé comme de la nouvelle panacée et Freinet pensait que cela pouvait nous aider, comme une extension de ce que nous faisions déjà avec nos fiches-guides pour le travail individualisé. Alors, il cherchait comment donner forme à cette idée: avec la petite boîte, l'idée était devenue outil ; nous allions pouvoir essayer dans nos classes puisque nous sommes, cet été-là, quelques-uns à être repartis vers nos écoles avec une ou deux boîtes prototypes!
Je ne crois pas utile de faire la liste de ces outils et techniques que nous devons à Freinet et à ses camarades: on en trouve les descriptions et modes d'emploi en d'autres ouvrages.
Mais Freinet savait aussi que leur mise en oeuvre nécessitait des conditions de travail, de crédits, d'espace et d'effectifs hors desquelles on allait à l'échec. L'appel aux 25 élèves par classe du Congrès d'Aix-en-Provence en avril 1955 en est la preuve. Pourquoi sur cet aspect des choses avons-nous si peu progressé? Cette question reste entière pour moi, d'autant plus que Freinet nous avait, par son exemple, montré qu'il n'avait pas dissocié sa démarche pédagogique d'une démarche syndicale.
Restent les hommes, les travailleurs, les camarades, les compagnons: quel mot garder?
Aujourd'hui encore je reviens à Freinet chaque fois que je me retrouve à écouter des amis qui travaillent encore en classe, pour le sens de la question qu'ils posent et celui de la réponse que je pourrais, peut-être, proposer. Et chaque fois, aussitôt, c'est un nom ou plusieurs qui s'ajoutent: les noms de ceux et celles, avec qui, dans les chantiers, les rencontres et les stages, nous avions déjà affronté des questions de ce type, envisagé des réponses.
Avant d'arriver au Congrès de Nantes en 1957, j'avais déjà mon histoire, outre les noms de Freinet et Élise, celui d'Alziary (Vieux Chemin des Sablettes, La Seyne-sur-mer, Var...) qui nous avait proposé nos correspondants: Robert et Gisèle Boucherie, à Grateloup, Lot-et-Garonne. Celui de Roger Lallemand s'associait aux fichiers.
Dans notre département, s'ajoutaient Raoul Faure, Henri Guillard, Marthe Andrès...
Avec Nantes, la liste devenait impressionnante: les Gouzil, René Daniel, Madeleine Porquet, Hortense Robic, Michel Bertrand, Raymond Jardin, Claude Pons et Delbasty, Finelle et Maurice Beaugrand à qui je dois d'avoir compris le parallèle entre texte libre et calcul vivant. Et Paul Le Bohec. Mais il écrit encore, là, en même temps que moi.
A Boulouris, l'été de la même année, au dernier stage d'initiation où Freinet et Élise étaient présents, j'ajoutais encore Bernadin, Raymond Fontvieille, Georges et Jackie Delobbe, Francis Étienne.
Et j'en oublie ; je ne fais que prendre les noms qui reviennent d'eux-mêmes. Avec un petit effort de mémoire, la liste s'agrandirait... En y glissant quelques rappels des moments ou des activités qui nous réunissaient, elle prendrait facilement autant de place que ce que j'ai déjà écrit.
Freinet sans Daniel, ce n'est plus Freinet
Freinet et Daniel sans les autres, ç'aurait été une idée morte dans l'oeuf.
Freinet rassembleur d'hommes. Oui.
Merci Freinet!
Car c'est une chance extraordinaire que, depuis une quarantaine d'années bientôt, j'ai pu, en parcourant la France et quelques autres pays, associer en tant de régions, des villes et des villages à des noms, à des travaux partagés.
La richesse des souvenirs ne doit pourtant pas cacher que les neuf ans de compagnonnage avec Freinet et les vingt-cinq années de vie à l'École Moderne qui ont suivi sa disparition, furent aussi traversés de conflits douloureux. Nous n'étions tous, Freinet compris, que des hommes et des femmes. C'est encore dans ce grand mouvement que j'ai appris la distance et le recul nécessaires pour reprendre la lutte, même quand on a mesuré que la difficulté était encore plus grande qu'on ne l'avait vue. Même quand la secousse avait laissé quelque désillusion.
Pourvu que le mouvement continue. Parce que c'est celui de la vie.
Michel Pellissier


État des lieux

Pour bien saisir l'apport de Freinet, il faut avoir présent à l'esprit l'état dans lequel se trouvait l'école à son époque.

Mes élèves ne me donnaient guère de soucis cette année-là. Ils travaillaient correctement, habitués qu'ils étaient à cette belle mécanique à laquelle ils s'exerçaient depuis leur entrée à l'école:
«Debout! Assis! Bras croisés! Taisez-vous! Écoutez la leçon! Écrivez! Répondez à mes questions! C'est bien: dix! zéro! Vous copierez dix fois le résumé! Untel! le verbe «je bavarde en classe»! Rangez vos affaires! Rangez-vous! Silence dans les rangs ou je vous fais rasseoir! Une! Deux! Une! Deux!...»
Et dès la dislocation, le «Ouf!» de soulagement qui sortait de toutes les poitrines. Il n'y a pas à dire, ces trois heures qu'ils venaient de passer dans la cage officielle et vantée ne faisaient pas partie de leur vie! Imposée, ils la subissaient, se sachant incapables de secouer ce joug, étrangers tout à fait à ces activités anti-naturelles, l'acceptant puisqu'ils y retrouvaient des enfants de leur âge, des compagnons de jeux. Leur propre nature réapparaissait aussitôt que le carcan disparaissait: à la récréation, où forts et faibles se révélaient, à la sortie où la poésie des chemins herbeux ombragés d'arbres les accueillait et leur permettait de flâner, de voir ou d'entendre réellement, bref! de vivre enfin entre l'école et la maison, pour eux-mêmes.
Jules Vandeputte

On voulait une discipline stricte où l'apparence du respect pour le maître, même s'il était souvent réel, comptait plus que la réalité elle-même.
Alors, le temps scolaire se déroulait suivant un rituel parfaitement établi dans la recherche d'une autorité et d'une rigidité extrême par un «Emploi du Temps» organisé et calligraphié par le maître, vérifié et contresigné par l'Inspecteur chargé de le faire respecter.
L'examen n'était d'ailleurs pas une plaisanterie: cinq fautes entières en orthographe, c'était l'élimination sans recours, quel que soit le total obtenu à l'examen.
Quant à la grammaire, on allait chercher tant de finesses que les maîtres et les inspecteurs eux-mêmes tranchaient dans des sens différents et, parfois, contradictoires, suivant les circonscriptions.
Les enseignants en retiraient une certaine philosophie mais, aussi, une certaine organisation de leur travail que refuseraient bien des jeunes aujourd'hui: en plus des études du soir organisées bénévolement pour la préparation de l'examen, le secrétariat de mairie, rétribué, lui, était gardé pour faire le poids face à la concurrence parce qu'on était républicain et qu'il fallait défendre les idées républicaines et les faire avancer.
Certains peuvent en sourire aujourd'hui, mais c'est ainsi que la République et la Démocratie se sont imposées et que l'École Publique a pris sa place, a été reconnue et respectée. On ferait bien d'y réfléchir.
Les instituteurs étaient conscients du rôle qu'ils avaient à jouer au sein de la société. Et ils savaient qu'ils avaient la seule responsabilité des seules études que feraient l'immense majorité de leurs élèves car, seuls, les riches, ou les surdoués, par l'intermédiaire du difficile Concours des Bourses Nationales, pourraient trouver place dans les lycées ou, le plus souvent, dans les Cours Complémentaires ou les Écoles Primaires Supérieures.
L'examen des pourcentages des populations qui continuaient leurs études à cette époque serait significatif: le plus souvent, un ou deux élèves sur les 50 élèves de la classe. Et pas chaque année.
(...) Chaque instituteur travaillait pour soi, à la recherche du petit «truc» pédagogique qui éblouirait l'inspecteur lors de sa visite, au moins le temps de lui attribuer une bonne note, note supérieure à celle des copains afin qu'elle soit suffisante pour décrocher la promotion au choix, seul moyen d'accélérer le déroulement de la carrière ou pour bien se placer dans le barème pour décrocher le poste que l'on convoitait.
On avait la double satisfaction d'être reconnu par l'Administration comme un bon maître et de recevoir une gratification financière, une augmentation de salaire, ce qui n'était pas, non plus, négligeable...
Guy Goupil

(...) Je ne détestais pas ces maîtres. Ils étaient comme ça. On les acceptait. D'ailleurs, il n'y avait que ce seul modèle en circulation. Il faut voir d'où ils venaient. Ils avaient connu la guerre 14-18. C'était des saints laïcs. Ils étaient consciencieux, austères, irréprochables. C'était des hommes de devoir. Jamais on n'avait pu en voir un seul rire, ne serait-ce qu'une seule fois. Ils faisaient tout ce qui se doit pour ne pas faillir à leur tâche d'instructeurs de l'Instruction Publique.
Paul Le Bohec

Il a fallu toute la patience, toute la ténacité de mon directeur d'école pour convaincre mes parents de me laisser poursuivre mes études comme interne à l'École Primaire Supérieure. Comme argument majeur, il leur a dit qu'en travaillant bien, j'avais des chances de voir ma demi-bourse se transformer en bourse entière. Ce qui s'est révélé exact.
(...) Le breton était ma seule langue maternelle. Je ne savais quasiment pas un mot de français à mon arrivée à l'école, à huit ans. Pour mes parents, au terme de chaque année scolaire, je ne devais plus retourner à l'École Primaire Supérieure. A chaque rentrée, il fallait donc que je me «batte» pour obtenir le droit d'y aller. Et cela s'est répété durant cinq années jusqu'à ce que je réussisse à rentrer à l'École Normale.
Pendant douze à quinze ans, je n'ai jamais bénéficié de vacances, ni petites, ni grandes. C'était, du premier au dernier jour, le travail à la ferme pour aider parents, frères et soeurs. Comment ne pas imaginer, dans ces conditions, que j'étais pressé de retourner à l'école et que j'aimais cette école.
(...) Je me souviendrai toujours de cette flagrante injustice de la part d'une enseignante de l'École Normale. Ce serait trop long à expliquer. Mais le fait d'être collé tous les dimanches, pendant quasiment tout le premier trimestre de ma première année d'E.N, m'a profondément marqué car je ne le méritais pas. A partir de ce moment-là, je me suis dit que je n'aurais sûrement jamais une telle attitude envers mes futurs élèves.
(...) Dans mes deux premiers postes, à la campagne, j'ai hérité d'un C. E. 1- C. E.2 - J'évitais donc et le C.P. et la classe des grands, C.M.2 - Fin d'Études - J'y ai certainement travaillé de façon très classique avec préparation de fiches, de leçons traditionnelles... comme j'avais vu faire à l'E.N. Du travail sérieux, je pense... mais à sens unique, tout partant du maître! Les relations avec les enfants restaient cependant bonnes et le fait de parler breton semblait un atout pour moi dans mes contacts avec les parents. Durant cette période de l'occupation, puis de la Résistance, me suis-je demandé si j'étais satisfait ou pas de mon travail de classe? Je ne le crois pas. Mon esprit était ailleurs. Fallait-il changer de méthode de travail? Je n'en connaissais pas d'autre. Et personne pour m'aider. Cela a duré ainsi 5 ou 6 ans avec des interruptions - emprisonnement en 44 par les Allemands ; rappel dans l'armée en 45 -.
Émile Thomas

L'école a été pour moi mon plus grand plaisir. Je travaillais très bien et j'ai porté avec fierté la croix «Au mérite» pour laquelle ma mère se saignait de temps en temps d'un nouveau ruban afin de l'accrocher à mon tablier. C'était pour moi et surtout pour ma mère, la marque extérieure de ma réussite. Je préférais la classe aux vacances qui se passaient à la maison ou chez ma marraine à garder les vaches en compagnie de mon frère.
(...) Après le stage de gymnastique d'un mois, à Dinard, en juillet 45 (mes plus belles vacances!), je me retrouvais donc institutrice, pas vraiment armée pour «affronter «des gamins. Mais j'allais gagner ma vie, soulageant ma mère et mon frère dont la paie d'instituteur depuis 1941 avait fait bouillir la marmite.
Comme j'étais bonne en maths, j'espérais être nommée dans un Cours Complémentaire. Hélas! j'allais me retrouver en classe unique de garçons à Portsall (devenu célèbre en 1978 avec le naufrage de l'Amoco Cadiz et la marée noire du siècle.) J'étais la treizième à remplacer l'instituteur titulaire qui avait été déporté et ne devait pas revenir. Je n'ai pas voulu revendiquer le logement de l'école occupé par sa femme, ses trois enfants et une grand-mère. Parce que je faisais classe à l'école publique, personne n'a voulu me louer une chambre dans le village. J'ai dû me rabattre sur un hôtel.
J'avais seulement quatre élèves dont trois n'étaient plus astreints à venir à l'école, ayant dépassé l'âge de l'obligation scolaire. Le quatrième était l'aîné des deux garçons de l'institutrice des filles qui gardait son plus jeune fils parce qu'elle considérait que j'avais une classe de voyous (elle oubliait que son fils aîné était l'un des quatre voyous). Il est vrai que mon équipe était atypique... A dégoûter le plus coriace des enseignants!
Aucun matériel ; quelques vieux bouquins. Pas de combustible pour le feu, des vitres cassées aux fenêtres, des tables qui disparaissaient mystérieusement (décision du maire pour l'école catholique du bourg). Celui-ci devait considérer qu'une seule table me suffisait ; c'était des tables à quatre places - De la nautique à enseigner (de l'hébreu pour moi!) - Et, pour couronner le tout, les enfants de l'école privée qui comptait plus de cent enfants et qui me criaient: «Skol an diaoul! Skol an diaoul!» (École du diable!).
Je tombais de haut! Où était l'image idyllique que j'avais gardée de mon école primaire. Si j'avais eu de l'argent, je payais mon engagement décennal et adieu la compagnie!
J'ai eu mon C.A.P, sûrement par sympathie de la Commission devant ma situation: mes quatre chenapans ont refusé de chanter et de faire de la gymnastique!
A la rentrée 46-47, je suis nommée dans un hameau du Sud-Finistère. Si j'ai manqué d'élèves la première année, je vais être bien servie pour la deuxième: 68 enfants de 5 et 6 ans! Il est inutile de dire qu'il n'y avait pas assez de bancs pour qu'ils puissent tous s'asseoir. Encore une année où il m'a fallu essayer de «garder la tête hors de l'eau.»
Je n'aurais plus, à la rentrée 47 que 42 élèves dans mon CP.
Mimi Thomas

Dans cette ambiance patoisante, j'eus tôt fait, moi aussi, de comprendre et d'utiliser le patois. Nous étions là pour enseigner le français, mais il faut bien avouer que souvent nous nous régalions d'expressions comme: «une poule qui s'épivardait dans la poussière». Connaissez-vous plus expressif en français? Et quand un petiot, tout joyeux nous annonçait: «C'te nuit y'a un p'tit viau qu'est nessu, l'est to bian, avec une lune su l'nai», c'est dans le même langage, moitié patois, moitié français, que l'entretien continuait.
[..] Après quatre années de guerre pendant lesquelles, dans des conditions difficiles, la pédagogie ne nous avait guère donné de satisfaction, Paul parlait de changer de métier.
Bien qu'à l'E.N. de Nantes, on ne nous ait jamais parlé de Freinet, on nous avait cependant ouvertes sur les pédagogies Decroly, Montessori, les manuels scolaires modernes, les classes maternelles où les petits observaient, s'exprimaient, agissaient. De sorte qu'en arrivant en Indre-et-Loire, en 41, j'avais été très déçue par les méthodes vraiment traditionnelles des jeunes collègues de mon entourage.
Quand, en octobre 45, après notre mutation à St-Epain nous avons découvert chez un camarade de promo de Paul, un début d'organisation coopérative et un «Éducateur», ce fut la brèche qu'il nous fallait.
Denise Poisson

C'était en 1937.
J'étais déjà très républicaine de souche! Papa avait cru en Jaurès ; ma mère, enfant en 1890, avait, avec sa maîtresse, pleuré de sympathie, à voir son École laïque si pauvre, si démunie à côté de l'école privée plus bourgeoise et qui pouvait se payer une belle distribution des prix...
Moi, j'héritais de ce ferment. J'avais pleuré quand ma maîtresse m'avait appris que tous les pays du monde n'étaient pas en république.
[..] Premiers remplacements: ma passion de l'école flambe. Mais on me donne huit jours, tous les trois mois, payés à la journée. Une offre me parvient: être bibliothécaire à l'École Normale.
-«Mais, précise la Directrice, vous assurerez l'internat.»
La mortification subie au Lycée (de bonnes études) mais d'esprit bourgeois me revient à l'esprit. L'année de philo, pour une vétille, excédée par les remarques d'une pionne, j'avais murmuré: «Zut». L'aréopage avait frappé dur sur la valeur de mon travail: privation du prix d'Excellence et du prix spécial de géographie, ma fierté vis-à-vis de mes camarades mieux nantis de bibliothèques et aidés par leurs parents magistrats ou militaires... Et cela au profit d'une camarade même pas nominée, mais fille d'un professeur d'Université.
Même aujourd'hui, je n'ai pas accepté cette injustice, ni l'humiliation de mes parents.
«Pionne!». A la stupéfaction de la Directrice, je m'entends répondre:
-«Madame, j'ai trop souffert de la discipline pour la faire aux autres!»
Paulette Quarante

Dans mon village de Cergy, en Saône-et-Loire, à l'école, j'étais une «bonne élève». Mais je ne supportais pas la discipline imposée par la maîtresse qui ne laissait aucune initiative, aucune liberté. Je travaillais rapidement et, de ce fait, j'étais inoccupée sans même avoir la permission de feuilleter un livre. J'utilisais alors mon temps à faire des bêtises, des farces... La maîtresse m'avait surnommée: «La bête faramineuse.»
[..] Lancée dans l'enseignement en 1933, à dix-neuf ans, sans aucune formation, avec de mauvais souvenirs de ma période scolaire, j'ai miséré pendant cinq années de suppléances en Saône-et-Loire. Je n'avais pas choisi ce métier par vocation étant orpheline de guerre, j'étais obligée de gagner ma vie.
Madeleine Belperron

Au cours de ma scolarité primaire, les humiliations étaient fréquentes: menace de retourner à la maternelle avec les petits, mise «au cachot», mise au piquet avec le bonnet d'âne, exposition qui se doublait du défilé des autres élèves dont le devoir était de lui faire honte, tours de cour infligés aux pauvres victimes dans un accoutrement vestimentaire ridicule sous les quolibets des bons élèves... Je pense, en réfléchissant, que cela a été un élément déterminant de mon choix: «Je dirai non à l'humiliation!»
Je pense aussi à mes deux premières années d'enseignement où, par souci d'efficacité pour la préparation du C.E.P, je pratiquais le bachotage terriblement ennuyeux pour les enfants comme pour moi. Les leçons de vocabulaire, la rédaction, les problèmes, l'histoire, la géographie, les sciences me demandaient des heures de préparation et une dépense d'énergie inversement proportionnelle aux résultats obtenus. Et je me disais: «Si c'est ça l'enseignement?»
Renée Goupil

A ma sortie de l'École Normale, je pratiquais bien évidemment la pédagogie qui m'avait été enseignée. Assez vite, je pris conscience que, ni les enfants, ni moi-même n'étions passionnés par cette pédagogie conventionnelle. C'était surtout flagrant lorsque l'emploi du temps indiquait Rédaction! Le regard des élèves témoignait de leur peu d'intérêt pour le sujet inscrit au tableau, sujet que j'avais pourtant choisi avec soin dans le «Mirande», recueil de sujets proposés au C.E.P, l'année précédente. Le soir, à mon tour, je trouvais long et fastidieux le moment de la correction des quelques pages qu'ils avaient réussi à écrire. Il me fallait changer quelque chose.
Pierre Legot

En 1933, ma mère était signataire avec 500 autres de la protestation enseignante devant la révocation de Freinet... Elle ne m'en a jamais parlé... mais son intérêt sincère, constant pour les enfants - de sa famille ou d'ailleurs - ses classes d'école de campagne pleine d'activité joyeuse - j'y ai vécu deux ans - la liberté étonnante qu'elle sut donner à mon enfance, tout cela révèle que, sans adhérer au mouvement constitué autour de Freinet, elle vivait en elle, à sa façon, certains de ses principes, de ses valeurs.
Maryvonne Conan

J'ai eu la chance... pédagogique de débuter par des suppléances ; souvent par des suppléances de 15 jours, 3 semaines. J'ai donc vu en quatre ans bien des classes et tous les cours. J'avais le Brevet Supérieur, donc une formation uniquement théorique et idéale. Et, dès le début, j'ai ressenti cette inquiétude dont nous a parlé René Daniel. Pourquoi ces enfants que j'observais à la récréation, à la cantine, que j'avais l'occasion d'approcher en dehors de l'école (puisque j'étais souvent logée chez l'habitant) étaient-ils si différents en classe? Pourquoi lisaient-ils si mal pour la plupart, ne comprenant pas ce qu'ils lisaient? Pourquoi des enfants intelligents dans la vie étaient-ils capables de dire ou d'écrire de telles âneries en classe? Pourquoi ces résultats souvent minables, ces gros retards scolaires? Pourquoi cet échec? Pourquoi? Pourquoi?
Ginette Basset

Quand on n'a pas connu le(s) fondateur(s), qu'est-ce qui peut bien amener à fréquenter, puis à s'engager dans le Mouvement Freinet? On y vient d'abord parce qu'on ressent un malaise, une frustration à exercer dans un système qui nous demande d'appliquer ses directives, sans plus d'état d'âme. Pourtant, à voir évoluer les élèves devant soi, à observer leurs réactions face à notre enseignement prétendument neutre, on a bien vu que ça clochait, que ça résistait, que trop souvent, on avait du mal à faire mordre à l'hameçon. Et puis, on en avait marre de cet épuisant et si peu gratifiant régime du bâton et de la carotte. Et, malgré tout, on est passionné par son travail. Passionné et en questionnement. Mais pas sûr qu'à ce régime-là, on le reste indéfiniment.
Pierrick Descottes

Recruté comme instituteur remplaçant, j'avais eu, avant de devenir professeur de collège, un vécu de plusieurs années d'enseignement tout à fait traditionnel, même si très militant par d'autres côtés jusqu'à ce que ma santé ne m'oblige à y mettre un frein: encadrement de colonies de vacances, secrétariat de mairie, création et animation de foyer rural, puis de centre de loisirs, animation de stages Francas... etc. Au plan pédagogique, mon travail me laissait cependant de moins en moins satisfait.
Alex Lafosse

Avoir vingt ans, en 1961, avec la guerre d'Algérie en toile de fond. Être en formation professionnelle sans enthousiasme dans une École Normale où les stages «classiques» d'un mois par trimestre dans des cours uniques en ville se bornent à apprendre à singer de braves maîtres d'application aux méthodes rodées, infaillibles, ronronnantes. A l'horizon, un avenir immédiat peu réjouissant avec en perspective une nomination à la rentrée suivante dans un bled perdu du Morbihan, dans une école à classe unique le plus souvent, et puis, quelques trois mois plus tard, après passage obligé du C.A.P, en route pour la gloire et la pacification dans un autre bled, des Aurès, celui-là.
Premières prises de conscience individuelles et collectives. Premières luttes aussi, syndicales et politiques. On discute beaucoup à vingt ans, et l'on conteste tout ou presque, avec l'irrésistible envie de refaire ce vieux monde, mais on hésite quand même encore à s'engager. C'est le joyeux temps des utopies, des refus et des révoltes ludiques. On écoute et on lit beaucoup aussi, pour se forger des arguments et s'imprégner de certitudes. Et avec, en urgence, toutes ces sollicitations propres à la jeunesse, la passion et l'impatience de vivre qui vous chevillent le corps et le coeur.
Henri Portier

Je ne dis pas la rencontre avec les Freinet, mais avec la pédagogie Freinet puisque j'y suis venu en 68 après la mort de C. Freinet. Je dois dire que le «terrain» était en partie favorable: une ascendance franchement libertaire et anarchisante par mes grands-parents paternels, un vague désir de sortir des sentiers battus sur le plan pédagogique: j'avais mis les élèves de ma petite classe rurale à plusieurs cours en relation avec une école du Jura, à propos de l'horlogerie. Nous avions aussi une amorce de classe coopérative grâce à la vente de produits de cueillette, tilleul de l'école, pissenlits des prés voisins, culture de cactées. Mais tout cela était bien diffus.
Germain Raoux

Après la Résistance que nous avons vécue dans un petit village au pied du Mont Ventoux, comme enseignants et secrétaire de mairie, la Libération est enfin arrivée avec tous les espoirs qu'on pouvait attendre, espoirs formulés dans le Programme du Conseil National de la Résistance.
Nous avons été profondément déçus par la façon dont les responsables politiques et syndicaux que nous avons entendus ont recommencé à intriguer pour s'emparer des leviers de commande de leurs organisations respectives ; les problèmes ne se discutaient pas en Assemblée Générale, mais par des tractations dans les couloirs: de quoi dégoûter les meilleures volontés.
Nommés à Vaison-la-Romaine à la rentrée scolaire de 1945, nous avons été surpris et choqués par l'individualisme des collègues, chacun gardant jalousement ses trucs, ses recettes qui plaisaient à l'inspecteur.

Camille et Yvette Février

Nomination à Sainte-Pazanne, assez gros bourg en pays de Retz. École à classe unique: Grande Section jusqu'au Cours supérieur, 12 ans. Maire: hobereau d'esprit quasi-féodal. Depuis 50 ans, aucun entretien des bâtiments de l'école et de l'habitation. A peu d'exception près, I'École ne saurait être que le symbole insupportable de l'Etat républicain et laïc. Le 14 Juillet? Un jour pareil comme les autres. D'où d'énormes difficultés du point de vue éducatif pour un débutant et relationnel vis-à-vis de l'hostilité de l'environnement social. En revanche, parents d'élèves sympathiques et aidants.
Maurice Pigeon

A cette époque, cela faisait déjà cinq ans que je travaillais dans des écoles publiques. La dictature militaire était en pleine vigueur au Brésil et la crise de l'Éducation aussi. Je suivais mes études à l'Université le matin et je travaillais le soir, de 19 à 22 heures 30, comme professeur de Portugais.
A la fin de ma première année de travail à l'école, en 1.968, j'ai été profondément déçue en constatant que, malgré tous nos efforts, mes élèves, tout en ayant appris par coeur les règles de grammaire, avaient d'énormes difficultés pour exprimer et communiquer leur pensée soit oralement, soit par écrit, ce qui, évidemment, rendait difficile le plein exercice de leur citoyenneté.
Cette constatation m'a poussée à chercher une pratique pédagogique différente de la traditionnelle. Petit à petit, j'ai commencé à faire l'économie des leçons et des exercices de grammaire et à les remplacer par des activités qui créaient dans la salle de classe des situations de communication où mes élèves étaient incités à s'exprimer, oralement et par écrit. Un climat plus vif de travail, un regard plus attentif vers l'étude de la langue maternelle et des rapports interpersonnels plus respectueux et solidaires s'installaient, au fur et à mesure que les activités d'expression et de communication - c'est ainsi que je les appelais à l'époque - s'introduisaient comme pratique dans le groupe.
Maria Lucia Dos Santos (Brésil).

Il m'arriva, après la deuxième guerre mondiale ce qui arriva à Freinet après la première guerre mondiale.
Je m'efforçais de trouver une orientation nouvelle de retour de guerre et de captivité. Là, j'ai dû subir les ruines et les désarrois devant le comportement humain et j'éprouvais une profonde désillusion en constatant que l'on avait, honteusement, abusé de nous, jeunes hommes sans expérience. Avant tout, je me suis décidé à contribuer au fait que la génération montante ne soit plus élevée dans un esprit de soumission, mais au contraire, en personnes libres, conscientes et dans un esprit responsable.
De 1934 à 1940, j'ai été élevé dans un lycée belge et par un oncle, qui à cause de sa lutte contre les nazis fut emporté dans le KZ de Dachau. J'ai été élevé donc dans un esprit où ces bases de l'éducation constituaient les buts suprêmes. Ils y étaient vécus journellement ; c'est pourquoi, après l'effondrement total de mes modèles, je n'ai pas recherché en Amérique, comme la plupart de nos instituteurs et professeurs qui imitaient tout sans exception, avec une repoussante servilité, ce qui pouvait en venir chez nous. Les événements décevants de comportements et d'attitudes orgueilleux, cyniques parfois et souvent inhumains de représentants d'un monde soi-disant libre, où tout se décide selon la devise: «what do you pay?», me choquèrent tellement, que rien ne m'inclinait à espérer une amélioration morale de notre chancelante génération d'après-guerre. Les prétendus idéaux de liberté, de respect de la dignité humaine et de conduite morale étaient souvent si éloignés des comportements réels des représentants de ces idéaux, que je ne pouvais accepter comme but digne d'aspiration d'un travail d'éducation, cet esprit matérialiste et boutiquier.
Même des recherches scientifiques, dans lesquelles n'intervenaient le plus souvent que chiffres et pourcentages, n'apportant que peu ou pas de considérations aux destins particuliers et aux êtres vivants cachés derrière ces statistiques, ne pouvaient servir de ligne de conduite à mes propres décisions. Mon éducation personnelle m'avait donné une autre vision de travail scientifique pour le bien des hommes.
Hans Jorg (Allemagne)

J'ai fait les premiers pas de ma carrière dans une petite école de campagne, école qui offrait l'image de l'abandon et du délabrement, parce que la guerre avait passé dans cette contrée et avait laissé ses traces. Les villageois avaient été évacués, la plupart des enfants avaient été privés de l'instruction pendant plus de quatre mois. Un jour, l'inspecteur d'école est venu. Grosse émotion: la classe, les cahiers, les élèves! L'inspecteur a interrogé, les enfants ont répondu, pleins de bonne volonté. L'inspecteur est parti. Il m'a rassuré: «La vocation n'est pas un avoir, pas un don de fée. C'est le dévouement à une tâche qu'on découvre de jour en jour plus large et plus profonde, c'est un travail ardent. C'est en réalisant sa vocation qu'on la fait naître.» Une semaine après, en quittant la classe, un père m'a attendu au seuil de la porte et m'a dit: «Monsieur, vous voulez trop bien faire, mais en vous évertuant, vous oubliez que les enfants doivent travailler et apprendre. Ayez de la patience!» Je n'ai pas trouvé de réponse, j'ai souri au père et je m'en suis allé... Et, à la maison, ce jour-là, j'ai réfléchi aux paroles de ce père. Est-ce que je connaissais vraiment ceux avec qui je travaillais? Je connaissais les livres, les méthodes, les outils à employer, mais l'enfant lui-même, dans sa complexité et sa simplicité, j'étais loin de le connaître. J'ai voulu que l'enfant assimile une énorme quantité de connaissances, j'ai voulu déverser dans les petites têtes curieuses et remuantes de mes élèves un amas de notions à coups de leçons données du haut de la chaire. C'est pourquoi j'ai parlé, exposé, expliqué. L'enfant a écouté, il s'est efforcé de comprendre, mais au fil du temps, l'attention a diminué. Je me suis rappelé l'expression de Rabelais: «l'enfant n'est pas un vase qu'on emplit, mais un feu qu'on allume».
A partir de ce moment je me suis tourné sans cesse vers l'enfant, pour mieux le comprendre, découvrir ses dons et ses déficiences, connaître la raison profonde de ses actes. J'ai compris qu'il est vain et qu'il est même dangereux de brûler les étapes. J'ai compris aussi que les enfants aiment travailler, manipuler, construire. En un mot, l'enfant veut être actif.
Après la classe, j'ai fait de petites promenades avec les enfants. J'ai fait des observations bien curieuses: René, un enfant timide, qui ne bougeait pas de place et n'ouvrait pas la bouche en classe, avait complètement changé quand il était dehors, dans la nature. Il sautait, courait, posait des questions.
Aloyse Steinmetz (Luxembourg)


Le déclic

Les textes que l'on vient de lire témoignaient de la présence chez certains enseignants d'un malaise, d'un mal-être, d'une déception, d'une frustration. Mais aussi d'une attente secrète, parfois désespérée: tout n'était-il pas définitivement verrouillé? Par quel concours de circonstances, la brèche a-t-elle pu se trouver ouverte?

L'année 1965, la ville de Brest accueillait le XXIème congrès de la pédagogie Freinet. Le Mouvement algérien, structuré dès la première année d'indépendance du pays, était représenté à ce congrès par une forte délégation d'une trentaine d'adeptes conduite par notre regretté ami René Linarès qui vient de nous quitter.
Je faisais partie de cette délégation et c'était la première fois que j'assistais à un congrès international, vrai chantier pédagogique regroupant 1 500 participants: responsables, chercheurs de tous âges, dans une chaude camaraderie d'entraide, de découverte, éclairés par les couleurs de nombreux dessins et peintures qui réjouissent les coeurs. Les frontières qui séparaient toutes ces délégations venues de plusieurs pays n'existaient pas pour moi. Les communions se faisaient avec une humanité plus vaste et plus diverse. J'éprouvais une impression d'élargissement et de liberté dans un mouvement uni composé de groupes riches de vie: une vraie chaleur humaine.
C'est là, à ce congrès de Brest, avec sa parfaite organisation, dont le mérite revient au groupe du Finistère, que j'en ai eu la révélation.
Deux années de pratiques dans ma classe, un stage d'initiation, allais-je apporter une contribution? C'était très peu lors des travaux de commissions. Bien au contraire, une occasion offerte à moi pour apprendre et apprendre beaucoup.
Abdelkader Bakhti (Algérie)

C'est alors que la guerre étant terminée, j'ai adhéré au S.N.I. et qu'aux réunions du groupe des jeunes, j'ai entendu quelques camarades (Saillard - Fragnaud) nous parler des Techniques Freinet avec un tel enthousiasme, une telle chaleur que j'en étais remuée. On sentait que cette pédagogie faisait partie d'eux-mêmes, qu'ils la vivaient. Ce fut une révélation. J'ai demandé l'autorisation de passer une journée dans la classe de Saillard. J'y ai vu des enfants qui s'intéressaient au travail sans rappel à l'ordre, répondaient, vivaient.
Du fond de la classe, un enfant (peu doué m'a dit Saillard), gravant du lino, est intervenu plusieurs fois au cours de la mise au point du texte ; certains sont restés volontairement à la récréation ; à midi, plusieurs se sont exclamés: «déjà»! La porte était ouverte sur la cour ensoleillée et un enfant avait dit: «Oh! un lézard». Instantanément la classe a été vide. Mais le lézard n'avait pas attendu et on s'est tranquillement remis au travail.
Ginette Basset

Delahaye m'avait prêté quelques brochures éditées par le mouvement auquel il appartenait, celui créé par Célestin Freinet et je pus, dès cette époque, connaître les brochures d'Éducation Nouvelle auxquelles je m'abonnai. J'étudiais la manière de travailler de Freinet dont le nom ne m'était pas inconnu puisque, fréquentant la faculté des Lettres à Lille, l'année précédente, ce pédagogue nouveau style avait eu l'honneur de figurer dans le cours de pédagogie de Monsieur Gouhier.
Ju. V.

1946. L'E.N. du Vaucluse regroupe un ensemble hétéroclite de normaliens qui viennent pour la plupart de vivre l'occupation, la guerre, la résistance. Ils sont issus du Vercors ou des Basses-Alpes - on ne disait pas encore Alpes de Haute Provence -. J'en fais, bien entendu, partie.
L'internat est soumis à un régime libéral et nous avons accès à diverses revues pédagogiques qui redémarrent, parmi lesquelles l'Éducateur, avec sa couverture rose dont j'ai encore la nostalgie. Le contenu surtout tranche avec la pédagogie ambiante.
Miracle! Des maîtres se sont mis à l'écoute des enfants et livrent là, tout de go, le résultat de leurs expériences quotidiennes et leurs réflexions d'humbles praticiens.
Juillet 46. Dans le droit fil de ce premier contact, je suis volontaire pour un stage à Cannes.
C'est donc dans la cour d'une école primaire, à l'ombre d'un micocoulier que, pour la première fois, je découvris Freinet éblouissant de simplicité, mettant au net au tableau noir un texte libre fraîchement éclos.
Mon adhésion date de cet instant. Elle fut profonde et totale, je dirais instinctive. Je l'ai mûrie et j'ai tâché de lui
rester fidèle tout au long de ma carrière et de ma vie.
Pierre Constant.

Comment devient-on adepte de l'École Moderne? - C'est sous ce vocable qu'on désignait le Mouvement Freinet - Je crois qu'il faut un déclic car, faire ce choix, c'est aborder un autre virage. Pour moi qui m'étais nourrie pendant un temps de ma jeunesse des écrits de Jean Jaurès,j'ai retrouvé dans Freinet la philosophie de Jaurès appliquée à l'éducation.
Lucienne Bonhoure.

Dans un petit village du Var, le Thoronet, j'ai trouvé dans le grenier de l'école beaucoup de correspondances imprimées par les enfants et présentées en petits livrets qui s'échangeaient entre écoles, régulièrement. C'était Monsieur Alziary qui avait fait ce beau travail. Je lui ai aussitôt écrit ; je lui ai demandé des renseignements sur ce qui était tout nouveau pour moi. Il était très attaché à ce village et les habitants en avaient gardé un affectueux souvenir.
J'ai donc fait ainsi la découverte de l'imprimerie à l'école, la correspondance scolaire. J'ai été passionnée dès le départ.
Marie-Thérèse Cordero.

J'ai connu la pédagogie Freinet parce qu'un camarade de promo - E.N. de Mende 32-35 -, communiste comme moi, a assisté à Pâques 34 ou 35 au congrès de la Fédération Unitaire de l'Enseignement, à Tours. Il a rapporté quelques brochures du stand de la C.E.L. Pour ma part, j'y ai vu la rencontre de deux militantismes (communiste et pédagogique) qui avait tout pour plaire aux jeunes, même si le contenu de la pédagogie Freinet nous échappait en gros. Rien d'étonnant à ce que le Groupe de Jeunes Instits de la Lozère - ou plutôt une minorité - accepte la proposition de Biscarlet, secrétaire du Groupe après Berthet, de créer une équipe Ecole Moderne. Il n'y avait autour de nous aucun «imprimeur».
Fergani François.

C'est dans ce contexte, de l'individualisme des collègues, que nous avons été en contact avec des militants de l'Ecole Moderne. Freinet était venu à Avignon, mais nous avions manqué cette conférence. Peu de temps après, nous assistons à une démonstration de texte libre suivie de discussions, de débats menés par de jeunes collègues pleins d'ardeur, de fougue, d'audace, d'enthousiasme.
Nous nous renseignons et apprenons qu'il existe un groupe Freinet dans le département du Vaucluse. Des réunions auxquelles nous assistons sont organisées le jeudi. Nous trouvons un milieu accueillant, compréhensif, une solidarité que nous n'avions rencontrée nulle part ailleurs.
Camille et Yvette Février.

Congrès de Nantes 1957! La maison de l'enfant, l'exposition d'Art Enfantin... Le grand choc!
Comment de telles oeuvres pouvaient-elles naître dans des classes alors que mes élèves faisaient de petits croquis riquiquis au crayon? Ainsi, on pouvait donc leur confier de la vraie peinture, de vrais pinceaux pour les laisser créer des oeuvres majestueuses au tracé maîtrisé, coloré, sensible. On pouvait donc leur confier de la terre pour façonner, créer des formes empreintes d'expression, dignes de Maîtres. Et j'allais d'émerveillements en émerveillements: si certains obtenaient de tels résultats, alors pourquoi pas moi? Alors, j'ai ouvert la porte et assisté au congrès.
Ce fut d'abord comme une bouffée d'air, l'atmosphère chaleureuse des participants qui, tous, se tutoyaient, déplaçaient les tables, prenaient la parole et disaient leurs problèmes, proposaient des solutions et puis, dans cette ruche bourdonnante, un animateur hors pair, modeste, à l'écoute de tous qui accueillait les nouveaux, répondait aux questions, encourageait les hésitants, rassurait les inquiets, saluait les idées des inventifs. C'était Freinet dont le nom ne nous était pas inconnu. Et, ce jour-là, - je le reconnais aujourd'hui - j'ai eu l'immense chance de faire la Rencontre qui a fait basculer le sens et le cours de ma vie.
R.G.

Paul Le Bohec que je viens de rencontrer me parle de Freinet et me propose une correspondance entre nos deux classes. Je trouve cette idée bizarre et n'y donne pas suite. Comment aurais-je pu alors imaginer que notre vie tout entière allait s'organiser autour de ce nom qui allait, presque chaque jour, revenir sur nos lèvres et toutes les joies que nous allions connaître à être associés à une grande oeuvre?
Freinet et Elise Freinet ont transformé nos existences et donné à la mienne un relief qu'elle n'aurait jamais eu sans eux.
En 1946, le pays revivait, l'élan était partout. J'étais neuve dans le métier et vivant désormais aux côtés d'un «freinétiste» convaincu, il m'était impossible de ne pas être portée par le flux ambiant.
Jeunes, bouillants d'énergie, de rêve et de foi dans l'avenir qui s'ouvrait, nous parlions de nos classes, tard le soir, et évoquions d'exaltants paradis pédagogiques.
Jeannette Le Bohec.

Tout a vraiment commencé quand j'ai lu, dans une quelconque revue, un article sur les «textes de vie». C'était certainement, souterrainement, dans cette revue publiée par Vichy, une allusion au texte libre. Je me mis immédiatement à le pratiquer ; peut-être, avec le souci d'une amélioration des résultats scolaires. Mais, très tôt, je fus surpris de la tonalité affective des textes en particulier, de ceux d'un petit orphelin de père qui témoignait gentiment de sa tendresse pour sa mère.
Aussi, à la rentrée de 45, quand mon nouveau directeur me passa le premier numéro de l'Educateur, je m'y abonnai aussitôt. J'y retrouvais le texte libre dont j'avais déjà une bonne pratique. Je m'émerveillais de la simplicité d'une fiche sur la maison lacustre qui en apprenait tout de suite beaucoup plus que le meilleur des résumés à apprendre par coeur. Et, surtout, Freinet disait: «Nous serons entre travailleurs, il n'y aura pas de hiérarchie». Et moi qui avais vécu avec l'expérience d'une fraternité heureuse, je ne pouvais qu'être sensible à cette optique d'égalité. Mais aussi de liberté, puisqu'il n'était pas question de travailler selon des directives impératives. Ce qui changeait de ce que nous avions pu connaître, pendant de si longues années, à l'école. En dehors de toute obligation administrative, nous étions libres d'explorer les sujets que nous voulions. Et la conception de l'enfant global était si nouvelle, et le champ à explorer était si vaste que chacun pouvait, suivant ses affinités, s'y choisir commodément une utile place.
P. L.B.

1945-46. Je reviens de la guerre et doit accomplir une année à la Norm' d'Avignon, réouverte en octobre 45.
En février 46, invité par le S.N.I. et Madame Cassetari, professeur au lycée Aubanel dont le mari est mort en déportation, Freinet fait une causerie dans la salle des fêtes de la mairie d'Avignon.
Plusieurs centaines d'instituteurs. A la fin de la réunion, Freinet demande aux camarades intéressés de se rassembler autour de la presse qui se trouve au fond de la salle - celle de Roche de Simiane, Basses-Alpes. Nous nous retrouvons une petite dizaine. Parmi les présents: Madame Cassetari et Hélène, alors détachée à la «sixième nouvelle» et qui allait partager ma vie.
Nous discutons. Il faut quand même nous séparer! Freinet a apporté deux valises de livres et de brochures. Il désire les laisser en dépôt en Vaucluse. Nous partons tous les deux pour la vieille Norm'. Les valises sont pesantes. Je raccompagne Freinet, toujours à pied. Et me voilà bombardé délégué départemental de la C.E.L. car je garde les bouquins à la Norm'.
André Gente.

Les circonstances ont fait que j'ai été nommée près de Brest, lieu de rencontre des pédagogues Freinet ; que mes enfants ayant un peu grandi, je pouvais me libérer davantage ; enfin, ça a été le déclic pour moi alors que, bien des années auparavant, jeune instit', j'étais venue à Quimper,
de la région de Morlaix, pour écouter Freinet.
Marie-Thérèse Le Tallec.

Une collègue institutrice m'avait passé, au milieu d'autres papiers, peut-être sans le faire exprès - un numéro de l'Educateur, petit format, à couverture rose. Jeune institutrice, à l'affût de ce qui pourrait m'aider sur le plan professionnel, je m'y suis abonnée.
Marguerite Merklen.

Juillet 1937, fin de mon Ecole Normale à Parthenay et rentrée dans mes foyers de Thouars où résident mes parents.
Je vois un attroupement devant le théâtre ; je rentre et je vois sur la scène un orateur, col ouvert, grands cheveux, décontracté, qui captive les gens présents, des instits, en majorité: c'était Freinet dont je n'avais jamais entendu parler et qui expliquait pourquoi les élèves ne réussissent pas à l'école et ce qu'il fallait faire pour que ça marche!
C'était mon problème et, sans doute, celui de l'assistance.
Ce fut une illumination! une évidence ; mais oui, bien sûr!
Jacques Guidez.

En septembre 61, je participe à mon premier stage Freinet. Tout de suite, je me sens bien: les gens qui l'organisent sont des instits comme nous, très sympas. Et on parle de choses concrètes: texte libre, méthode naturelle de lecture, correspondance, magnétophone, coopérative.
Je repars gonflé à bloc et désireux d'expérimenter.
Joseph Portier.
A Sainte-Pazanne en Loire-Atlantique, dès 1938, le collègue de la classe de garçons m'avait proposé d'aller lui rentre visite. Arrivant plus de vingt minutes après la sortie, je frappai à la porte. Pas de réponse, mais j'entendais à l'intérieur des voix, des coups de marteaux, je frappai plus fort et ouvris.
Au fond de la salle, derrière une grande table posée sur des tréteaux, Maurice Pigeon bricolait au milieu de quelques grands garçons. Malgré son tableau noir et des tables d'élèves, elle ressemblait davantage à un atelier avec ses outils divers.
Et ces gamins, nullement pressés de s'en aller! Ils continuaient tranquillement leur bricolage, faisant parfois appel à l'aide de leur maître qui, maintenant, me montrait leurs divers travaux.
Des dessins de tous genres. On dessinait beaucoup dans cette classe ; on en réalisait même à la linogravure, une technique que, jusque-là, j'ignorais.
Des rédactions originales, non sur des sujets imposés, mais plutôt des récits personnels. Chacun racontait ce qu'il voulait. Certains écrivaient même de petits poèmes.
J'étais dépassée, admirative devant ces résultats. Tout cela paraissait si simple, semblait se faire si naturellement! Mais je ne me sentais pas en mesure de suivre un tel exemple.
D.P.

Lors d'un stage à Gourin, au coeur de cette Bretagne profonde, un camarade instituteur-remplaçant m'emmène un jeudi dans une réunion pédagogique non officielle. J'y découvre le Mouvement Freinet dont personne ne m'a parlé à l'Ecole Normale, pas plus que de n'importe quel autre mouvement pédagogique, d'ailleurs. Chaleur et simplicité des rapports et attitude envers l'enfant tout à fait nouvelle pour moi. Fonctionnement coopératif de la classe et comportement des élèves radicalement différent de ce que j'avais pu voir ; et qui me rappelle toutefois quelque chose de mon passé d'écolier: j'apprendrai plus tard que j'avais eu la chance d'avoir deux instits Freinet au C.P. et C.E.. Repas en commun et discussions passionnantes avec des gens passionnés ; résultat: j'adhère à l'ICEM et m'abonne à l'Educateur.
H.P.

Tout a commencé à l'automne 1965. Débutant ma quatrième année à l'Ecole Normale d'Instituteurs de Nice, c'est-à-dire l'année de formation professionnelle, j'étais gêné par le décalage que je percevais entre les cours théoriques ou les leçons pratiques et trois expériences que je n'arrivais pas à oublier, bien qu'elles se fassent hors du champ scolaire:
- quelques années de scoutisme laïque qui, à travers les Eclaireurs de France, m'avaient «sauvé» de la posture stérilisante d'éternel «premier de la classe» en me faisant vivre des valeurs absentes du monde scolaire, telles que l'esprit d'initiative, la dialectique ou la prise de responsabilités,
- au printemps 1965, un stage animé par les Centres d'Entraînement aux Méthodes d'Education Active par lequel je découvris les aspects socio-constructivistes du développement de l'enfant et l'importance de la prise en compte des besoins et intérêts de ces derniers ;
- enfin, au mois d'août, la validation de ce stage en tant qu'animateur de centre de vacances pour enfants: authenticité et intensité de tranches de vie à forte valeur éducative...
Cet automne-là, la prégnance des leçons-modèles ne m'autorisait pas à concevoir un enseignement véritablement centré sur les enfants. Pire, je commençais à engranger les algorithmes didactiques qui auraient pu me transformer en instituteur-prestidigitateur classique, adaptant les élèves à un savoir que l'on me demandait de scolariser en «leçons / exercices», lorsque le hasard me fit rencontrer Freinet dans un couloir d'Ecole Normale et, plus précisément... dans une poubelle!
Rencontre exceptionnelle, à tous points de vue, en effet, que ces quelques numéros de la revue L'Educateur aux éditoriaux roboratifs signés par un certain Freinet.
Et la lumière fut... Oui, enseigner autrement n'était donc pas une utopie. Aussitôt, une dynamique s'empara de moi, laquelle allait se transformer en une véritable passion pour la recherche-action pédagogique.
Jacques Jourdanet.

Un heureux hasard voulut qu'en 1946, au cours de ma formation d'instituteur, j'ai rencontré un ancien officier français qui, pour la première fois, nous informa sur Freinet et son mouvement de pédagogie qui donne le parole aux enfants.
Comme ces présentations recouvraient à la fois, la tendance d'une pédagogie à partir de l'enfant contenue dans «La pédagogie de la Réforme» allemande et les nouvelles connaissances de la psychologie de l'enfant, je décidais de me rapprocher de Freinet. Côté langue, je n'avais pas de problème à cause de mes longues études en Belgique.
Je me procurais les livres de Freinet et je constatais avec surprise à quel point ses expériences dans les écoles rurales des Alpes du Sud s'accordaient avec ce que nous-mêmes vivions dans notre tâche quotidienne avec des parents, des supérieurs laïcs et intellectuels, des enfants.
H.J.

Il y a un demi-siècle, de jeunes enseignants suisses se sentaient ainsi interpellés, face à des pratiques scolaires par trop scolastiques et traditionnelles par un maître venu de France avec ses élèves: Célestin Freinet. C'était en mai 1952.
Imaginez l'événement dans le village de St-Prex, au bord du Léman: des enfants qui, sans se connaître, fraternisent et, bien vite, préparent un spectacle de théâtre libre dans la salle villageoise.
Freinet était accompagné de sa fille Baloulette et d'un collègue assistant très discret, Michel Edouard Bertrand (M.E.B.).
Pour la première fois, ce n'était pas l'inspecteur qui visitait ma classe, mais un maître d'école, étranger par surcroît, qui parlait à mes élèves comme s'il les eût connus depuis longtemps. Il les aidait, les conseillait avec son délicieux accent méridional qui joignait l'insolite à l'utile.
Jean Ribolzi.(Suisse)

C'est en 1974 que j'ai connu la pédagogie Freinet en tant qu'étudiant en Sciences de l'Education à l'Université de Hambourg. Il s'agissait d'un cours de travaux dirigés (T.D.) surchargé de 90 personnes dont le sujet était: «La pédagogie Freinet aujourd'hui». Il faut dire que ce n'était pas un cours, mais un chantier! Le rôle de l'enseignant était complètement effacé. C'est à peine s'il nous avait donné une petite bibliographie. Nous étions dans l'après-mai 68....
En tant que futur enseignant des langues, j'ai choisi ce cours, car j'étais peu satisfait de mes études linguistiques et de leur application très traditionnaliste à l'enseignement des langues. Le T.D. ne m'apportait pas tellement de réponse à mes questions ; il me faisait m'en poser d'autres. Je me suis mis à lire les sources. A la lecture de Freinet, j'entrevoyais une application possible en classe de langue ; mais il me manquait une expérience d'enseignement.
Gerald Schlemminger.

C'est en décembre 46 que je fis la connaissance de Freinet. Il vint à Nantes à la demande de Maurice Pigeon, directeur à la Turmelière et de Marcel Gouzil, directeur du Château d'Aux.
Marcel Gouzil se soignait alors en Suisse et c'est sa femme, Francine, qui tenait le rayon des livres, publications et matériel. La réunion avait lieu à la Bourse du Travail ; 5 à 600 personnes y assistaient: succès inespéré.
Pour la première fois, je voyais la classe d'un collègue au travail, en l'occurence, les élèves de Joseph Fraud, instituteur à La Turmelière. C'était une démonstration de texte libre.
Ils étaient une douzaine d'enfants de 12 à 14 ans, venus en car, et visiblement heureux d'être là, sur la scène, et prêts au travail.
Ils ont écrit leurs textes, les ont lus avec aisance et ils ont voté.
L'un d'eux faisait presque l'unanimité. Le garçon racontait comment, la veille, on les avait sélectionnés pour la présentation de ce matin. Il disait sa joie d'avoir été choisi, une véritable explosion de bonheur.
C'était simple, vivant, agréable à voir et à entendre. J'étais enthousiasmée. A partir de ce jour, le texte libre prit place dans ma classe. Et quelle place!
Andrée Turpin.

Un jour, le facteur m'a apporté un journal scolaire rédigé et imprimé par les enfants de Hobscheid. J'ai lu avec un grand intérêt les textes d'enfants: j'ai parcouru les pages locales avec les nouvelles de la localité: mariages et naissances, petites nouvelles du club de football et de la société des sapeurs-pompiers. Sur la toute dernière page du journal, j'ai lu un article sur l'imprimerie à l'école. Instinctivement, le nom de Freinet m'est venu à la mémoire, nom que j'avais entendu pour la première fois, il faut l'avouer, lors de mon stage à Bellevue (France). On avait parlé de cet instituteur de campagne, de ses expériences et de son oeuvre et, depuis ce temps, le nom de Freinet restait gravé dans ma mémoire. Le journal des enfants de Hobscheid m'a de nouveau mis sur les traces de l'imprimerie à l'école et de son grand pionnier.
A.S.

J'arrive au collège de Cannes avec le sac à dos orné du fanion ajiste et je prends place dans la file pour m'annoncer. J'entends une voix à l'accent chantant:
- «Tiens! toi qui es ajiste, tu emmènes un groupe de jeunes à l'Auberge de Jeunesse de la Croisette. Ici, il n'y aura pas de place pour tout le monde. Débrouillez-vous!»
Et voilà, je me sens à l'aise et en confiance, face à ce couple visiblement éprouvé par la guerre et qui nous accueille avec un bon sourire optimiste.
Que suis-je venue chercher?
J'avais à l'époque quitté ma classe pour m'occuper de l'implantation des Francs Camarades dans les Vosges afin de rassembler et protéger autant que possible des gosses exposés à tous les dangers d'un pays truffé d'engins de guerre, habitués aux bricolages les plus saugrenus, au système D, aux bagarres, voire au vol.
J'étais désespérée par la guerre vécue chez moi, en zone interdite, par les nouvelles qui nous arrivaient peu à peu des camps, des tortures, des exécutions de masse... quel monde noir!
J'étais attelée avec l'énergie du désespoir à une tâche difficile et je me sentais bien seule. J'étais avide de perspectives positives philosophiques plus que de techniques éducatives précises. Le réconfort allait venir de la fusion des deux dans une action dominée par la coopération entre camarades décidés à donner le meilleur d'eux-mêmes.
Yvonne Humm.

J'ai connu la pédagogie Freinet en 1965, lors d'un stage de l'ICEM. J'avais alors 42 ans et «je tournais en rond» dans ma classe. La routine me guettait. Je n'arrivais plus à intéresser les enfants.
Ce stage m'a régénéré. Il m'a ouvert l'esprit ; il m'a donné envie de communiquer davantage avec mes collègues... et, surtout, il m'a rapproché des enfants.
Je me suis attaché en particulier à l'expression. J'ai voulu offrir à chacun son mode d'expression: le dessin, la peinture avec les commentaires éventuels de l'auteur, le texte libre, l'enregistrement au magnétophone, l'entretien du matin. Je crois que c'est dans ce domaine de l'expression que nous avons trouvé nos plus grandes joies, les enfants et moi.
Grâce à Freinet, j'ai retrouvé du plaisir à faire la classe et je l'en remercie.
Jacques Leroy.

Nommée à Allerey, je fis la connaissance de Roland, celui qui devait être mon mari: ses hautes ambitions pédagogiques, en particulier avec les enfants qui mêlaient français et patois, m'étonnaient et je souriais.
Mariés, nous sommes nommés en octobre 1938 dans le Jura, département d'origine de Roland. La guerre arrive et, pendant six années, je reste seule avec la petite classe très chargée.
Retour de Roland qui reprend sa pédagogie traditionnelle. En 1946, arrive à l'école la revue L'Educateur - rose - de la pédagogie Freinet. C'était l'émerveillement pour moi, à tous points de vue: littéraire, scientifique, artistique. Nous nous abonnons et nous nous inscrivons pour le prochain stage à Cannes. Ce fut formidable: les élèves de l'école Freinet nous ont fait découvrir le texte libre, l'imprimerie, la peinture avec Elise Freinet... C'était la pédagogie que je désirais!
M.Be.

J'ai eu cette chance inouïe de rencontrer Elise et C. Freinet dès l'âge de 21 ans et d'avoir fait partie de leur grande famille après avoir travaillé un an à leur école.
Tous deux sont venus dans ma petite école de Saint-Cado où véritablement j'ai pris mon envol en découvrant la dimension de l'expression libre, la richesse de tous les enfants, le sacré de l'existence elle-même.
Je me suis construite à même le travail avec les enfants avec cette impression d'être «dans le coup» en frôlant tant de certitudes.
Une vie privilégiée, sommetoute, quand il s'agit de toute une carrière faite d'enthousiasme, de découvertes, d'étonnement et d'amitié.
Il m'arrive encore de promener les réalisations de trente ans d'art enfantin en porte-parole de cette force contagieuse porteuse d'authenticité.
Hortense Robic.

J'ai découvert Freinet et sa conception pédagogique par pur hasard. En 1957, un Congrès Mondial de la FISE a eu lieu à Varsovie. Dans le groupe francophone dont j'étais guide et interprète se trouvaient deux représentants de l'Ecole Moderne française: Paulette Quarante et Fernand Déléam. C'étaient les seuls participants qui avaient apporté des matériaux pour monter une exposition: éditions C.E.L., dessins, peintures, céramiques - oeuvres d'enfants - journaux scolaires... etc.
En écoutant leurs enthousiastes narrations sur la vie de leurs classes, j'ai décidé d'entreprendre une expérience à l'école dont j'étais directrice, à Otwock, banlieue de Varsovie.
Halina Semenowicz. (Pologne).

En 1971, sont édités dans l'Espagne du franquisme, les premières références explicites sur Freinet: «Les dits de Mathieu» et un reportage sur sa pédagogie à l'hebdomadaire Triunfo signé d'un grand animateur de cette pédagogie, Ferran Zurriaga.
A ce moment, j'étais un jeune étudiant de premier cours universitaire de Philosophie, ex Lettres, à Salamanca. Et je ne connaissais rien de Freinet. Un an après, je trouvai en librairie ce livre et, pour moi, c'était bien ce que Freinet racontait.
Je n'étais pas d'accord avec la dictature, ni avec l'école autoritaire, et pas d'accord non plus avec la colonisation culturelle et linguistique d'un pays de paysans et pêcheurs, la Galice, mortifié par une très grande émigration.
Ces deux documents me mettaient en route parce qu'il y avait là, de façon intéressante, une autre manière de faire l'école. Par fortune, à Barcelone, l'éditeur Laia avait commencé à sortir de petits livres de la Bibliothèque de l'Ecole que j'avais commencé à lire. En 73, deux maîtres de Valencia, Roser et Ismael, sont venus à Salamanca pour faire un cours d'initiation à la pédagogie Freinet ; on a fait des textes, de l'assemblée, du lino...
Anton Costa Rico. (Espagne).

Au cours de ma scolarité primaire, j'avais vécu moi-même, entre 1935 et 38, dans une classe Freinet, celle de Josette Cornec à Daoulas (Finistère). Mais je n'en savais rien. Et ce n'est qu'en 1948, alors que j'assistais en tant que normalienne, à Quimper, à une journée de formation-débat animée par Freinet et quelques enseignants, que j'ai compris le sens de ces trois années particulières passées à l'école de Daoulas: le coin imprimerie, les Enfantines, les «phrases libres», et, surtout, nos «classes-promenades»... C'est là que j'ai perçu la signification de ces souvenirs agréables, mais singuliers, d'une période scolaire.
Là-dessus, un travail d'information pédagogique d'analyse théorique de la pédagogie Freinet à l'Ecole Normale.
Deux stages pratiques dans des classes Freinet au cours de mon année professionnelle et la présence dans la bibliothèque de l'E.N. du petit Educateur rose de l'époque ont sans doute attiré mon attention sur cette façon de travailler.
Marie-Louise Donval.

J'ai le souvenir du début de ma carrière, de mes premières classes et d'y avoir utilisé les petites revues Freinet, les Enfantines, les Gerbes sans parler du limographe pour imprimer les fameux textes libres - Etait-ce un legs discret de ma mère institutrice? - et déjà, chez moi, un intérêt certain pour la psychologie de l'enfant et la recherche pédagogique?
M.C.

J'ai connu la pédagogie Freinet dans une période de ma vie professionnelle très active où j'étais à la recherche de quelque chose de nouveau. A travers les rencontres multiples avec des enseignants Freinet, en France et en Allemagne, jeunes et âgés, j'ai ressenti cet esprit innovateur, cette volonté de changer quelque chose qui m'ont fascinée, et, en plus, je les ai trouvés personnellement bien sympathiques.-
Ingrid Dietrich.(Allemagne).

Pendant l'occupation, j'ai été deux ans instituteur à Arcachon. D'après le directeur et l'inspecteur, je faisais bien la classe. Je ne voyais pas pourquoi j'aurais changé. Après, je suis parti dans la Marne. Il y avait un inspecteur primaire, Gloton ; il revenait d'un stalag qui avait regroupé des intellectuels et des enseignants. Ils avaient réalisé des bulletins pédagogiques. Gloton en était l'un des animateurs. Dès son arrivée dans la Marne, il a imposé des réunions mensuelles par canton: «On travaillera le matin, avec moi ou sans moi». Pas question de se défiler... On y allait à bicyclette... On parlait pédagogie. Je me suis aperçu que la classe que je faisais bien à Arcachon ne marchait pas du tout dans ces villages de la Marne. J'ai pris plaisir à aller à ces journées. Un collègue m'a dit: «Tu ne connais pas le texte libre?» - Il en avait parlé à tout le monde, mais il avait senti qu'avec moi ça pourrait accrocher. Il m'a expliqué le texte libre, l'imprimerie. Ça a mis un an à mûrir. Entre temps, Gloton était venu me voir. Il m'a dit que j'avais des dispositions pour le travail en équipe, les méthodes actives...
René Hourtic.

Au printemps 45, sur le journal, une annonce: «Conférence de Célestin Freinet à l'Opéra de Marseille».
Cet homme, col blanc ouvert, cheveux un peu longs, avec des paroles simples, raconte sa lutte à St-Paul de Vence pour défendre son école. Il lit un texte écrit par les enfants «Le petit chat qui ne voulait pas mourir».
Il a les yeux humides d'émotion. Moi aussi:
«Mais alors, les enfants peuvent ainsi témoigner? prendre part à la classe avec le maître?»
Je ne l'ai jamais oublié.
Ce Freinet, je savais donc qui il était. Ça me revient: je le savais, mais ce n'était pas par le biais de la pédagogie.
1937, c'était l'année de Guernica. Et l'horreur des bombes sur les populations civiles nous révoltait et nous angoissait.
Un instituteur de Rousset, Monsieur Pourpe, nous parle de celui qui, à Vence, avec les petits réfugiés espagnols, construit sa propre école. Il nous montre une petite presse de bois pour leur journal scolaire! Cette volonté de lutte, de bâtir une Ecole avec des enfants qui sortent de la guerre nous enthousiasme.
P.Q.

J'ai connu Freinet et Elise en 1933, à l'instigation de Marcel Lallemand, frère de Roger, poète-écrivain-polyglotte-architecte.
Méthode, techniques et imprimerie adoptés.
Marius Pourpe.

C'est grâce au CEMEA, à un stage de base très certainement inoubliable, que j'ai lu «Les Dits de Mathieu», puis «Naissance d'une pédagogie populaire», que tout a commencé.
Puis, encore au CEMEA, lorsque pour les besoins des stages 16 / 18 ans d'insertion professionnelle et sociale, il a fallu passer de la théorie à la pratique... deux années d'une expérience qui décidera de l'avenir... l'Ecole d'Educateurs où un enseignant m'encouragea à mener à bien un travail sur la pédagogie Freinet avec, à cette occasion, la rencontre de Colette et Jacques avec qui je ferai ensuite deux classes de découverte.
Jean-Charles Huver.

1933. Je galère, accroché à ma classe, à mes élèves. Un camarade d'Ecole Normale m'informe qu'une exposition itinérante figure à Nantes, à la Bourse du Travail. Visite le jeudi suivant: journaux imprimés par les enfants, textes libres, fichiers, nombreuses brochures, revues... Je me sens en phase avec la philosophie sous-jacente, avec les techniques présentées. Pour la première fois, je lis un nom:
Freinet ; un sigle: C.E.L. Il me faut réfléchir.
M.P.

Au syndicat, nous sommes allés vers la tendance la plus progressiste et, là, nous avons rencontré des camarades plus anciens que nous qui nous ont impressionnés par leur honnêteté, leur militantisme. Et, parmi eux, il y avait René Daniel.
Pour la première fois, j'ai entendu parler de Freinet. Le groupe qui existait avant la guerre s'était reformé après les vicissitudes d'une période troublée, l'occupation allemande. Je me souviens de cette réunion dans la classe de René où il nous a parlé de Freinet, d'expression libre, de dessin. Je le revois debout devant nous, les mains serrées sur le rebord d'une table, parlant de sa propre enfance et de son émotion d'alors lorsqu'il fallait se lever pour répondre à une question du maître et où son seul soutien était une table semblable dont il serrait les bords de ses doigts crispés ; parlant de ses propres élèves dans des termes que je n'avais jamais entendus, avec une sensibilité, un respect qui m'ont marquée.
M.T.

Et c'est tout naturellement qu'un jour, Mimi et moi - car, entre-temps, nous nous étions connus - nous irons à une réunion pédagogique dans une petite école rurale à 2 classes des Daniel, Madame Daniel ayant la classe des petits et René, celle des grands. Un long déplacement pour nous (d'abord à vélo, puis, en car, et de nouveau à vélo!). Une journée bien complète, mais qui nous marquera tant.
Quelle révélation pour nous! Nous y découvrons l'imprimerie, le texte libre, le Livre de Vie, les journaux scolaires, le fichier scolaire coopératif, les dessins d'enfants si variés, le planning mural... etc.
Personnellement, je suis frappé par l'expression libre des enfants, leur comportement, l'attitude aidante du maître, l'atmosphère coopérative de la classe...
E.T.

Au cours d'une journée de formation, j'ai eu l'occasion de visiter la classe d'André Féron qui pratiquait la pédagogie Freinet et devait nous présenter ses techniques. Plus effarouchée qu'intéressée par cette remise en cause de ma pédagogie et l'importance du travail à mettre en place, je n'ai pas donné suite.
Nommés à Magny-Cours en 1963, nous découvrons une imprimerie, la collection des BT, et des albums de correspondance internationale laissés par Lucien et Suzanne Jean-Baptiste, en poste de 1948 à 1958. Nous apprenons que leur engagement pédagogique et politique leur a valu un déplacement vers les années 30. Proches collaborateurs de Freinet, ils ont contribué au développement du Mouvement.
Suzanne et Elise avaient entretenu longtemps une correspondance sur un choix de vie naturelle.
Malgré cela, nous n'avons pas cherché à les contacter.
En 1966, à la mort de Célestin Freinet, le passage du film «L'Ecole Buissonnière» et le débat avec Paul Delbasty nous enthousiasment. Notre soif de militantisme syndical et politique va pouvoir enfin s'étancher dans une autre pédagogie.
Jacqueline Massicot.

La première curiosité me vint en lisant la vingtaine de lignes consacrées à l'imprimerie à l'école de Freinet, dans la partie du livre de philosophie et de pédagogie - en dernière année d'Institut Magistral - qui traitait des expériences didactiques contemporaines.
«L'école d'aujourd'hui... est gérée par les élèves sous la conduite du maître-compagnon».
Ces paroles m'avaient impressionné. Ce «compagnon» que l'auteur avait probablement extrait du contexte en terme de discrimination négative - C'était encore les années de la guerre froide - avait au contraire suscité en moi curiosité et désir.
Puis, à l'Université, plus rien.
Il m'a fallu entrer à l'école pour percevoir la quotidiennité de la contradiction entre mon engagement politique en dehors de l'école et mon rôle traditionnel d'enseignant pareil à celui de mes collègues qui, eux, ne se posaient sûrement pas le problème d'un engagement social et politique à l'extérieur.
Ce sentiment de contradiction et de vide s'accrut tellement que, la seconde année, je réussis à choisir une localité qui faisait partie de la circonscription dirigée par une inspectrice que je savais être exceptionnellement de gauche.
C'est ainsi que je participai, un jour, à une leçon de mathématiques modernes organisée par le groupe régional M.C.E. (Mouvement de Coopération Educative, fondé en 1951.) à Udine, à une quarantaine de kilomètres du lieu où je vivais et travaillais.
Je me trouvai alors au milieu d'une trentaine, et peut-être plus, d'enseignants dont quelques bonnes soeurs, ce qui me déconcertait par rapport à mes attentes.
L'impression fut très forte: je ne compris absolument rien à la leçon.
Mais je ne me décourageai pas: j'avais trouvé les continuateurs de cet instituteur français qui avait introduit dans sa classe les valeurs sociales pour lesquelles je militais. Et j'étais bien décidé à saisir cette occasion...
Rinaldo Rizzi. (Italie).

Serait-il présomptueux de dire qu'il s'est agi pour moi dans les années 60 d'une «rencontre» avec Freinet plutôt que d'un éblouissement quelconque ou un coup de foudre radical avec un «maître»?
Et plus qu'une «rencontre» avec Freinet - (outre durant les séances de congrès je ne l'ai rencontré que quelques minutes face à face en 1964, d'une rencontre avec le mouvement Freinet, c'est-à-dire avec une foule de personnalités d'enseignants «frénétiques»? De la truculence d'un Dufour ou d'un Yvin à la rigueur d'un Barré ou d'une Lémery? Du délire poético-pédagogique d'un Delbasty à la logique d'un Rinaldo Rizzi? Des amitiés enfin avec des enseignants Freinet dans le monde entier, par le biais de la FIMEM.
Sorti de l'école normale en 1959 avec sous le bras un cours de pédagogie où Freinet prenait trois lignes, je me suis retrouvé devant une classe rurale unique de 20 enfants de 5 à 12 ans. J'ai coutume de dire que cela fut le déclencheur pour moi. Tout ce qu'on m'avait appris ne fonctionnait pas: les leçons en forme n'étaient pas possibles, les cours collectifs et ex-cathedra non plus. C'est d'abord dans les villages avoisinants que j'ai découvert des instituteurs qui avaient expérimenté l'imprimerie, la correspondance, l'individualisation et résolu quelques-uns des problèmes que je rencontrais puis c'est dans le mouvement Freinet belge francophone «Education populaire» que des réponses de plus en plus nombreuses ont été données à mes inquiétudes et ont balisé mon travail par la suite. Mon premier achat - avant le frigo familial! - fut l'imprimerie et quelques numéros de la Bibliothèque de travail.
Je suis tombé littéralement amoureux de l'imprimerie et j'ai réalisé avec les enfants toutes les formes de journaux scolaires. A partir de 1982, je me suis peu à peu tourné vers l'informatique, mais j'ai toujours regretté l'apport social de l'imprimerie dans le travail. Composer un texte tout seul était inconcevable. Lors de la parution du journal, tous les enfants savaient déjà ce qu'il contenait parce qu'ils avaient participé concrètement à sa réalisation.
HenryLandroit. (Belgique)

C'était en janvier 1933. Jeune instituteur débutant dans un village, je trouvai un jour dans ma boîte aux lettres deux numéros de «L'Action Française» apportés par un inconnu qui signalait en rouge des articles de Charles Maurras. Celui-ci clouait au pilori un nommé Célestin Freinet, instituteur à Saint-Paul-de-Vence, pédagogue hérétique des plus dangereux.
Un travail absorbant et les événements internationaux me firent oublier cette polémique.
En novembre 1945, Célestin Freinet vint à Lausanne pour présenter à une rencontre d'enseignants les buts et les réalisations de son Ecole moderne. Que disait alors ce dangereux révolutionnaire?
L'enfant doit pouvoir s'exprimer, se réaliser en classe... A la sortie de l'école, il faut qu'il ait une instruction suffisante, mais qu'il ait surtout gardé le goût de s'instruire...
Le défaut de l'école actuelle, c'est l'intellectualisation...
A l'école, l'enfant pose des questions...
Le maître aide l'enfant à se réaliser...
A l'issue de la conférence, chacun pouvait feuilleter les journaux scolaires et les albums d'enfants. Ainsi, il existait des classes où la vie coulait comme une source fraîche. Serait-ce aussi possible dans la mienne?
Cachemaille Edouard. (Suisse).

Comment j'ai entendu parler de Freinet? Je ne m'en souviens pas, peut-être en cours de philosophie mais, étant normalien au lycée, avant le bac, c'est tout naturellement que lisant des ouvrages politiques, j'en vins aux ouvrages pédagogiques et ils y passèrent tous...
Un mercredi après-midi, je me rendis donc à une réunion du groupe départemental de l'Ecole moderne - pédagogie Freinet, sans doute à l'école normale. Pour le lycéen que j'étais, c'était une plongée, une immersion dans la pédagogie pratique avec les mains pleines d'outils. Ce fut aussi le rendez-vous avec des hommes et des femmes impressionnants dans le sens où j'étais impressionné par leurs paroles. Les livres que j'avais lus prenaient chair. J'étais en plein dans la relation maître-élève avec ces gens qui parlaient de leur pratique. Je les ai trouvés inaccessibles au départ car je ne me sentais pas capable de passer de l'utopie de mes lectures à une mise en pratique avec des outils et des techniques pour arriver à des fins qui sont des pratiques sociales, une organisation de la société. Et puis l'esprit coopératif aidant, je devins un militant de la pédagogie de Freinet.
La rencontre avec Freinet fut donc livresque puis par l'intermédiaire d'hommes qui l'incarnaient. Les lectures dont «les dits de Mathieu» puis l'histoire de la pédagogie populaire... m'ont fait rentrer d'un coup dans une famille sociale, philosophique, politique que je ne quitterai plus. Un syndicat, on y entre et on en sort ; un parti politique aussi, de même pour une association. La pédagogie de Freinet est au delà de ça. C'est une idée de la société que je veux mettre en oeuvre chaque jour avec les enfants dont j'ai la responsabilité mais aussi avec toutes les personnes que je côtoie.
Hervé Moullé.

Septembre 1968, j'ai eu mon bac et je dois gagner ma vie...
J'ai entendu dire que l'on peut être instituteur avec le bac, donc je dépose un dossier à l'Inspection Académique de Lille et trois jours après, je reçois ma première nomination: 3ème pratique. Collège rattaché au Lycée Colbert, Tourcoing.
Je dois commencer dans une dizaine de jours mais je sais pas comment on fait l'école... Aussi je me renseigne auprès d'une directrice d'école de la famille qui me prend quelques jours en stage dans son CM2. Les seuls souvenirs de ce stage sont le Procédé Lamartinière et: «les 3èmes pratiques, ce sont des enfants de l'âge du C.E.P mais qui ne l'auront jamais. Il faut se baser sur la vie courante.»
Enfin! Je me présente au principal du collège qui me dit: «Vous voyez ce terrain vague! Eh bien votre classe sera là. En attendant, allez à Commines - frontière belge -, dans la classe de Monsieur... - j'ai malheureusement oublié son nom -, il a une 3ème pratique et vous expliquera comment il travaille.»
J'y suis. L'accueil du Mr est excellent: «Tu regardes, tu observes, tu me poses des questions. N'hésite pas.»
Alors j'assiste. Je vois des enfants - grands - qui racontent, en les lisant, chacun leur tour, ceux qui le veulent, des «tas de trucs». Ensuite, ils votent pour choisir ce qu'ils appellent un texte libre. Celui-ci est écrit au tableau avec les fautes soulignées. Individuellement, chaque enfant le recopie en essayant de le corriger puis quand un enfant pense avoir terminé, il est corrigé - le texte - collectivement, puis, recopié par chacun au propre dans le cahier de français.
Plus tard, dans le cahier de mathématique, on cherche combien il faudra de bois pour fabriquer des dessous de plat carrés, combien de formica pour les recouvrir et combien de languettes plastifiées pour mettre autour. Et combien ça va coûter? J'entends parler de périmètre, de surface, de prix de revient, de prix de vente, de bénéfice, de coopérative...
Et après, tout le monde se lève. Certains fabriquent les dessous de plat, d'autres écrivent des textes libres, quelques-uns font du dessin libre, de la peinture libre, ceux qui n'ont pas eu leur texte choisi le corrigent, le recopient, parfois ils cherchent dans des revues des articles en rapport avec ceux-ci... C'est super! C'est comme ça qu'on fait l'école? Est-ce que pendant mon année de terminale 68 on a changé l'école? J'ai changé l'école sans le savoir? Si ça continue, je vais rester instituteur, je vais avoir la vocation!
Et tous les jours, pendant quinze jours, se déroule de manière semblable cette classe bizarre où il n'y a pas un seul manuel. Où on fait de la grammaire et de la conjugaison d'après les fautes relevées dans les textes. Où les mathématiques sont toujours liées à la vie courante. Où on fait du vocabulaire avec des journaux. Où des activités sont libres mais «faites» quand même. C'est fou!
J'en parle à mon formateur. Il me dit: «Ce sont des techniques Freinet. Ce monsieur est déjà mort, mais nous sommes un certain nombre à nous en inspirer.»
Zut alors! C'est pas moi qui ai changé l'école en mai? Ça fait rien, c'est bien quand même. Je ferai pareil...
Et il va falloir s'y mettre, ma classe est construite. Me voilà au collège.
Il est 8 heures. La cloche sonne. On n'a pas encore trouvé ma clef, enfin ça y est, elle est là. Un groupe d'enfants. 17 garçons et filles, bien rangés, attend devant la porte. Bonjour! Nous entrons. Stupeur! Il n'y a pas de tables. Juste un tableau au mur et devant, une estrade. Par terre, des vieux journaux. Et des craies.
Monsieur le Principal me fait dire que les tables arriveront cet après-midi et c'est tout!
On s'assied sur l'estrade ou par terre et on regarde les journaux. On bavarde. «Comment tu t'appelles? Quel âge as-tu?» «Et si on lisait les journaux?» «D'accord.» Chacun choisit un article et le lit à la classe. On vote et on en choisit un. On le relit. On ne comprend pas tous les mots. Lesquels? On les explique.
Et si on allait jouer au ballon? Il n'y a pas de stade par ici? - Non, mais on peut aller à la piscine.» On verra ultérieurement. On fait des pliages. Merci les C.E.M.E.A.!
Les tables et le bureau sont là. «Du matériel?» «Non. C'est une création tardive. Peut-être pour du fongible. On verra.» Il faudra donc se débrouiller avec les moyens du bord.
Alors j'apporte ma collection de «Tout l'univers» et quelques outils. Et j'applique ce que j'ai vu en stage...
Je discute de mon stage avec les collègues qui me disent: «L'inspecteur a bien noté un instit' Daniel Villebasse, mais c'est très dur à appliquer et il faut avoir de l'expérience...»
Aujourd'hui, je reçois la visite de Monsieur le Conseiller Pédagogique qui veut que je présente les enfants au C.E.P. Il n'a passé que 10 mn dans la classe. Il n'est pas d'accord avec ce qu'il a vu et me dit: «Encore heureux que vous ne fassiez pas ces fameux textes libres où on écrit au tableau avec des fautes.» Je le laisse parler, j'ai appris que j'aurai une formation au C.A.P le jeudi et qu'il reviendra me voir dans quelque temps.
Je continue donc comme avant, et je lis les textes officiels. C'est grâce à ça que j'envoie, au grand dam du principal, les enfants enquêter seuls dans les rues de Tourcoing, comme en colonie.
Tout va bien... mais Monsieur le Conseiller revient... en pleine séance de correction d'un texte libre au tableau, avec les fautes!
«Les enfants, sortez dans la cour! J'ai besoin de discuter avec votre maître.»
«Monsieur Courtois, votre carrière est terminée! J'en fais une affaire personnelle!»
Cela fait environ quatre mois que je suis là dans cette classe et huit jours après la visite, je reçois une lettre... Je ne suis pas viré, c'est une nouvelle nomination. Et, surprise, je vais remplacer Daniel Villebasse, le «bien noté par l'inspecteur», qui va faire son service militaire. Je soupçonne cet inspecteur, Monsieur Bonnot, d'y être pour quelque chose. En effet, c'est un Monsieur qui n'hésite pas à traverser la rue pour serrer la main à un simple remplaçant, à cette époque ce n'était pas courant et je crois qu'actuellement aussi...
Les enfants, presque des adolescents, me disent au revoir. J'ai mon premier cadeau. Un titulaire revient de l'armée, il va prendre ma classe, il sourit quand je lui explique ce que je faisais. Je bous intérieurement. Maigre consolation, j'ai appris plus tard que les trois quarts de la classe ont séché jusqu'à la fin de l'année scolaire...
Me voici donc rue Neuve à Tourcoing - l'adresse écrite sur «Chantiers» - dans la classe de Daniel.
C'est une école formée de trois classes de perfectionnement. Le directeur a les grands, Daniel les moyens et sa femme les petits. Les deux Villebasse se réclament de Freinet, le directeur n'en est pas loin.
Pendant trois semaines, en attendant son service militaire, je suis stagiaire.
Je retrouve les textes libres, les dessins libres et les peintures libres. Les textes libres sont classés en deux catégories: les histoires vraies et les inventées (les rêves).
Je découvre la valorisation des textes par l'imprimerie. C'est génial! Il aurait fallu filmer ma tête quand j'ai vu la première feuille imprimée, pire que celle des gosses de «l'Ecole Buissonnière». J'admire le «livre de vie».
J'apprends la linogravure et l'aluminium repoussé (couvercles de yaourt).
Je vois progresser les dessins et peintures libres rien qu'avec une séance hebdomadaire de critiques constructives: pourquoi avons-nous choisi celui-ci plutôt qu'un autre?
J'achète et je vends le journal de l'école.
Je livre la correspondance de la classe à l'école Blanche Porte à l'autre bout de Tourcoing.
Je me brûle avec le filicoupeur, ce qui fait bien rire les enfants.
Je découvre le travail individualisé avec les bandes enseignantes et les enfants qui ne copient pas directement le corrigé.
Les trois semaines sont passées, Daniel part à l'armée. Je continue sans problème majeur sa classe, j'y introduis une seule nouveauté: la télévision scolaire.
Et pourtant, on me l'avait bien dit: «Il faut d'abord faire la classe traditionnelle. Dictées-questions-problèmes»... Comme si à travers ça, grâce à ça, on peut mener les enfants dans des activités d'expression libre. Stupide! Et on entend encore ça en 1996. La force d'inertie est bien la force principale des enseignants...
L'année scolaire se termine. Ma première année scolaire! Je crois que je ne ferai pas Sciences Eco, je ne serai pas journaliste. C'était mon rêve. Je me suis fait piéger.
C'est la faute à l'instit' de Commines. C'est la faute aux Villebasse. C'est la faute, je pense, à l'inspecteur. C'est la faute à Célestin. C'est aussi parce qu'on avait vraiment besoin d'instits' à cette époque. Et merci aussi à Monsieur Choisy le conseiller, il a voulu me punir, grâce à lui j'ai pu compléter ma formation.
En tout cas, ils m'ont fait découvrir ma vocation. Je ne sais pas tout, encore. Mais ils m'ont fait comprendre que ce qu'on ne connaît pas, on peut le découvrir et qu'on a le droit de se tromper, à condition bien sûr, de se remettre en cause...
Deux ans plus tard, à La Réunion, je participe à la création d'un ICEM Réunion et ses réunions hebdomadaires, à l'époque, où par la coopération, par l'apport des uns et des autres, je complète ma formation, avec les Saint-Marc, les Baum, les Gaba et Louis Chenet,... et ceux dont j'ai oublié le nom.
Christian Courtois


Un couple

Un mouvement
Une nouvelle approche du travail
et de l'éducation

Les Freinet

Simple et efficace, chaleureux et profondément humain, Freinet, soutenu par Elise, est reconnu comme un leader naturel du Mouvement.

Les joies ressenties à la suite de la venue de Freinet dans ma classe où il était resté tout un après-midi, s'entretenant avec nos petits pensionnaires qui se pressaient autour de lui, buvant littéralement ses paroles, sa chaleureuse présence, la simplicité de son langage en parlant de nos bêtes, nos fleurs, enchantaient ces jeunes enfants échoués dans notre établissement à la suite de l'abandon des parents, du danger moral auquel ils avaient été soustraits. D'emblée, ils savaient qu'il les comprenait parce qu'il les aimait.
J'aurais voulu dire le bonheur que j'ai eu de rencontrer cet homme qui, pour moi, fut celui qui incarnait le mieux l'homme de la tolérance, de la coopération et de la fraternité internationale (...)
J'aurais tant et tant de faits à rappeler... Mais les mots ne viennent pas sous ma plume ou restent au secret dans
mes petits tiroirs, tels des trésors.
Francine Gouzil

J'ai souvent pensé au Congrès de Brest en 1965, durant lequel, en charge des activités des enfants des congressistes, j'ai vu Freinet leur faire une visite, se pencher sur leurs occupations, les questionner, répondre à leurs questions, tout simplement, sans paternalisme: la relation humaine dans sa plénitude!
Marie-Louise Donval.

Disposant d'un moment de liberté, je m'étais rendu au stand de la documentation. A l'entrée de la salle, des panneaux accrochés au mur attirèrent mon attention. Il s'agissait des «Invariants pédagogiques». Sans prêter attention à l'assistance présente, je relevais des notes dans mon carnet quand, soudain, une main se posa sur mon épaule. Me retournant soudainement, je me trouvai face à face avec l'homme à l'imperméable beige. Sa présence fit sur moi une forte impression. Je ne savais quoi dire, je ne disais rien. J'eus tout à coup un grand battement de coeur car je devinai que j'étais face à Freinet, celui que je souhaitais tant connaître. Avec le sourire, et d'une voix grave, il me questionna sur ma formation, mes premières tentatives dans ma classe. A la fin de l'entretien, il se dirigea vers une table sur laquelle étaient disposés des documents, prit un petit livret, une «B.E.M.», me la remit et me dit:
«Tu as du temps devant toi, mon petit, continue sur cette voie, mais n'oublie pas qu'il faut aller lentement, mais sûrement».
Il m'abandonna puis se dirigea vers le groupe qui l'at
tendait.
Ab. B.

Au Congrès de Nantes, en 1957, où nous sommes allés aider à tenir un stand syndical, installé dans un couloir, arrive vers nous un petit homme à l'épaisse chevelure grisonnante qui parle avec un fort accent méridional:
«Tu peux venir m'aider à porter cette table?»
C'est Freinet, pas du tout comme on se l'était imaginé après l'étude de quelques-uns de ses écrits à l'Ecole Normale, pas un ponte en cravate et en costume comme tous ceux qu'on pouvait voir défiler sur les estrades publiques, syndicales, politiques ou autres, portant sur eux et avec eux, dans leur serviette de cuir, la gravité de leur haute responsabilité, non, c'est un homme tout simple, participant à toutes sortes de tâches matérielles, à qui on s'adresse comme à un bon copain, sans ostentation, ni respect formel.
La surprise au cours des séances plénières du congrès est encore plus grande. Freinet souvent assis au bord de la scène, les pieds ballants, invite les participants à venir parler. Il décèle dans la foule tous ceux qui en ont envie et les interpelle:
«Je te vois t'agiter, toi, là-bas...Tu as quelque chose à nous dire... Viens un peu ici qu'on t'écoute».
Et le camarade se déplace et prend la parole, sans solennité, sans cérémonie, sans formalité.
G. G.

En janvier 1945, Freinet vient me chercher à Laragne pour diriger la classe des Grands et, pédagogiquement, le centre de Gap créé pour les 85 élèves victimes de la guerre.
Ma femme non-enseignante, mais participant aux activités, dirige les quatre prisonniers allemands et cinq femmes de service. Elle est économe, infirmière et monitrice.
Freinet dirige administrativement et me fait recevoir pendant huit jours dans ma grande classe - la bibliothèque de 90 mètres carrés - cent cinquante enseignants, instits, I.P., I.A..
Ce qu'il y a lieu de retenir, c'est le grand esprit d'initiative de Freinet. Il se procure du mobilier scolaire et de la literie au collège de Briançon, des fruits à Vallouise et toute l'alimentation nécessaire. Il trouve des poêles allemands, la chaudière et les radiateurs nous ayant lâchés en plein hiver avec neige. Il fait preuve d'un esprit d'organisation remarquable, aidé par Elise.
Tous les deux, travailleurs infatigables sont durs pour eux et un peu pour les autres.
Ma. P.

Je ne peux pas dissocier le souvenir de Freinet de celui d'Elise, mais je les ai connus plus familièrement quand, en 1947, Elise m'a demandé d'aller, pendant les mois de vacances, assister au tournage de «L'Ecole Buissonnière». Il se trouve que j'avais alors une équipe d'enfants un peu habitués aux jeux dramatiques.
Et nous sommes donc partis, un soir, par le train, avons voyagé toute la nuit et débarqué à Nice, puis à Vence. Nous étions une douzaine, y compris mes quatre enfants âgés de 4 à 12 ans. Le tournage se déroulait à Saint-Jeannet et toutes les matinées de travail, on venait nous chercher à l'école du Pioulier, en jeep, le plus souvent, et nous roulions très vite par les chemins étroits et caillouteux.
Un de mes anciens élèves, maintenant grand-père, se souvient avec émotion de ces kilomètres parcourus aux côtés du grand acteur disparu, Bernard Blier, alors tout jeune et juste libéré de son camp d'Allemagne.
A chaque virage, beaucoup trop vite engagé, il étendait le bras devant le buste du petit pour le protéger, escamotant ainsi les secousses dangereuses... Le petit - c'était toujours lui qui était choisi - pense à ce geste de grand frère avec attendrissement et, bien sûr, Bernard Blier ne s'est jamais douté qu'il donnait, ces matins-là, une magnifique leçon de sagesse et de générosité... avec les noisettes qu'il tirait de ses poches.
Moi, j'étais aux côtés d'Elise, aussi, dans notre jeep. Elle me confiait alors quelques pensées émouvantes et des souvenirs à la fois très chers et difficiles. Par exemple, celui qui avait motivé la création de la jolie «Enfantines»: «Six petits enfants allaient chercher des figues».
«Tu te souviens, me disait-elle, qu'à la fin de la promenade, un de ces tout-petits se plaint d'un grand mal au ventre parce qu'il avait mangé trop de figues chaudes. Eh! bien, ce mal au coeur, c'était le mien. Voilà: le matin, il était arrivé de Paris, un camarade aquafortiste comme moi. Il me dit:
«Tu dois venir et me suivre à Paris. Notre meilleur graveur est parti. Nous ne voyons que toi pour le remplacer.»
Elise ajouta:
«Tu sais, Cécile, ce n'était pas ce petit garçon trop gourmand qui était malade... C'était moi... car j'avais répondu en tremblant au camarade:
«Retourne à Paris ; moi, je reste avec Freinet.»
Et j'avais rassemblé cinq ou six petits et j'étais partie avec eux dans la campagne de Vence, comme on se sauve.»
Un autre épisode a marqué pour moi la personnalité de Freinet: j'avais amené d'Augmontel, Cosette, une fillette de douze ans, remarquable en jeu dramatique. On lui a donné aussitôt un petit rôle ; et on la voit effectivement dans le film.
Chaque soir, quand l'équipe se disloquait - les enfants (Freinet en avait amené de Marseille) et les dirigeants - le jeune assistant du metteur en scène s'approchait de Cosette et lui baisait le bout des doigts. Jugez de la stupéfaction et presque de la honte de cette petite paysanne plus habituée à soigner les cochons et les vaches qu'à analyser la pratique du baise-main.
Le dernier soir, après les adieux aux acteurs, cet assistant s'approcha de Cosette et lui proposa de l'amener à Paris pour faire du théâtre.
Cosette a pâli sous cette offre et elle a reculé, horrifiée à cette perspective et, s'approchant de moi, elle me cria:
«Non, non, Madame! (Les enfants m'appelaient Madame comme on dit maman ), non, Madame, ne me laissez pas partir...»
Et elle pleurait d'envisager ce départ insensé.
Le metteur en scène, désappointé, voulut sans doute s'expliquer:
«Mais enfin, pourquoi? Pourquoi refuser de monter à Paris où tout est si beau et si facile?»
Et Cosette, se serrant contre moi, bouleversée:
«Non, non, Madame, ne me laissez pas partir.
- Bien sûr que non, n'aie pas peur, je n'en ai pas le droit, je ne suis pas ta maman. Je n'en ai pas la permission.»
Freinet était de plus en plus réjoui par cette scène ; et il se tourna vers Cosette pour lui dire:
«Mais pourquoi tu ne veux pas aller à Paris?»
Alors Cosette, le regard noyé de larmes, s'écria:
«Non, non, je ne veux pas partir parce que je me languirais trop de mes vaches!»
C'est alors que Freinet éclata franchement de rire et, radieux, s'écria:
«Tu vois, vous, les gens du cinéma, vous vous croyez le nombril du monde et cette petite vous préfère ses vaches. Ah! elle est bien bonne celle-là! Très bien, Cosette, je te félicite, retourne à Augmontel, va à l'école et, après, tu verras.»
En définitive, quel enseignement tirer de ces deux anecdotes qui paraissent si anodines, surtout la deuxième.
Pour ma part, la première me confirme ce que je pressentais depuis toujours: Elise et Freinet formaient un couple très uni, malgré les dissemblances apparentes. C'était un couple d'amoureux, et qui le resta jusqu'à la fin. Celui des deux qui était visé par le sort contraire acceptait dignement en serrant les dents et c'est ce qui explique le nombre et la puissance de leurs «inventions» bouleversant l'enseignement primaire des enfants du peuple et la réussite de leur Mouvement, malgré l'absence d'argent, l'absence de tout soutien venu «d'en haut».
Quant à la deuxième, elle me confirme que Freinet était avant tout un homme ennemi des apparences, des faux-semblants, des modes.
Il était droit, courageux dans ses opinions, très bon, - bien sûr, les exemples ne manquent pas -, grand ami des enfants, des pauvres, des mal-aimés ; il était surtout un «croyant» de la terre, des saisons, des arbres, des animaux, des sources, de la montagne... en un mot, il était celui qui écrira: «Les Dits de Mathieu».
Cécile Cauquil et sa fille Françoise.

C'est sur les marches de l'édifice où venait de se prendre la photo de groupe que nous nous présentâmes à lui. Freinet était la gentillesse, la simplicité même. Je fus frappé par l'intelligence de son grand front et par l'air de bonté de son visage. Il était l'anti-hiérarchie, mais la force qui émanait de sa personne en faisait, malgré lui, un leader naturel.
Dans les plénières, Freinet, col de chemise largement ouvert - alors que tous les instituteurs portaient la cravate - parlait si simplement, si éloquemment et avec un tel accent de conviction qu'on ne se lassait jamais de l'entendre et de l'applaudir longuement, très longuement, tant nous étions heureux des perspectives infinies qu'il nous révélait.
J. L. B.

J'aimais la spontanéité de Freinet. Et réciproquement, peut-être! Je retiendrai la capacité de Freinet à partager les joies et les soucis de chacun. Il connaissait le travail fait en classe, mais aussi les autres activités des camarades.
Lors de la soirée inaugurale du Congrès d'Aix-en-Provence, je le revois, assis sur la scène, marchant, donnant les dernières nouvelles tout en saluant les arrivants. Me lançant, avec sa bonhomie coutumière et un large sourire:
«Alors, Gente, ça marche toujours ce basket?»
Je revois beaucoup de moments chaleureux, vécus à Vence notamment où Prévert et Verdet venaient parfois nous rejoindre.
A. G.
Après 28 h de voyage, je me suis retrouvée à Paris que j'avais quitté en 1947. J'étais si heureuse de me retrouver en France, après 11 ans, que j'avais envie de chanter. L'autobus m'a emmenée à l'INRP, rue d'Ulm, où était le centre du congrès. A la conciergerie, j'attendais Freinet à qui l'on avait téléphoné pour l'avertir de mon arrivée. Bientôt, il était en face de moi. Un homme de taille moyenne, bien bâti, visage hâlé, les cheveux bruns commençant à blanchir, une bouche généreuse sous une courte moustache. Les yeux bruns très gais aux sourcils touffus m'ont regardée amicalement avec un brin de curiosité.
Il a pris mes mains entre les siennes, chaudes, fortes, rassurantes, et avec un accent provençal, il m'a dit:
«Alors, vous voilà, Madame ma correspondante!»
Il m'a demandé si j'étais fatiguée et, dans ce cas, je pourrais me rendre à l'hôtel où une chambre m'était réservée, car il devait rester jusqu'à la fin du travail, à l'exposition de l'Art Enfantin. J'ai répondu spontanément que je préférais aider les copains. Je pense que ma réponse lui a fait plaisir, car il m'a pris dans ses bras comme quelqu'un de très proche et, depuis ce moment-là, il n'y a plus eu de Madame Semenowicz mais, tout simplement, Halina.
A Cannes, en fin juillet 62, Freinet m'a reçue cordialement comme un membre de la famille. C'était midi. Après le déjeuner, il avait un peu de travail au bureau et je me reposais au jardin. Vers quatre heures, Freinet m'a installée dans sa voiture et nous sommes partis vers Vence. Pendant les deux semaines suivantes, je faisais avec Freinet ce trajet, matin et soir, tous les jours, sauf le dimanche, et je ne cessais pas d'admirer sa façon de conduire avec jeune bravoure et mûre expérience. Ces voyages étaient pour moi une inappréciable occasion de discuter avec Freinet sur de multiples problèmes: éducatifs, politiques, historiques, familiaux. Il suivait assidument les changements qui s'accomplissaient dans tous les domaines, et surtout en éducation. Il était au courant de toutes les découvertes techniques, audio-visuelles etc... et s'en servait largement pour sa préparation des outils scolaires. (...)
A ce moment, il y avait une colonie d'enfants de 7 à 12 ans et, pendant les repas que nous prenions avec eux, le matin et le soir, je pouvais observer les relations de Freinet avec les gosses. Ils l'appelaient Papa Freinet. Comme il savait écouter les histoires, les plans et les voeux de ce petit monde!
C'était d'ailleurs un trait caractéristique de sa personnalité: il écoutait avec la même attention et respect les paroles des jeunes enseignants, des pédagogues expérimentés ou illustres, des ouvriers, des paysans ou des enfants. Il n'essayait jamais d'imposer ses opinions, mais plutôt d'éveiller la réflexion chez ses interlocuteurs.
(...) Freinet se reposait d'une façon extraordinaire, il s'endormait debout, le dos appuyé au tronc d'un arbre et, après dix minutes, s'éveillait gai et prêt à reprendre le travail.
Pour complèter le portrait de Freinet, il faut ajouter qu'il était très laborieux. Se levant très tôt le matin, il écrivait ses livres et ses articles.
En élaborant la bibliographie «Célestin et Elise Freinet -1920 - 1978» éditée par l'INRP en 1986, j'ai trouvé les titres de 12 livres, 138 brochures B.E.N.P, B.E.M. et 1540 articles.
(...) Ce qui me frappait le plus chez Freinet, c'est son ardeur agissant comme un flambeau qui embrasait tous ceux qui l'approchaient.
Et c'est comme ça qu'il restera toujours présent dans ma vie.
H. S.

A la télé, les films sur l'instit' se réclament de notre pédagogie et les prétentieuses réformes de l'E.N. n'arrivent pas à naître clairement, s'embrouillent parce qu'elles ne sont pas naturelles.
Ah! le sourire de Freinet! S'il était là avec ses jugements simples, clairs et tellement naturels, réalistes.
Ja. Majurel.

Ceux qui l'ont connu gardent précieusement la mémoire de l'homme qu'il était. Comment oublieraient-ils tout ce dont ils sont redevables à sa pensée, et aussi à son amitié? Ceux qu'il a comme moi-même à plusieurs reprises accueillis tant à Vence que lors des congrès annuels, conserveront et transmettront le souvenir de cet homme dont la parole était aussi belle par son intonation et son rythme que par son style, dont la réflexion était aussi étonnante par sa clarté que par sa perspicacité, dont le regard était aussi remarquable par sa bonté que par sa vivacité et dont la personne était aussi respectable par sa chaleureuse simplicité que par son prestige et son courage.
Guy Avanzini.

Comme tout être de forte conviction, il attirait. Dans la vie, on flotte souvent sans bien savoir où se poser. Et quand on rencontre quelqu'un qui semble vraiment savoir où il veut aller, on lui emboîte volontiers le pas. Ce pourrait être dangereux. Et cela l'a souvent été dans l'histoire. Mais, en la circonstance, nous étions tranquilles. Si nous avons participé à son combat, c'est parce que c'était aussi le nôtre. Et lorsque nous jetons maintenant un regard en arrière, nous n'avons rien à regretter de ce qui s'est passé. D'autant plus qu'il avait su se démarquer à temps des dogmatismes.
C'était un «camarade» un peu plus âgé, qui avait connu de grandes difficultés dans la vie et avait donc une grande expérience. Mais c'était un compagnon toujours accessible qui tendait à nous faire croire que nous étions à son niveau. Il disait même - et ce n'était pas par coquetterie - qu'il n'était qu'un instituteur moyen et qu'il voulait participer à l'élaboration de matériel et de techniques pour des instituteurs moyens.
«J'ai toujours dit qu'il existe dans l'enseignement une infime minorité d'éducateurs de race qui réussissent mieux que nous avec nos techniques, et cela avec une adaptation des anciennes méthodes ou tout simplement sans méthode.
Ce n'est pas pour eux que nous parlons ou écrivons, mais pour la masse des 99,5 % des instituteurs qui n'ont ni les possibilités, ni les dons de ces éducateurs d'élite. Pour cette masse, dont nous sommes, il nous fallait trouver des principes, des outils et des techniques qui leur permettent d'obtenir avec plus d'intérêt, et donc avec moins de peine, un rendement plus efficace.» (Lettre du 5 /11 /61.)

Mais Freinet n'était pas seul. Sans Elise, le Mouvement de l'Ecole Moderne se serait-il développé aussi harmonieusement? Elle était en relation dialogique avec Freinet, c'est-à-dire: complémentaire, contradictoire et opposée. Et c'est cette dialectique, cette unité des contraires qui a permis au mouvement de se développer.
Freinet était d'origine paysanne. Il était essentiellement pragmatique. Il ne s'engageait jamais dans une voie qui ne conduise à la concrétisation de l'action et de l'efficience. Sa parole, son activité avaient toujours pour fin un acte nécessaire et utile. Et c'est cet engagement qui l'a rendu si grand.
Elise était fille d'enseignant. Elle appartenait à la classe moyenne. Son horizon culturel était très ouvert. C'était une intellectuelle et, plus encore, une artiste.
Cette prédisposition ne l'empêchait d'ailleurs pas de s'occuper des questions matérielles quand c'était nécessaire.
Son champ principal d'activité était l'expression et la créativité, cependant que Freinet s'intéressait surtout à la communication, à l'étude de l'environnement, à l'organisation coopérative de la classe... Au cours des années, ils sont restés par nature distincts l'un de l'autre. Mais ils ont travaillé à une recherche de vérité et d'efficacité en s'appuyant l'un sur l'autre.
Edgar Morin dit qu'un tourbillon ne se crée et ne survit qu'à la rencontre de deux flux de sens opposés.
Le Mouvement s'est construit au départ sur le «tourbillon» du couple Freinet. Puis, il s'est agrandi d'autres tourbillons sur les plans national et international.
Grâce à Elise, l'intensité, l'extension de l'expérience, les magnifiques résultats obtenus en art enfantin ont permis de confirmer la justesse de la théorie de Freinet sur le tâtonnement expérimental et sur l'apprentissage. Renforcés par cette expérience réussie, nous avons poursuivi avec encore plus de détermination nos recherches dans les autres domaines.
Mais rien de ce qui précède ne s'est fait tout seul. Pour toute autre personne qu'Elise, la difficulté serait apparue insurmontable. Comment a-t-elle pu croire que, malgré le vécu artistique médiocre des enseignants de ce temps, il ait pu subsister chez certains quelque lueur non encore éteinte? Durant notre scolarité, le souci de l'art - et encore moins celui de l'art libre - n'existait pas. Et c'était avec ces personnes en friche qu'il fallait mener la bataille indispensable! On ne peut imaginer la somme des initiatives qu'Elise a dû prendre. Son rôle déterminant en cette affaire ne saurait souffrir aucune contestation.
Mais sa fonction critique est plus difficile à cerner. Elle a été le témoin constant de Freinet. Il pouvait s'appuyer sur une critique de totale sincérité. Après quoi, il se déterminait en toute responsabilité.
Aussi, on ne saurait parler d'une pédagogie Elise à côté d'une pédagogie Freinet, mais d'une tendance Elise avec une dominante artistique.
Aujourd'hui, cette dimension que nous avons par trop négligée, devrait reprendre davantage droit de cité dans l'école et la société. Et c'est le meilleur de ce que nous avons à offrir à nos enfants et à nos adolescents dans notre époque si déboussolée.
P. L. B.

Pendant une bonne partie des années 50, en compagnie de mon ami Victor Pastorello (hélas! décédé), grande figure varoise du syndicalisme et de la pédagogie Freinet, parfois renforcé de la présence de François Simian, j'ai assumé, chaque année, la tâche de «commissaire aux comptes» de la C. E. L.
Arrivés en milieu de matinée à Cannes, nous nous rendions au Suquet où se trouvaient alors les locaux de la C. E. L. - et la fameuse table!- et où nous attendaient l'expert-comptable et Freinet.
Et là, comme aujourd'hui l'ordinateur débite les données qu'on lui a fait engloutir, Freinet nous dévoilait les secrets de la Coopérative: trop grande abondance des stocks, déséquilibre des résultats, ce qui rapportait (B. T., Educateur...), ce qui coûtait (production de matériel pédagogique...), nécessité d'emprunt, etc... Tout était fiché dans sa tête et, en gros, bien sûr, il connaissait les balances de chaque chapitre, prévoyait avec justesse les rentrées et sorties d'argent, l'évolution des ventes et de la production, bref, se conduisait en parfait gestionnaire. Il s'agissait tout de même d'une entreprise dont le chiffre d'affaires débordait le milliard de francs de l'époque. A méditer.
Lorsque nos camarades italiens pratiquant les techniques Freinet décidèrent de tenir Congrès dans la petite république de San Marino, nous jugeâmes, MmeJardin et moi-même, opportun de nous y rendre. Le voyage s'accomplit sous une pluie battante. A Savone, peu avant Gênes, sous un véritable déluge, j'aperçois au bord d'un trottoir,- oh! surprise!, Célestin Freinet soi-même! Du coup, halte.
- «Que t'arrive-t-il? Que se passe-t-il?
- Nous venons d'avoir un accident de voiture, nous répond Freinet.
- Grave?
- Pas pour les personnes. Mais la voiture nécessite un passage chez le mécanicien et nous ne l'aurons pas avant demain ou après demain.
- Que faire? Nous t'emmenons?
- Non. Nous retournerons, Baloule et moi, à Vence dès que possible. Mais toi, tu vas à St Marin? Eh bien! tu me remplaceras là-bas.»
Et voilà comment nous fûmes reçus à San Marino avec honneurs et déférence, gratuitement logés et très sollicités pendant tout le séjour. Mais je dus me refendre de quelques discours officiels. Et nos amis italiens, à l'évidence, ont beaucoup perdu au change...
Raymond Jardin

Il n'est pas question de donner le vade-mecum du parfait disciple de Freinet. Freinet ne fut jamais le gourou à la parole indiscutable (...)
Au congrès qui suivit le décès de Freinet, le président de la C.E.L. demanda la traditionnelle minute de recueillement «après la perte d'un père que Freinet avait été pour nous tous». Cela m'agaça car, pour moi, Freinet n'a jamais été un père, qu'il aurait pu être vu son âge ; il a été l'aîné à l'écoute du plus jeune qu'il encourageait à toujours pousser plus loin sa réflexion, son action. Freinet, avec ses élans et ses erreurs, dans sa pratique et ses convictions, menant une permanente expérimentation et nous entraînant sur le chemin où il allait en éclaireur, nous apprenait à aiguiser notre attention, éveillant notre lucidité, soutenant notre réflexion pour mener à bien notre travail d'éducation, pour les enfants de nos classes, mais aussi éducation de nous-mêmes.
Freinet m'a aidé à être un instituteur lucide, l'esprit toujours en éveil, praticien lucide en même temps que citoyen lucide: citoyen, car il y eut toujours, avec lui, le sens du collectif dans la solidarité.
Fernand Lecanu

En 1962, le premier congrès de Caen me donna l'occasion de connaître Freinet. J'appréciai tout de suite sa simplicité, son enthousiasme, ses relations avec les congressistes, et je compris que l'esprit de sa pédagogie correspondait à ce que je recherchais: ouvrir la classe sur la vie, établir des relations adulte-enfants et non maître-élèves. Dès lors, je m'investis davantage dans les techniques qu'il préconisait. Ma première vraie rencontre avec Freinet eut lieu en 1965, au congrès de Brest. Ayant appris que j'exerçais alors dans une classe de Transition, classes qui venaient d'être créées, Freinet me rencontrant dans un couloir, me prit par l'épaule et me demanda de venir parler avec lui. Moment de surprise et aussi d'émotion: Freinet, pédagogue connu dans le monde entier, s'adressait à moi, jeune instituteur sans beaucoup d'expérience! L'entretien porta sur la pédagogie de groupe que je pratiquais, sur les difficultés que je rencontrais ; il me donnait son avis, me conseillait, s'interrogeait sur la pédagogie à mettre en oeuvre avec ces enfants n'ayant pu, ou n'ayant voulu, entrer en classe de sixième.
P. L.

Dès 1948, j'entrai en contact épistolaire avec Freinet, que seul sa mort a interrompu. Nous discutions en toute franchise de toutes les questions de politique, de religion, des opinions humaines et professionnelles, des expériences. Quoique notre première rencontre n'eut lieu qu'en 1956 au congrès de Bordeaux, je profitais très largement des conseils de Freinet qui avait le même âge que mon père.
H. J.

Le chemin du Pioulier tourne et vire pas mal entre les champs en pente, d'oeillets et de roses. Michel, mon mari, conduisait journellement autos et gros véhicules dans les rues de Marseille. Pourtant, jamais je ne l'ai vu aussi saisi que quand Freinet était au volant de sa 403 - Tournants, carrefours... quel Fangio c'était!
- «Mais, Freinet? Comme vous y allez!
- Oh! répondait Freinet, je connais tous ces coins, tu sais alors...»
(...) Freinet avait une vue profonde et juste de ces «fonds secrets» de chacun, si différents, mais si prometteurs.
Qui ne l'a pas vu, l'air de rien, dire à celui qui parlait avec faconde: «Toi, là-bas, qui parles si bien des choses, tu peux peut-être réunir ceux qui aimeraient bien voir ta classe, tes inventions, tes créations....»
Mais à celui qui arrivait les bras chargés de feuilles des enfants, et d'outils de sa fabrication et de bandes enregistrées....
- «Toi là-bas, qui te caches derrière le pilier, avec tes richesses, si tu nous expliquais un peu..., sous entendu: le pourquoi et le comment...».
J'ai toujours admiré cette incitation pleine d'attention, et souvent avec un brin d'affectueux amusement. J'ai toujours pensé que Freinet avait dans la queue de l'oeil, la même malice que Brassens.
Cette considération que Freinet avait de l'autre nous touchait. Son respect de toute vie, sa disponibilité éclairaient propos et gestes... C'était bien au delà de la substantifique moelle de la pédagogie.
P. Q.

J'ai pratiqué un peu la correspondance et très timidement. En 1952-1953, j'ai parlé à Freinet de quelques contacts avec la Chine - la reconnaissance diplomatique date de 1964 -. Peu de temps après, une circulaire m'apprend que je suis responsable des contacts avec la Chine. Pas moins!!
F.F.

J'observe que les Sciences de l'Education ont très souvent redécouvert, avec leurs outils, leurs méthodes, leurs mots un peu savants ce que les praticiens-chercheurs de l'E.M. et de sa mouvance mettent en oeuvre quotidiennement dans les classes depuis des décennies. Citons au hasard: «la dictée à l'adulte!», fondement de la méthode naturelle de la lecture / écriture ; «la situation-problème», base de l'appréhension expérimentale et tâtonnée, par l'enfant, du complexe, autrement dit, de la vie du réel ; «l'évaluation formatrice!» qui fait appel à l'auto-correction, l'auto-évaluation par l'enfant de son travail et de ses acquis. Célestin Freinet, lui, osait théoriser dans une langue populaire. Il abusait de la métaphore pour le plus grand plaisir du lecteur, mais parfois, bien sûr, au détriment de la rigueur de la démonstration ; il appuyait toutes ses théories sur des observations que chacun pouvait faire et sur sa pratique professionnelle d'instituteur. Pire encore, plutôt que de tirer profit de ses découvertes théoriques et techniques, il consacrait une grande part de son énergie et de ses moyens financiers à en faire bénéficier les autres qui plus est, sous forme mutualiste et coopérative... Bref, voilà bien quelqu'un qui n'entrait pas dans les règles du jeu de la recherche universitaire. Et comme, de surcroît, il était porteur d'un projet social et politique l'amenant à dénoncer vigoureusement tout ce qui lui semblait contraire au bien de l'enfant, il n'en fallut pas plus pour que l'effet boomerang se fasse sentir...
N'ayant plus cours la dernière semaine de juin, je continuai à m'imprégner concrètement de l'esprit et des techniques Freinet à l'Ecole du Pioulier où je fus rapidement mis en situation d'intervenant, d'ailleurs. J'eus également le plaisir de rencontrer Célestin Freinet qui m'accorda un entretien. Si trois décennies ont rendu incertain le souvenir de la teneur de l'échange, je me rappelle en revanche très facilement l'homme chaleureux dont la simplicité contrastait avec la grande richesse intérieure. J'avais aussi été marqué par sa fatigue et ses difficultés respiratoires. Mais j'étais surtout heureux de savoir que cet échange allait être suivi de nombreux autres, dès l'automne. C'est en tout cas sur cette perspective que nous nous étions quittés. Hélas, la Camarde en décidera tout autrement, le 8 octobre.
Jacques Jourdanet

Le 8 avril, mon fils est mort. Et là je voudrais insister sur le côté humain inégalé de Freinet et d'Elise. La pédagogie c'est une chose. Mais, dans chacune de leurs lettres, ils trouvaient, le temps d'un paragraphe très affectueux, le moyen de dire bonjour à ma nièce, à M. Champagne, le maire, de parler du chat de la maison, d'évoquer la personnalité de mon frère... Et, bien sûr, à l'occasion de nos deuils ou de nos ennuis, nous avons eu des lettres personnelles de Freinet et d'Elise qui montraient un coeur formidable. C'est sans doute ce qui m'a enchanté le plus chez Freinet et Elise, et ce qui peut-être a marqué le plus les gens, cette part d'affectif qui faisait de nous un mouvement très particulier. C'est toute une époque. Pour moi cette affectivité a joué un rôle considérable. Ce qui n'a plus été le cas dans les générations suivantes.
R. H.
Freinet aurait pu n'écrire que des livres, en autodidacte de génie qu'il était, exposant dans un style d'ailleurs excellent, où l'anecdote si proche parfois de la parabole éclaire la pensée, ses observations, déductions, généralisations. Il serait un des nombreux théoriciens, et non des moindres, dont nous ne savons pas faire fructifier l'héritage. Il a préféré être maître-d'oeuvre, chef d'études et chef d'atelier d'un vaste chantier de pédagogie.
Il parlait, loin devant nous, en visionnaire, puis revenait vers les infirmes que nous sommes, nous tendait une main secourable, nous invitant à le rejoindre, et suscitant la création, l'utilisation, l'amélioration, la modification constante des outils de travail, leur adaptation jamais achevée à un monde en perpétuelle mutation.
Et des tâtonnements, des essais répétés, des discussions, échanges, de toute cette vie coopérative bouillonnante, naissaient chaque jour des progrès.
Freinet nous a donné, en le motivant, le goût du travail coopératif et de la vraie culture.
Il a tissé un réseau d'amitié dans le travail (aller ensemble vers un but commun) entre des milliers d'enfants et éducateurs du monde entier.
Peu d'hommes ont été, plus que Freinet, fidèles à leur idéal. Il nous laisse un héritage prestigieux. Pour terminer, je citerai Mr Vial: «Freinet est mort. Il est des morts qui vivent, - Intensément -».
(...) Nous nous garderons bien d'oublier, dans cette évocation d'un grand disparu, Elise, sa compagne courageuse, qui a accepté les tâches les plus humbles, les besognes les plus pénibles, les plus rebutantes, à l'Ecole Freinet et à la CEL pour que vive et prospère la grande oeuvre entreprise, Elise, l'artiste au coeur pur et exigeant, qui nous a initiés au merveilleux de l'Art enfantin.
Une exposition artistique «Ecole moderne, Pédagogie Freinet» est un phénomène unique dans l'école populaire française et même mondiale ; un sujet d'étonnement, d'incrédulité, un éblouissement. C'est un chant d'espoir, d'amour, de confiance en la vie et en l'homme que les servitudes d'une société marâtre et trop contraignante n'ont pas encore abêti.
Marie Cassy.

Je me suis souvent exprimé sur Freinet et je serais incapable de résumer tout ce qu'il m'a apporté. Si je ne devais retenir qu'un seul point, ce serait son appui systématique sur le positif. Non pas un optimisme de façade qui aurait mal cadré avec son bon sens paysan, ni une autosuggestion volontariste répétant que tout va bien, même quand on sent que tout va mal. Il s'agissait pour lui de retrouver le seul socle solide sur lequel on pourrait construire.
Je me souviens qu'à son école de Vence, tout jeune enseignant sans expérience(dans aucune forme de pédagogie, je devais faire face à des cas particulièrement difficiles d'enfants dont le parcours éducatif était déjà marqué profondément par l'échec, la détresse ou le rejet. Un optimisme de principe n'aurait pas tenu plusieurs jours devant certaines réactions d'apathie ou d'agressivité qui avaient de quoi désespérer les meilleures volontés. Freinet ne nous servait jamais le couplet de «l'amour des enfants», car il savait que ça ne se décrète pas et que d'ailleurs certains enfants sont tellement démolis qu'ils seraient tentés de mordre ou de griffer la première main qui se tend vers eux. Il essayait de nous faire comprendre que, dans toute situation, on ne peut construire que sur le positif.
Il ne cherchait pas à nier ou à ignorer les aspects négatifs, parfois aveuglants d'évidence, mais il nous disait: «Ce qui est négatif, tu ne peux rien en tirer, tout au plus éviter de l'aggraver. La seule chose que tu puisses faire, c'est de rechercher quelques points positifs, si ténus soient-ils, t'appuyer là-dessus et travailler à les développer sans te préoccuper d'autre chose, sans comparer à ce que tu aurais souhaité obtenir. Et tu verras que, sur cette base, tu pourras construire quelque chose qui s'amplifiera et réduira progressivement la part du négatif. Tu seras parfois surpris de résultats inattendus, mais de toute façon tu n'as pas d'autre solution, alors n'attends pas, laisse de côté tout a- priori, recherche ce qui reste positif et construis dessus.»
Il faut reconnaître que, même devant des cas très difficiles, cette démarche nous permettait d'abord de ne pas désespérer nous-mêmes, de découvrir des zones positives que nous n'avions pas soupçonnées et de nous rendre compte qu'effectivement, en construisant sur elles, nous parvenions à des modifications de comportement, tant caractériel qu'intellectuel et scolaire, au-delà parfois de ce que nous aurions osé espérer. Certes, il serait ridicule de laisser croire à des miracles, mais tout simplement des jeunes se surprenaient à reprendre courage et confiance en eux-mêmes. C'est cette démarche vécue auprès de Freinet qui m'a orienté vers les cas les plus difficiles dans ma carrière d'instituteur spécialisé.
Je m'aperçus ensuite que cet appui sur le positif, si faible paraisse-t-il par rapport au négatif qui le submerge parfois, était pour Freinet bien plus qu'une attitude éducative, mais une véritable technique de vie qui lui avait permis de surmonter des épreuves dont on a peine à mesurer l'ampleur: sa blessure de guerre dont seuls les intimes savaient la profondeur, les autres l'oubliant devant le dynamisme du «mutilé», l'affaire de Saint-Paul où la violence avait atteint un degré incroyable, un internement de 1940 dans l'arbitraire total, les attaques les plus injustes de son parti dans les années 50. Chaque fois, alors que tant d'injustice semblait s'acharner contre sa personne, au lieu de se laisser engloutir ou de s'enliser à lutter sur le terrain du négatif, il avait su retrouver les points positifs sur lesquels il allait reconstruire, en repartant parfois de presque rien.
On pourrait faire l'apologie de son courage. Je crois plus juste de parler de la démarche réaliste qu'il semble avoir acquise dans l'enfance. Alors que d'autres auraient désespéré pour beaucoup moins, il a trouvé chaque fois la force de repartir, non pas comme auparavant, mais mieux et plus loin. Si je ne devais retenir qu'une seule leçon de lui, je pense que ce serait celle-là, car elle ne concerne pas seulement notre classe mais toute notre vie.
Michel Barré.

Ce qui me sensibilisait particulièrement, c'était l'engagement social de Freinet, indissociable de son engagement pédagogique. J'avais été très émue d'apprendre qu'il avait accueilli dans son école de Vence des petits réfugiés de la guerre d'Espagne. En effet, ayant dans mon enfance accompagné ma mère, militante syndicale, à des meetings pour le soutien à la République espagnole, ce drame m'avait beaucoup marquée et il était important pour moi que le couple Freinet ait payé de sa personne pour sauver des enfants. Lors de mes séjours ultérieurs à Vence, des conversations avec les voisins d'origine espagnole me confirmèrent la réalité profonde de cet engagement.
Freinet cherchait des volontaires pour encadrer la colonie de vacances de Vence pour l'été 53. Cela me tentait et Michel m'encouragea à poser ma candidature mais, comme j'étais totalement inconnue, - je n'avais été que l'une des nombreux congressistes de Rouen -, je lui avais demandé d'écrire à Freinet. Ce qui me surprit fut, en réponse, la responsabilité que ce dernier me confia aussitôt. Des petits Parisiens devaient faire le voyage de nuit et il me demanda de me charger de les prendre auprès de leur famille et de les accompagner jusqu'à Vence. Dès mon arrivée à l'école Freinet, j'étais considérée par lui comme si j'en faisais partie depuis toujours, au même titre que des camarades plus chevronnés. On n'avait pas à faire ses preuves avant d'être intégré, on était immédiatement dans le bain au sein d'une équipe.
Jamais je n'avais ressenti à ce point la confiance faite d'emblée, une confiance qui provoquait aussi une responsabilité que l'on n'aurait pas voulu trahir. Je crois que cette confiance a priori qu'il témoignait aux enfants comme aux adultes explique qu'un si grand nombre ait donné sans compter le maximum de soi-même pour s'en montrer digne.
Micheline Barré.


L'université Freinet

Stages, congrès, réunions départementales, commissions, chantiers divers FIMEM et RIDEF constituent un véritable creuset où s'élabore, bénévolement, un considérable travail coopératif de recherche et d'innovation pédagogique, et ce, par delà les frontières.

Dans mon département des Deux-Sèvres, un groupe départemental s'organise et va faire un travail considérable, parfois rappelé à l'ordre par Freinet qui n'aimait pas nous voir participer à d'autres groupes. Je me rappelle des noms: Georges Doré, le catalyseur, toujours calme, Emmanuel Mormiche, le trésorier, Jacques Métivier, homme des certitudes, Edmond Birocheau, etc... 50 camarades qui voulaient changer le monde, vingt à trente ans d'un militantisme actif, dévorant... Une réunion départementale par mois, une régionale par trimestre, parfois loin, un congrès par an, si possible... où on rallumait la flamme, travail dans les commissions, dans les E.N., stages annuels, «démonstration» dans nos classes ou dans nos stages. Enfin le couronnement avec notre congrès à Niort 1963, alors que Mormiche et Doré étaient à la veille de la retraite. Personnellement, j'avais amené ma classe en car pour travailler devant les participants.
Ma «spécialité» les sciences où mes élèves sont allés aussi loin que possible et m'ont donné de grandes satisfactions, suffisamment pour me faire oublier que je n'ai pas réussi à faire ce que je voulais partout.
J. G.

Les rencontres audiovisuelles nous ont inculqué l'envie de communiquer par tous les moyens possibles, l'envie de soigner la présentation technique «la qualité radio», l'envie d'exprimer son point de vue et de faire des progrès pour s'exprimer oralement de façon claire et dans toute la vie même extra-scolaire, l'importance de la motivation pour obtenir du meilleur travail, de l'affectivité dans l'acquisition des notions, l'importance d'une imprégnation lente, de l'intuition et aussi de n'avoir pas trop peur de se lancer même si on commet des erreurs.
M. M.

Je remercie Freinet d'avoir créé la FIMEM faisant fi des frontières et des nationalismes. Elle m'a permis de rencontrer des éducateurs de tous les pays du Monde sensibilisés aux idées de Freinet. Par la correspondance internationale elle a permis aux enfants de découvrir d'autres enfants de cultures différentes et contribué à faire tomber bien des idées fausses.
Henriette Moneyron.

A Vence, à partir de 53, je suis allé régulièrement, moitié à Cannes, moitié à Vence. Je me souviens de ces discussions le soir sur la terrasse. C'était très riche. Le matin les commissions et le C.A. Bernardin qui avait 10 B.T. en chantier et des S.B.T. L'équipe Hélène Gente, Hortense Robic, Madeleine Porquet... Chaque année, au congrès ou à Vence, il y avait des personnalités qui perçaient. En 51-52, les marionnettes, Brossard à Nice. Les maquettes, Bernardin, la céramique sous l'impulsion de Bertrand. Guérin, le magnéto, la radio. C'est entre 45 et 60 que chacun a apporté son dada. La Pédagogie Freinet a permis à chacun de faire bien sa classe à partir de son dada. Et il la faisait bien parce que c'était à partir de son dada. En 60, ça partait dans tous les sens. C'était d'une très grande richesse. Freinet portait les individualités au pinacle, il en sortait tout ce qu'on pouvait en sortir par enthousiasme et par pressurage intellectuel et physique.
Ce qu'il y avait de bien aussi à Vence, c'étaient les nombreux visiteurs: on a vu Picasso, on a vu Prévert, André Verdet, Matisse, Lurçat. Freinet faisait venir Dottrens.
G. Delobbe - Mais aussi quel gaspillage de force et de talent dans le Mouvement!
R.H.- Oui, mais dans un Mouvement qui ne recherche pas quelque chose de nouveau, il n'y a pas d'usure! Dans un syndicat on peut se permettre de ronronner... Mais là il fallait chaque année trouver du nouveau pour faire avancer le Mouvement. C'était un vrai Mouvement...tu y laisses forcément des plumes.
R. H.

Je savais que je pourrais parler de mes tâtonnements, mes réussites, mes échecs dans les réunions du groupe départemental.
Pendant toute ma carrière, j'ai vécu pleinement et avec un enthousiasme partagé avec ceux qui se retrouvaient ainsi, quelquefois loin de la maison, ces jeudis où l'on discutait, échangeait, où l'on s'enrichissait mutuellement, où l'on sentait grandir cette amitié née dans le travail, dans l'adhésion aux idées de Freinet et d'Elise, dans le sentiment commun que l'enfant est un être humain à part entière avec toutes ses potentialités dont il enrichit les autres y compris le maître.
Chaque printemps, nous prenions le chemin des congrès, tout heureux de nous revoir avec les autres. Je n'avais pas le sentiment de sacrifier mes vacances, ni d'être «dangereuse» comme ont dit un jour des collègues parce que nous utilisions nos vacances pour faire de la pédagogie.
C'était un besoin et une satisfaction de nous retrouver dans ces réunions de commissions où l'on n'était pas toujours d'accord, sauf sur les grands principes Freinet qui nous unissaient et sur le fait que nous étions au service des enfants.
Je n'oublie pas les stages départementaux ou régionaux dont j'ai toujours tiré bénéfice pour mon travail et où j'ai toujours essayé aussi d'apporter ma pierre, les nouvelles techniques que j'ai introduites dans ma classe.
M. T.

En dehors de mes familles politique et sportive, et plus intensément encore, j'ai appartenu à une communauté fraternelle de praticiens-chercheurs motivés par le désir de découvrir sans cesse des solutions favorables aux enfants, en échafaudant des théories immédiatement utilisables. En attendant, évidemment, la prochaine remise en cause. Nous n'avions pas passé les diplômes requis pour avoir le titre de chercheurs, mais nous étions heureux d'appartenir à l'Université Freinet, celle des praticiens qui étaient obligés, pour être efficaces, de se placer sous le paradigme de la complexité. Comme avait fait Freinet dès le début. Ce qui n'était pas encore le cas des chercheurs patentés qui devaient, avant toute chose, déterminer soigneusement leur territoire de recherche. Pour saisir la globalité dans son ensemble, nous aurions été bien démunis si nous n'avions constitué une communauté de recherche nombreuse et homogène.
Nous avions de nombreuses occasions de nous rencontrer: Congrès annuels où nous faisions le point du travail de l'année, stages régionaux très fréquentés, rencontres départementales mensuelles, sans oublier les journées de Vence qui se déroulaient chaque année. Tout cela à nos frais bien entendu. Et, entre temps, des bulletins de commissions et de nombreux cahiers de roulement circulaient sur les thèmes les plus divers. C'était véritablement une ruche en activité. Dans un esprit tout à fait particulier: sentiment d'égalité, point de frime, point de drague. Nous étions dans un monde d'équilibre et de santé.
P. L. B.

L'Ecole de Vence était notre pôle.
Avant chaque rentrée, une cinquantaine d'enseignants répondant à l'invitation de Freinet s'y retrouvaient pour les journées d'études.
Nous installions notre tente sur une des plates-formes en terrasse qui s'étageaient sous les bâtiments. Plus tard, ce fut sur un terrain acheté par la C.E.L. et aménagé en camping, au bas de la colline.
Ces journées avaient un charme différent de celui des congrès. Le cercle était plus restreint, on s'y trouvait en contact direct et répété avec Freinet et nos amis. Les échanges y gagnaient en densité. La magie de la Provence opérait sur nous, gens du Nord, par les odeurs des pins, du thym, les chants des cigales, des courtilières, par le soleil et la douceur parfumée de la nuit, à la veillée, au théâtre de plein air aménagé tout en haut de la colline et peuplé, par les enfants de l'Ecole, de hautes et originales statues blanches.
Pendant que l'équipe de cuisine préparait les repas végétariens, d'autres groupes travaillaient aux fichiers, aux livrets de lecture, aux boîtes enseignantes. Freinet, débordant d'iniative, avait toujours quelques aménagements ou quelques nouveautés à proposer.
En fin d'après-midi, des groupes partaient en visite à la C.E.L. à Cannes la Bocca, à la fondation Maeght à St Paul de Vence ou au Musée d'Art Enfantin de Coursegoules plein d'éblouissants chefs-d'oeuvres... Nos enfants barbotaient dans la vieille piscine de l'Ecole.
C'était une vie hors du temps, une vie de bonheur faite de travail et d'amitié sans ombre aucune, excepté au moment de la douloureuse affaire Pons.
Que ne peut-on ressusciter de pareils moments pour les rendre plus crédibles et pour en partager encore l'harmonie. Un ressourcement incomparable avant le nouveau départ de la rentrée. Départ qui, bien que se faisant toujours dans l'élan d'un passionnant et permanent réajustement de nos pratiques, n'en était pas moins, pour beaucoup, le retour aux inévitables mesquineries du monde ordinaire et aux dépenses d'énergie qui, bien que librement et joyeusement consenties, nous amenaient, à chaque fin de trimestre, au bord de l'épuisement physique.
J. L. B.

Au congrès de Paris en 1958.
En montant à l'étage, j'ai vu des caisses, cartons, des tas de dessins dans le hall et l'escalier. Dans une spacieuse salle, un grand nombre d'enseignants jeunes et plus âgés travaillaient au montage d'une exposition de l'art enfantin en chantant, discutant, riant. Ça grouillait dans un climat de joie et ferveur. Freinet m'a présenté le responsable du groupe parisien, organisateur de ce congrès, Raymond Fontvieille, qui m'avait donné le plan du premier jour et m'a promis un entretien plus long le lendemain. J'ai retrouvé Paulette Quarante qui m'a embauchée dans son équipe en m'expliquant ce que je pouvais faire. Freinet se promenait parmi tout ce monde pour discuter un moment avec quelqu'un, plaisanter, donner un conseil. Nous avons travaillé jusqu'à l'aube avec une courte interruption pour casser la croûte et vers trois heures du matin la grande exposition était prête, les emballages portés dans un débarras, la salle, l'escalier, le hall, balayés et tous ces espaces, se sont transformés pendant une seule nuit en un monde féérique de mille formes et couleurs imaginées par les enfants.
Maintenant on pouvait se reposer. L'ouverture du congrès était fixée à 10 heures.
Pendant les quatre jours de congrès, Freinet trouvait encore plusieurs fois quelques instants pour répondre à mes questions et discuter mes plans de popularisation de sa conception pédagogique en Pologne.
Cette première rencontre directe avec le Mouvement de l'Ecole Moderne et son créateur, m'avait permis de mieux comprendre l'esprit profond de la conception pédagogique de Freinet que la lecture de ses livres. Voilà que, plus de mille enseignants de tout âge, qui la veille ont fini le travail dans leur classe, arrivent par toutes les routes de France, parfois avec leurs enfants et toujours avec des bagages encombrants, des matériaux pour l'exposition, travaillant joyeusement toute la nuit, apportant ce qu'il y a de mieux à l'oeuvre commune.
Plus tard, en prenant part aux nombreux congrès de l'Ecole Moderne Française, je retrouvais chaque fois le même, joyeux, laborieux, et libre climat qui m'avait frappée à Paris.
H. S.

Dans un stage qui avait été organisé à Aoste avec la participation de notre ami Raoul Faure de Grenoble, j'ai eu mes premiers contacts avec la Pédagogie Freinet: textes libres, correspondance, cassettes, colis, journaux scolaires, rencontres, c'est-à-dire des outils. Mais les outils ne sont pas tout. C'est le contexte, l'ambiance, le respect réciproque, la richesse intérieure de chacun, la motivation qui vont permettre de travailler selon la pensée de Freinet.
A la fin du stage, j'ai demandé à Raoul Faure, l'adresse d'une école française pour correspondre avec ma classe. «Je te donnerai l'adresse de l'école Sanquer de Brest, ça marchera, j'en suis sûr.» Et ça a marché merveilleusement: 5 années d'échanges très intenses terminés «en boule de neige» comme avait dit Emile Thomas, lorsque les petits Brestois sont venus à Champdepraz et ensuite les volontaires ont eu la joie de passer dix jours à Brest. Quel enrichissement pour tout le monde!
J'ai raconté un épisode, mais ce qui a été le plus important pour moi c'est d'avoir connu le monde de la coopération, le travail de groupe, qui m'a aidé dans mes rapports avec les autres dans beaucoup de situations, dans l'Ecole et hors de l'Ecole, merci.
M. L.

«La Pédagogie Freinet est par essence internationale.»
Quand nous lisions, lors de la découverte de la Pédagogie Freinet en 1976, ce dixième article de la «Charte de l'Ecole Moderne» nous étions étonnés, frappés, en même temps attirés parce que nous-mêmes internationalistes convaincus. Mais de l'autre côté nous ne croyions pas cette petite expression «par essence» qui dit que sans être internationale, la Pédagogie Freinet ne peut pas exister.
Après avoir goûté un peu de cet internationalisme au congrès de Caen en 1979, d'où je rentrais avec beaucoup de souvenirs exceptionnels mais au fond perturbé par tout ce que j'avais vu et écouté, je participais pour la première fois à une RIDEF à Louvain, Belgique, en 1984. Dans notre premier journal du mouvement suisse de l'Ecole moderne «Bindestrich / Trait d'union» N°1, janvier 1985), je publiai le texte suivant:
«La RIDEF, ma première, était si impressionnante, que j'aimerais la raconter. Je dois me restreindre: dix jours de travail, de discussion, de rencontres, cette multitude ne peut pas être communiquée ici. En outre, il y avait 130 participants d'une vingtaine de pays...
Une discussion se met en marche. Quelle est notre contribution à une éducation à la paix? On parle de l'agression. De la considération de l'imaginaire chez l'enfant, du travail dans ce domaine. Paul lance dans le rond: «Qui peut tuer son père dans la fantaisie ne doit pas le tuer en réalité.» A l'entrée, il y a des camarades du Japon qui viennent d'arriver. Un d'eux prend la parole pour parler comment on a traité l'expérience d'Hiroshima et Nagasaki. Debout, j'écoute avec tension et intérêt, pas du tout dérangé par les traductions dans plusieurs sens. Personne ne quitte la perspective pédagogique, personne ne parle de politique au sens strict du mot, mais la discussion est si politique, si engagée, si sérieuse. Diana qui dirige la discussion, se préoccupe de l'horaire, la prochaine présentation devrait bientôt commencer. La discussion pourrait continuer longtemps, nous dépassons seulement peu l'horaire prévu.
On annonce le professeur Pettersmann, Erasme et la Pédagogie Freinet. Tension-détente! Pettersmann, c'est Germain de la Bretagne. Il nous surprend avec un sketch, plein d'esprit, simple, magnifique. L'atmosphère sérieuse s'est dissoute d'un seul coup. Tout le monde éclate de rire, soulagé. Battement de mains, musique, danse, une fête. Elle va durer jusqu'à l'aube. Les nuits belges sont plus courtes que les nuits helvétiques.
Au journal mural, j'écris: «J'ai jamais vécu une telle discussion dans ma vie, dans mes 32 ans et demi, si concrète, si utopique, si internationale. 32 ans, c'est plus de quatre fois le temps qui sépare ma date de naissance de la fin de la guerre, que mes parents appellent «de Chriëg». La soirée est pleine de dialectique. Enfants dans la guerre dite conventionnelle, enfants dans la guerre atomique, enfants dans notre paix guerrière, tous sont présents dans la même discussion et apportent ainsi une nouvelle dynamique dans le traitement du problème de la paix. L'unité des trois P, Pédagogique, Personnel, Politique, qui divergent si souvent, qui voudrait y mettre une cale quelque part? Le sérieux tourne en sérénité, les deux sont les deux côtés de la monnaie. Il y a davantage de dialectique qu'on pourrait raconter. Je m'en tiens là. A cette unique soirée de la RIDEF, je retrouvais beaucoup de ce que j'estime dans la Pédagogie Freinet en tant que pédagogie et en tant que technique de vie.
Peter Steiger (Suisse)

... A l'Université de Saõ Paulo, j'ai eu l'occasion de pratiquer, en tant qu'élève, les Techniques Freinet et de lire «Pour une Ecole du peuple» et «L'Education du travail». A ce moment-là, j'ai senti que j'avais trouvé le chemin que depuis des années je cherchais. Tout naturellement j'ai démarré en Pédagogie Freinet et j'ai commencé à participer aux réunions et aux stages de Pédagogie Freinet, qui depuis 1972 se réalisaient dans différentes institutions liées à l'enseignement grâce à l'action militante de Michel Launay.
En 1974, ayant bénéficié d'une bourse d'étude du Gouvernement Français, pour fréquenter, à l'Université Paul Valéry-Montpellier III, un cours de formation pédagogique pour des professeurs de Français-langue étrangère, j'ai eu l'occasion de connaître le travail du Mouvement Freinet en France. La nécessité de mieux maîtriser les principes et les techniques de la Pédagogie Freinet pour pouvoir, en tant que professeur de portugais et de français, améliorer ma pratique pédagogique, m'a menée à participer aux activités du groupe départemental de l'Hérault, à faire des stages dans les classes Freinet, à lire les oeuvres de Freinet et les publications de l'ICEM, à visiter l'Ecole Freinet de Vence, à participer, en 1975, au SIM-Stage International Méditerranéen-Pédagogie Freinet, au Portugal et à soutenir, en janvier 1976, à l'Université Paul Valéry, un mémoire de maîtrise sur l'expression libre dans l'Ecole Moderne, qui a été rédigé sous l'orientation de Michel Launay, à partir des observations faites dans les classes Freinet françaises et de mes propres expériences avec mes élèves.

Ces expériences vécues pendant mon séjour en France et l'aide apportée par les camarades du Mouvement Freinet, spécialement par Jacqueline et Robert Majurel, Jean-Claude et Lucette Tallon, René et Geneviève Lafitte, ont fortement impulsé le processus de ma formation en pédagogie Freinet. De retour à Saõ Paulo en 1976, j'ai repris la pratique de la Pédagogie Freinet dans l'enseignement public et les activités du groupe Freinet de Saõ Paulo conduites par Rosa Maria Whitaker Ferreira Sampaio et Maria Inez Cavalieri Cabral, ancienne élève de Launay.
A cette époque là, la pensée pédagogique de Célestin Freinet et la pratique de pédagogie Freinet commençaient à être connues au Brésil, grâce au travail diversifié et enthousiaste mené par Michel Launay à l'Université et en dehors d'elle, de 1972 à 1976. Les réunions périodiques avec des groupes qui manifestaient de l'intérêt à connaître la Pédagogie Freinet, le stage de Pédagogie Freinet réalisé en 1973 au Centro Educacional de Niteroi, les projections suivies de débats du film «L'Ecole Buissonnière» qui se sont multipliées dans plusieurs villes du pays, le stage de Pédagogie Freinet, animé par Roger et Josette Ueberschlag, réalisé en 1974, au Centro Recursos Humanos e Pesquisas Educacionais «Professor Laerte Ramos de Carvalho», à Saõ Paulo, le cours de Michel Edouard Bertrand en 1974,, à Saõ Paulo, l'implantation de la Pédagogie Freinet faite par des élèves de Launay, la thèse «De Rousseau à Freinet», soutenue par Maria Inez Cavalieri Cabral en 1975, à l'Université de Saõ Paulo, publiée en 1978, le Stage de Pédagogie Freinet animé par Claudine Capoul et Roger Ueberschlag, réalisé en 1976, au Centro de Recursos Humanos Joao Pinheiro, à Belo Horizonte, avec l'appui du Ministère de l'Education et de la Culture, la fondation en 1976, du groupe Teatro Circo Alegria dos Pobres, coordonnée par Béatriz Tragtenberg, ancienne élève de Launay et Arturo Ciro Neto représentent seulement un petit échantillon des activités déclenchées par l'action militante de Michel Launay.
Les graines semées au Brésil par les camarades français dans les années 70 ont germé et fructifié. Au long de ces 24 ans, malgré toutes les barrières imposées par la réalité physique et sociale de ce pays, différents groupes Freinet se sont formés dans les différentes régions brésiliennes et les différentes institutions: Ecoles primaires, secondaires, universités, centres de jeunesse, crèches. La pensée de Freinet est de plus en plus véhiculée dans les cours de formation pédagogique, dans les congrès, dans les revues d'éducation, dans les oeuvres pédagogiques publiées récemment. La pratique de la Pédagogie Freinet se répand aussi, mais un peu plus lentement.
Maria Lucia Dos Santos (Brésil)

Les enseignants romands qui veulent pratiquer l'une ou l'autre des techniques de l'Ecole Moderne se sont groupés dans la «Guilde du travail» qui comptait en 1966 près de deux cents membres.
Chaque printemps a lieu le congrès de l'Ecole Moderne. Je me souviens de celui de Châlons-sur-Saône, en 1954. Sur le perron ensoleillé d'une école, Freinet exposait ses idées à un cercle de futurs instituteurs et institutrices. Il parlait sans élever la voix, simplement, avec une chaleur communicative.
Les ateliers, les échanges d'expériences, les commissions, de mise au point des techniques, les visites des expositions artistiques et technologiques occupaient les journées. Le soir, les 800 congressistes, venus de France, de Belgique, de Hollande, d'Allemagne, d'Italie, de Grèce, de Suisse, d'Afrique du Nord, du Viet-Nam, se réunissaient en séance plénière. Freinet prenait la parole le dernier:
«L'intelligence, c'est la perméabilité à l'expérience...
Ne jamais laisser un enfant sur le quai...
Il faut apporter ce brin de soleil dans notre classe...
Que l'éducateur progresse au lieu de se scléroser...
Et nous voyant tous devant lui, il disait:
Cette grande amitié vaut tous les millions du monde.»
Le congressiste rentre chez lui plein de courage pour reprendre sa classe. Il a noté sur son carnet toutes les nouveautés qu'il pourra réaliser avec ses élèves. Il n'oublie pas le conseil de Freinet: «Introduire une technique à la fois. Quand elle est rôdée, passer à une autre.»
E. C. (Suisse.)

Extrait d'une lettre de Freinet à la guilde en 1952

...Je félicite d'abord votre président de tenir tellement bon pour éviter qu'il y ait perversion au sein de votre Guilde.
«Je veux dire pour éviter que la Guilde devienne une association comme tant d'autres, où on entre en se faisant inscrire et en payant une cotisation sans autre engagement d'aucune sorte. Nous sommes en train de réagir, nous, parce que justement notre mouvement était trop un groupe d'affinités où on se retrouve simplement pour profiter du travail des autres. Et nous remettons à l'honneur, le plus possible, les véritables travailleurs.
«Je ne manque jamais de dire aux camarades que si nous existons, si notre mouvement a un rayonnement certain et une influence sur la pédagogie française et même internationale, ce n'est pas parce que nous avons fait de beaux discours, mais parce que nous avons travaillé et réalisé, ce que ne font pas en général ceux qui savent si bien discuter.
J'ai lu toujours avec le même intérêt votre beau bulletin. Vous ne pouvez que progresser parce que vous avez su asseoir votre groupe sur la seule base solide et définitive: le travail.
Nous avons été tellement saturés, comme nos enfants d'ailleurs, d'explications, de théories, de recommandations, que nous éprouvons comme un soulagement reposant, le seul fait de faire enfin oeuvre utile et pratique, et de nous sentir les coudes dans le travail.»
Transmis par J. Ribolzi.

Après 21 ans d'enseignement traditionnel, ma première impression au stage de l'Ecole Moderne à Thuir, Pyrénées Orientales, en 1962, c'est l'émerveillement.
Le matin, à peine entrée dans la salle de travail C.M.2-F.E., je suis éblouie par la profusion de travaux qui tapissent les murs: peintures, lettres collectives... Que c'est beau! Je ne me lasse pas de les admirer... J'écoute en même temps avec stupéfaction, Fort, Paulhiès, Nadeau, Delobbe, Fournès... qui commentent leur vie à l'école, leur journal scolaire, la correspondance, les voyages-échanges... Autant de mots nouveaux pour moi, mais qui me ravissent à mesure que j'en saisis le sens et la portée. Par moments, je me demande si je ne rêve pas.
L'après-midi, aux ateliers, je participe à la composition et au tirage d'un texte. Nouvelle surprise: les petits caractères à l'envers, les blancs qui glissent entre mes doigts maladroits, les composteurs qu'il faut tasser et bien visser, l'encrage au rouleau, le tirage à la presse, et, Oh! Merveille! Un texte imprimé! Je me dis: Pourrais-je vraiment réaliser cela à l'école?
Un souvenir toujours présent, les veillées avec Delbasty: celui-ci, toujours de bonne humeur, éloquent, spirituel, enthousiaste, nous électrisant par moments, nous captivant et nous détendant toujours. Merci, cher ami.
Françoise Marti (Andorre.)

En 1985, je publiai aux Editions Klett de Stuttgart, «L'itinéraire de Célestin Freinet». Le livre eut un tel succès, qu'il reparut par la suite en plusieurs autres éditions. Il en fut de même avec la traduction de 50 BTJ qui parurent aux Editions Cornelsen de Berlin, plus spécialement destinées à l'Ecole élémentaire.
Après ma nomination à l'Université de Saarbruck, en 1962, j'organisais chaque semestre, soit un séminaire, soit une conférence sur Freinet, ses options pédagogiques et ses réalisations. La proximité de la frontière française favorisait les visites d'Ecoles pratiquant Freinet.
Parallèlement, je m'efforçais de réaliser les exigences d'une pédagogie à partir de l'enfant dans la pratique avec mes étudiants.
Nous continuions à participer aux congrès Freinet en France et nous travaillions à rassembler tous les enseignants intéressés par la Pédagogie Freinet. Nous avons organisé deux congrès internationaux avec des participants de 6 pays, regroupant plus de 600 enseignants et parents. Après l'introduction de l'imprimerie dans plusieurs Ecoles de Saar, de Baden-Würtemberg et de Rhénanie-Palatinat, nous avons créé notre propre cercle de travail «Arbeitskeis-Schuldruckerei-Deutsche Gruppe der Freinet-Pädagogik» (A.K.S.) et réalisé notre propre bulletin «Der Schuldrucker» - Les imprimeurs - qui paraît depuis 32 ans régulièrement.
En organisant des conférences et des séminaires avec les syndicats d'enseignants et aux universités de Stuttgart, Augsburg, Munich, Köln, Berlin, Bonn, Paderborn, Heidelberg, Francfort, Wupertal, Siegen, Bielefeld, et Oldenburg, je m'efforçais de sensibiliser, par la pratique de différentes techniques Freinet, beaucoup d'enseignants et de professeurs.
La prise en considératon des besoins et des droits de l'enfant, de son originalité et de sa personnalité, la valeur éducative du travail, le respect de sa liberté d'expression, son éducation à la critique et à la prise de responsabilité figuraient toujours au premier plan.
Une exposition riche en outils de travail, en livres techniques, en publications, et sur Freinet, ainsi que l'introduction progressive de quelques techniques enthousiasmèrent beaucoup d'éducateurs.
Partant de 50 militants actifs, notre groupe «Imprimerie à l'Ecole» se développa en nombre de participants, comptant aujourd'hui, plus de 400 éducateurs. Cela peut paraître peu à un lecteur français ; mais il faut savoir que plus de 90% des enseignants allemands adhèrent à un syndicat et la participation au Mouvement Freinet signifierait une seconde contribution financière.
Le fait que plus d'instituteurs que les 400 à 500 actifs de «Imprimerie à l'Ecole» et, qu'à partir de 1976, les coopératives pédagogiques allemandes s'initient à la pratique des techniques Freinet, prouve qu'en réalité j'ai, moi seul, procuré environ 1000 imprimeries aux Ecoles. En outre, plusieurs éditeurs ont livré aux Ecoles au moins autant d'imprimeries et de matériel Freinet et c'est aussi au dépôt de matériel de Brême qu'en revient le mérite.
Aujourd'hui il n'existe plus en Allemagne une Ecole Normale, ni Université où Freinet ne soit pas connu et étudié, soit en cours soit en séminaires. Freinet est considéré comme le pédagogue français le plus connu et le plus significatif.
A l'occasion du 100ème anniversaire de sa naissance, nous traduirons les deux volumes, parus en 1995, de ses «Œuvres pédagogiques» publiés par sa fille, et l'université de Kassel organisera un symposium international en son honneur.
Nous espérons ainsi que davantage d'instituteurs et d'éducateurs trouveront un accès direct à sa pensée et à son action pédagogique, et qu'ils ne seront plus orientés vers des interprétations souvent tendancieuses.
H. J. (Allemagne.)

Je les aimais ces congrès Freinet. C'étaient des moments de convivialité et d'activité joyeuse. Et quelle profusion d'idées! J'en revenais plein d'allant pour continuer et parfois innover à partir de ce que j'avais vu et entendu. J'assistais aux réunions de notre groupe départemental. Nous échangions nos expériences. Si j'ai parfois donné, j'ai aussi beaucoup reçu. Le besoin de communication qu'ont les adeptes de Freinet, je l'ai conservé.
Juliette Moulineau.
Presque tous les ans, congrès, stages, maintenaient entre nous une flamme et un dynamisme qui perdurent encore puisque, même des années après la retraite, on se réunit encore autour de Pierre Guérin pour produire de la documentation. On va en Afrique appuyer les mouvements Ecole Moderne et on trouve les collègues en activité dans leurs rencontres de travail.
Tout cela m'a apporté énormément de satisfaction sur le plan humain: les amitiés, le travail réalisé ensemble.
J. P.

J'ai participé avec Roland à de nombreux stages et j'ai vécu de nombreux congrès qui tous nous enrichissaient pour notre vie professionnelle et personnelle. Toutes les expériences de chacun étaient mises en commun et discutées.
Au retour, nous nous efforcions de transmettre nos découvertes à nos collègues. Temps béni des petites classes de campagne où l'on se retrouvait les jeudis avec les enfants qui travaillaient en présence des adultes.
Ces rencontres conviviales permettaient à chacun d'échanger, de s'enrichir. Nous nous retrouvions avec plaisir même par mauvais temps, dans notre Jura neigeux et ainsi, même sans téléphone, nous n'étions pas isolés.
M. Be.

Premiers contacts: des réunions dans les classes avec des enfants au travail, la présentation de réalisations depuis le point de départ jusqu'à l'aboutissement ou la limite posant un problème. J'ai constaté que la discussion entre les adultes qui en découlait participait de la même démarche que celle des enfants, à savoir, recherche, confrontation, élaboration de nouvelles pistes... Et j'avais, moi aussi, la possibilité d'apporter ma petite pierre à cette structure départementale.
M. L. D.

Une de mes impressions très forte remonte à la Rencontre Internationale des Educateurs Freinet (RIDEF) au Portugal à Lisbonne, peu après la révolution des oeillets. Correspondance indéniable entre l'effervescence du pays et celle des ateliers de discussion, de création à la RIDEF. Venus du monde entier, des éducateurs passionnés étaient réunis là par la magie d'une recherche pédagogique! Communication intense, bonheur et aussi violence des débats. Entrée fracassante de la vie, des problèmes de société dans les discussions. Je me souviens de l'atelier femmes particulièrement passionné où la brillance des femmes portugaises atteignait celle des suédoises... Et tout ça, c'était Freinet qui nous le permettait! Des liens forts se tissaient. Des amitiés solides naissaient dont certaines ont déjà 20 ans pour moi... C'est une véritable éducation à la paix qui se vivait là, faite du respect des différences, du désir de la connaissance de l'autre... de la communication internationale si chère à Freinet.
M. C.

En septembre 1957, j'ai participé, avec une délégation de 10 enseignants français à une visite-étude des Ecoles soviétiques - pédagogie et organisation -.
Je préviens aussitôt Freinet pour qu'il me fixe le matériel à emporter et à faire connaître. Freinet me donne aussitôt quelques indications et m'annonce qu'il envoie lui-même une délégation composée de Fontvieille et Perriot de Paris, invités par le Syndicat des Instituteurs de Moscou.
Nous avons donc visité une vingtaine d'établissements scolaires à travers la Russie: Moscou, Léningrad, Alma-Ata. Au cours de ce périple nous avons été reçus à Moscou à l'Institut des sciences pédagogiques par le Ministre de l'Instruction Publique et Alexis Léontiev, spécialiste international sur ce sujet. Nous prenions la parole librement. J'ai profité du prétexte «Ecole des pionniers» où était mise en valeur la recherche individuelle ou collective des connaissances, toujours par des manières actives, pour montrer comment en France on allait dans le même sens avec la Pédagogie Freinet.
Sans intervenir, les Soviétiques ont paru intéressés. Je ne fus contredit que par un inspecteur français, Godier, qui prétexta que la méthode Freinet apportait bruit et désordre.
C'était l'époque où Makarenko passait au cinéma et on en parlait dans les conférences officielles. Je fus donc écouté avec sympathie et le Ministre me fit asseoir à côté de lui.
Au retour, j'ai fait à Freinet un compte-rendu copieux, bien qu'il fût très déçu par l'échec de sa propre délégation, il en fit paraître une partie dans «Techniques de Vie».
Depuis, il nous a nommés avec Jeanne, délégués pour le Loir-et-Cher et de 1959 à 1965 nous passions une partie de nos vacances à Vence en compagnie de 7 ou 8 autres camarades. C'était une vraie distraction, de la pédagogie dans la détente. Quand Freinet n'était pas là, nous parlions avec des personnalités de passage et nous abordions tous les sujets qui se présentaient dans le désordre. C'étaient des moments très riches.
De 1962 à 1965, pendant 3 ou 4 ans, Jeanne allait en février passer une semaine à Vence pour préparer avec Elise et Bertrand le congrès artistique de Pâques. Elise a toujours gardé pour Jeanne une grande confiance et c'était réciproque. Je pense pouvoir en dire autant pour moi avec Freinet.
Henri Vrillon

En août 1964, je me rendais à Vence. Quelle expédition pour moi de me rendre dans une région si éloignée de la mienne, et si différente.
J'éprouvais, certes, une certaine fierté d'avoir été invité par Freinet, pour venir travailler avec lui et d'autres camarades, mais aussi une inquiétude: Comment vont-ils me recevoir, Célestin et Elise?
A Vence, à ma descente du car, j'étais étonné que les gens que je questionnais ne connaissaient pas l'Ecole Freinet, cette prestigieuse Ecole, de renommée internationale! Ecole qui avait déjà un passé hors série...
A mon arrivée, je fus accueilli dans la cuisine par Célestin Freinet et par Elise que je connaissais peu.
«Ah! te voilà Yvin!» dit Freinet.
Après les embrassades traditionnelles, il s'adresse à Elise:
«Il vient de Loire-Atlantique, de chez Gouzil.»
J'eus le plaisir de découvrir l'Ecole.
Comment ne pas être ébloui par le cadre exceptionnel de cette école! Admirablement située sur un coteau en face de Vence, dans un lieu unique de verdure et de fleurs...
Enfants du soleil et de l'eau, les enfants ont pu bénéficier non seulement d'une méthode scolaire, d'une pédagogie naturelle, mais d'une conception de l'éducation à caractère thérapeutique - régime alimentaire, naturisme - dans une liberté de manoeuvre, qui favorisait une formation humaine et culturelle. Cette école n'avait rien de commun avec l'école habituelle, ni avec les maisons d'enfants, en général plus luxueuses et plus bourgeoises.
Je suis resté en relation avec Freinet qui, dans son livre «Boîtes enseignantes et Programmation» exposait ses conceptions sur ces techniques et leur intégration dans la Pédagogie Freinet.
- Le 20ème congrès d'Annecy, en 1964, est consacré à ce sujet. -
Et Freinet crée le Centre International de la Programmation auquel je participe.
A la commission des classes de perfectionnement, je présente les bandes atelier de calcul que j'ai réalisées avec mes élèves dans ma classe à St-Nazaire, à l'Ecole Lamartine.
De 1961 à 1966, je réalise aussi des bandes de français, des bandes documentaires d'exploitation de B.T. ou autres documents à partir des questions posées par les enfants et de leurs textes libres, des bandes d'expérimentation et d'observation.
Dans une lettre du 3/03/65, Freinet m'écrit:
«Oui, tu as fait de très grands progrès pour la programmation.»
Je suis revenu chez Freinet en 1965, toujours à propos des bandes, mais aussi comme délégué départemental, ainsi qu'en 1966.
Je participais à la mise au point des bandes de calcul. Je regardais avec étonnement Freinet arriver vers nous, tenant un cageot où se trouvaient des bandes que nous lui avions fait parvenir - toutes celles que nous lui avions envoyées n'y étaient pas -.
Freinet s'appliquait toujours à ce que le travail soit accessible à la masse des instituteurs. Ainsi trouvait-il que mes bandes d'atelier de calcul qui incitaient mes élèves à sortir de la classe ne pourraient être utilisées par l'ensemble des instituteurs.
Je ne pouvais pas comprendre son entêtement à reproduire sur bandes des problèmes des fichiers:
Un berger a 35 moutons. Il en perd 8. Combien en reste-t-il?
Ce qui montre l'influence de son enfance de Gars (06).
Pierre Yvin.

Henriette et Pierre Fort nous ont amenés à l'Espéranto qui nous a beaucoup servi, en particulier durant la RIDEF polonaise de 1976 à Plock. A cette époque s'était constituée la commission ICEM-Espéranto qui a ensuite organisé régulièrement des stages.
Malgré les efforts des militants espérantistes de l'ICEM, nous n'avons pas été suivis pour une utilisation plus importante qu'elle ne l'est de l'Espéranto dans les RIDEF, un outil qui pourrait limiter les traductions et éviterait, je crois, certaines tensions inhérentes à ces traductions. Je n'oublie pas que des compagnons de la première heure Boubou et Bourguignon, espérantistes chevronnés, ont aidé Freinet à prendre connaissance de pédagogues «hors-frontières». Freinet s'était d'ailleurs mis à l'Espéranto. Voir le «document» du Nouvel Educateur N° 224: «Le droit à la communication directe par l'Espéranto» - Secteurs «Espéranto» et «Amis de Freinet» -.
M. T.

En 1937, chez ma soeur, je lisais «Vendredi», «Marianne» avec des signatures des écrivains comme Jean Guéhenno. Très pacifiste et internationaliste, j'avais réussi «l'atesto pri Lernado», et monté avec les jeunes du village, un groupe d'Espérantistes paysans. Quelle joie et quelle fierté de faire quelque chose pour la paix des peuples!
P. Q.

Les problèmes de langue rencontrés à notre 1ère RIDEF, au Danemark (1972) nous ont conduits à l'étude de l'espéranto, outil de communication internationale. La commission I.C.E.M.-Espéranto organise des échanges, des rencontres. Des relations amicales se nouent par dessus les frontières.
D. P. P.


Autoformation - Coopération - Coformation

Une nouvelle approche du travail qui bouleverse les principes établis.

Je garde pour toute la vie la découverte d'un nouveau chemin pour tout le mouvement éducatif.
Je ne pourrais résumer, dans un si court espace, tout ce que j'ai appris et compris, les enthousiasmes et les révoltes qu'on y a vécus. Je dirais simplement, que je garde pour toute la vie, comme le plus merveilleux élan initiateur, la découverte de la justesse du chemin que tout le mouvement éducatif doit suivre, notre propre auto-éducation: la «dignification» du travail, en le libérant du stigmate de la «servitude» comme il est encore si naturel entre nous, pour, au contraire, le transformer en réponse aux besoins non seulement physiques mais aussi moraux et sociaux de l'homme et par conséquent la «dignification» des personnes qui se réalisent par un travail dignifiant et dignificateur.
Maria Isabel Pereira (Portugal)

Pour les maîtres, la Pédagogie Moderne a été un élément de culture. Véritables chercheurs perméables à la vie de leurs classes, ils ont mesuré devant les enfants qui montaient, la superficialité de leur propre culture. Aussi ressentent-ils ce besoin de perfectionnement et de recherche. A l'encontre de nombreux maîtres que nous ne blâmons point, ces enseignants ont choisi. C'est en toute liberté qu'ils se sont engagés au plein sens du terme. Ils ont certainement dû lutter intérieurement, douter peut-être, subir des épreuves mais qui n'ont point engendré la moindre amertume.
En compensation, ils se sont enrichis de valeurs fondamentales comme l'engagement, l'intégrité puis la compétence. Après avoir tout donné, ils ont gardé précieusement la jeunesse, le dynamisme et enfin cette joie de vivre.
Ab. B.

Quand Célestin Freinet fit connaître ses premières réflexions sur l'éducation et apporta ses nouvelles solutions pédagogiques, il ne pensait certainement pas qu'il provoquerait des modifications importantes de comportement chez de nombreux enseignants.
Encore moins qu'un mouvement se propagerait pour développer ses idées. Et pourtant!
Même les enseignants non adhérents au mouvement se mirent aussi à réfléchir davantage sur leur pratique pédagogique.
Je me souviens que le jour où je décidai d'utiliser la Pédagogie Freinet, en somme de prendre en compte les élèves avec leurs savoirs et leurs compétences, je me suis senti soulagé de ne plus être le seul détenteur du pouvoir et des connaissances. De ce pouvoir qui s'appuyait sur des connaissances institutionnalisées et figées. Les premières situations qui établirent la vie coopérative montrèrent combien les enfants pouvaient attacher d'importance à leurs responsabilités. J'appris la nécessité de la motivation pour permettre aux élèves de découvrir leurs capacités et de prendre davantage d'intérêt à leur travail. Cette motivation dont Freinet faisait souvent état dans ses écrits et ses discours, considérée à son époque comme donnée négligeable, est actuellement prise en compte par les chercheurs en neuropsychologie pour un bon fonctionnement de cerveau. Freinet prédicateur! non! Bon observateur!
Apprendre à échanger en commun, à trouver des solutions devant des difficultés, à créer, sont des démarches qui ne peuvent conduire qu'à la formation de jeunes ouverts à la mise en place et à la participation des démocraties du futur.
La pédagogie Freinet établit une telle demande relationnelle qu'elle enrichit ses praticiens. A travers les rencontres de travail, de réflexions, elle favorise la rencontre d'amis, de chercheurs en quête de savoirs nouveaux sur tout ce qui touche l'éducation et la société. Rencontres d'amis proches ou lointains, la Pédagogie Freinet n'a pas de frontières puisqu'elle porte en elle le respect des cultures multiples des différents pays du monde.
André Lefeuvre

Enfin il n'y avait plus de hiatus entre l'école et la vie. On essayait de bâtir le travail sur les intérêts et les questions des enfants, le métier devenait passionnant. On y pensait tout le temps et avec plaisir. On se retrouvait de temps en temps dans la classe d'un camarade et on échangeait dans le groupe, nos trouvailles, nos idées, nos problèmes. Ainsi chacun s'appuyait sur les autres en essayant d'apporter aussi sa pierre. Nous avions une bibliothèque coopérative et nous nous tenions mutuellement au courant de ce qui s'écrivait: non seulement les livres de Freinet mais bien d'autres.
J. P.

Qu'est-ce que j'ai finalement retenu de cette longue initiation à la pédagogie Freinet?
Je peux désormais utiliser les techniques Freinet dans toute situation d'apprentissage et de formation quel que soit le niveau et l'âge des participants.
J'ai appris à poser, voire imposer le cadre pour assurer une discipline de production, grâce à certaines institutions comme le «quoi de neuf», le conseil, les présidences de séances, le secrétariat, etc...
J'ai également appris à écouter les étudiants, à m'effacer en tant qu'intervenant, à soutenir la prise en charge coopérative des apprentissages.
J'ai appris à ancrer tout apprentissage autour d'une production individuelle ou collective, à faire et à faire faire une production publiable qui respecte les exigences élémentaires du lecteur et de l'édition.
J'ai enfin appris que la communication et la production doivent primer tout travail, l'apprentissage ne pouvant jamais être l'objectif premier d'un cours, mais seulement le résultat d'un processus de production.
Je crois, j'ai ainsi pu devenir un enseignant exigeant, tout en gardant de l'humour et le plaisir de faire classe.
G. S.

J'ai compris qu'il pouvait y avoir des échanges authentiques entre les membres d'un même corps de métier sans qu'on ait recours à une autorité supérieure infantilisante.
J'ai compris que l'erreur n'est pas une faute appelant une sanction inhibitrice mais génératrice d'amélioration et de réflexion créatrice.
J'ai compris que l'enfant n'était pas un sous-adulte à dresser à l'image de l'homme et de la société mais un être à part entière, adulte responsable en devenir qu'il fallait guider, épauler, soutenir dans ses trébuchements, ses choix, ses difficultés, sans jugement de valeur et qu'on pouvait lui faire confiance.
J'ai compris que l'expression libre était indispensable à l'élaboration de la personnalité, à la libération des tensions intérieures, qui, lorsqu'elles sont apaisées contribuent à cimenter le socle d'édification de chaque individualité, que cette expression libre permettait l'éclosion d'oeuvres littéraires artistiques, scientifiques, corporelles, dignes de celles des adultes et je les ai reçues comme des cadeaux.
J'ai compris que la culture n'appartenait pas à une élite et n'existait pas que dans les musées et les bibliothèques et les autres... en thèque, qu'elle n'était pas statique mais évolutive, que chaque individu, chaque groupe avait la sienne propre, que c'était un devoir de la partager avec d'autres pour qu'il y ait enrichissement réciproque.
J'ai compris aussi le véritable travail coopératif qui se distinguait de la coopé-tiroir-caisse; cette nouvelle coopérative gérait la vie de la classe: travail, discipline, bilans individuels et collectifs, conflits collectifs et mêmes personnels quand le degré de communication le permettait. J'ai aussi appris à me remettre en question face au groupe-classe.
J'ai compris et appris le partage, des connaissances, désintéressé, généreux, constructif du mouvement qui a assuré ma formation continue, qui m'a fait réfléchir sur la discipline, l'autorité, la hiérarchie, la responsabilité, sur les
finalités de l'école de la société et de la vie.
R. G.

Les discussions, les appels à la presse, les expositions, les publications de la C.E.L. ont peu à peu renforcé la portée de nos paroles, nous qui n'étions pourtant qu'à la base, comme ne cessait de le dire Freinet, dans ce slogan: pour être Ecole Moderne, il nous faut bien être praticien, chercheur et militant. C'est un engagement qui, s'il n'était pas toujours absolu, a bien meublé notre temps, notre tête, nos coeurs et souvent ceux de nos proches.
Freinet était, c'est sûr, un rassembleur d'hommes. Personnellement, il ne m'a jamais dit: Fais ceci, ne fais pas cela. Vous voyez? Ce «cherche un peu, c'est par là», s'appliquait aussi à notre pédagogie, à ce qu'il appelait aussi bizarrement nos «techniques de vie». Il n'entravait pas notre liberté de choisir, ni d'assumer notre choix.
Je savourais surtout l'enrichissement dû à toutes ces voix qui se faisaient entendre, aux paroles, aux idées, à la sensibilité qu'elles traduisaient. Cela ne m'étonnait pas que Freinet dise souvent en parlant d'eux, tous les camarades: «Ils sont mon laboratoire vivant».
J'aimais en moi-même, visualiser tous ces dossiers, toutes ces lettres, tous ces essais, qui sillonnaient les airs et convergeaient vers Freinet, qui savait puiser, synthétiser, propulser en action toutes ces énergies.
Qui n'a pas rencontré Freinet, même sur le parquet reluisant de la C.E.L. modernisée, avec sous son bras, un grand cageot de courrier national et international, noms modestes ou grands noms des sciences humaines, auxquels il répondait de sa plume? Le cageot de Freinet!
Ça ne s'invente pas, ça ne s'oublie pas.
J'ai plus écrit à Elise qu'à Freinet dans un premier temps, très vite après le stage de 1946, elle m'avait demandé de communiquer au petit Educateur rose, mes essais réussis ou non aboutis que je faisais dans ma «ruche», trop pleine d'enfants, mais vide de commodité et de matériel.
Le premier article, je lui ai demandé d'en faire le plan! Elle m'a fait prendre confiance et j'ai compris qu'en écrivant on pouvait aider sans être aidé.
J'ai essayé, je ne savais pas que je pouvais le faire, c'était cela aussi le brassage de camarades avec tous leurs fonds secrets: la Communication.
Un jour un représentant d'une très renommée Maison d'Edition de manuels scolaires, me trouve en classe, en train de défaire un sympathique colis de correspondance avec le val d'Aoste et d'épingler sous le panneau «Géographie de l'Amitié» des petits sachets de pain montagnard qu'on garde six mois, de fromage «Fontina» fromage des vallées... des textes, des photos de la Valpeline.
Il me dit: «Ah! Quand les instituteurs du mouvement Freinet se décideront-ils à travailler pour nos éditions. Vous seriez bien rémunérés car vous faites avec vos B.T. un travail remarquable.»
«C'est que, je réponds, nous, nous le faisons sans être payés!»
Au fil des rencontres, des congrès, je faisais connaissance avec une démarche que j'ai trouvée passionnante. C'est celle qu'avait pratiquée Freinet, dès la fin de la guerre 1914. Faire participer les enfants à l'acquisition des connaissances. Cela avait donné avec l'aide de nombreux adhérents, la création coopérative de notre C.E.L. qui éditait, entre autre les Bibliothèques de Travail partant des recherches et enquêtes des enfants elles revenaient enrichir les documents «pour les enfants». Même à l'extérieur, on reconnaissait que la C.E.L. n'avait guère d'équivalent quant à la générosité du but, à l'engagement personnel des coopérateurs, et à la valeur pédagogique des brochures éditées.
P. Q.

Que représente donc Freinet pour moi? Je le confirme: avant tout, ce formidable mouvement coopératif qui lui a survécu, fait unique dans l'histoire des grands pédagogues. Un mouvement pédagogique d'une rare richesse - je pense aussi à nos camarades hors frontières de la F.I.M.E.M.. Aux antipodes du reproche souvent entendu: les «Freinétiques» constitueraient une chapelle. Car, très familier du monde associatif, je puis dire que je n'ai jamais rencontré autant d'ouverture, de respect des convictions de chacun, combinés à une telle recherche de la critique dialectique. Bien sûr, l'I.C.E.M. a des spécificités. Elles découlent d'ailleurs, de la personnalité de Freinet et des valeurs qu'il défendait. Peut-être certains aspects pourraient-ils alors être considérés comme étranges. Pas pour moi qui pratiquais déjà ces bizarreries avant 1966: préoccupations écologiques et naturistes, végétarisme, culture biologique, Espéranto, pacifisme engagé - résistant et non bêlant... J'ai certes aussi adopté à l'Ecole du Pioulier le «choc froid» dans la piscine, au saut du lit, en toute saison. J'ai également quelques tics de langage: en réalité ceux-ci recouvrent des concepts forts que beaucoup, hors même du champ pédagogique, se sont appropriés en oubliant ou méconnaissant leur origine: art enfantin, expression libre, tâtonnement expérimental, périodes sensibles, travail individualisé....
Si la fraternité coopérative reste pour moi l'un des traits fondamentaux de la pédagogie Freinet, c'est qu'elle s'établit autant entre enfants, entre adultes, qu'entre adultes et enfants. Jamais je n'ai ressenti de relations hiérarchiques - de type paternaliste, par exemple - dans l'I.C.E.M.. Les nouveaux y sont considérés très sincèrement par les anciens comme des égaux, riches de leurs potentialités. C'est ainsi que dès ma première année d'enseignement, je me retrouvai co-animateur de stages et que très vite je pus participer à des chantiers de production d'outils. A moi de traduire alors le même souci d'horizontalité dans ma classe comme dans l'école.
Ce défi est-il plus difficile dans mes nouvelles fonctions? Sur le fond, non, puisque je me fonde sur les mêmes principes que ceux qui me guidaient en classe (droit des enfants, droits de l'Homme, clarté des rôles, transparence, empathie, rigueur...), principes que je trouve condensés dans l'aphorisme spinoziste: «Ne pas rire, ne pas maudire, ne pas désespérer mais comprendre.» Oui, en revanche, sur la forme, car il m'aura fallu rechercher plus isolément des techniques adéquates. Par exemple, je double l'inspection d'école d'un audit dont la méthodologie et la déontologie - gage de liberté réciproque - me conduisent à offrir à l'équipe - et à elle seule - un document d'analyse systémique prolongé de pistes d'évolution, lequel devient le point de départ d'une réflexion en commun pouvant ou non déboucher sur des décisions de l'équipe et une aide de ma part. Dans de telles conditions, et comme en classe avec la nécessaire prise en compte des limites de l'autocorrection, la confiance n'est pas entravée par le contrôle. Il en résulte une dynamique de progrès très encourageante. Autre exemple, l'élaboration coopérative par les enfants d'une «Charte des droits des écoliers de la circonscription de Nice VIII». Ou encore, la mise en oeuvre, dans la circonscription et au sein de l'I.U.F.M., de «réseaux d'échanges de savoirs pédagogiques», directement inspirés de mes pratiques de classe Freinet et du mouvement de Claire Hébert-Suffrin, compagnon de route de l'I.C.E.M..
Fin août, je terminai ma formation professionnelle initiale parallèle et autonome par un stage d'une semaine qu'organisait le groupe départemental de l'Hérault de l'Institut Coopératif de l'Ecole Moderne. J'y découvris certes des techniques fort utiles mais surtout la puissante efficacité d'une association coopérative, l'authentique partage des idées, la générosité et la simplicité des praticiens accomplis. Je compris alors que la force de Freinet avait été de créer un mouvement égalitaire, d'esprit communautaire, animé par une même éthique que chaque membre déclinait différemment dans sa classe. J'appréciai profondément la confiance généreuse faite aux nouveaux venus, la richesse et la diversité des témoignages, des réalisations.
Jacques Jourdanet

Comment se fait-il que moi, petit instituteur adjoint dans ma presqu'île, j'ai pu accéder à des mondes qui m'étaient si inconnus? Ce fut, tout d'abord, l'accès à la radio avec le Concours du Meilleur Enregistrement Sonore (C.I.M.E.S.). Grâce à Guérin et Dufour, je m'étais initié à l'enregistrement magnétophonique. Et mes élèves, profitant à plein du climat de liberté que j'avais instauré, exploraient hardiment tout le territoire de l'oral et du chant. L'originalité de leurs productions séduisait toujours le jury. Avec quelle attention, certains soirs, nous écoutions le palmarès, ravis d'y voir figurer tant de copains de la famille du B.E.T.A. (Bureau d'Etudes des Techniques Audiovisuelles).
Puis ce fut le tournage, pour la télé, de notre «Enfantines»: Jean-Marie Pen-Coat, créée collectivement par mon C.P.-C.E.1. Que c'est bizarre, un tournage!
Et enfin, baptême de l'air pour aller encadrer un stage à Lévy, au Québec, avec Bambie Jugie, Delobbe et Pellissier. J'y suis retourné trois fois avec Delbasty, les Delobbe, Pellissier, Monthubert et Ueberschlag. Quelle aventure étonnante! Des officiels de la pédagogie auraient aimé y aller. Non, c'était nous, les sans-grades, qui étions désirés!
A Freinet et Elise, j'avais régulièrement soumis, pour critique, mes petites constructions théoriques. Si bien que, bien plus tard, je me suis senti suffisamment armé pour assurer des séminaires sur la pédagogie Freinet dans de très nombreux pays. Mes voyages ont été si nombreux et les relations ont été si approfondies que je me suis aperçu qu'il n'y avait plus ni instituteurs, ni professeurs, ni inspecteurs, ni Allemands, Belges, Brésiliens, Canadiens, Danois, Espagnols, Finlandais, Italiens, Russes... Mais seulement, des êtres humains. J'ai vécu ces moments de joie intense impossibles à rapporter. Ce n'était pas seulement le partage des repas, la richesse des excursions toujours accompagnées de camarades compétents, mais les expériences pédagogiques en vraie grandeur auxquelles les stagiaires participaient avec beaucoup d'élan. Et, évidemment, le plaisir de voir quelquefois subsister des traces de mon passage. Avec parfois, même, la traduction et la publication de certains de mes ouvrages.
Mais à l'intérieur de ma classe, j'ai vu s'épanouir de nouvelles techniques et j'ai pu expérimenter avec succès de nouvelles formes d'expression et de création dont j'envoyais les résultats à Elise qui m'encourageait et les publiait très souvent. Elle avait accompagné nos premiers pas en se montrant suffisamment exigeante pour que l'on ne se satisfît pas à bon compte de l'à-peu-près. Il fallait respecter les enfants et croire en leurs possibilités. Il fallait s'ingénier à créer les conditions de la libre expression sans penser qu'il suffisait de se contenter de laisser faire. Non, il fallait prendre ses responsabilités, et ne pas hésiter à intervenir au départ pour mettre le train sur les rails. Après quoi, il n'y avait plus qu'à se retirer de plus en plus pour ne pas bloquer les enfants par nos propres limitations. Nous n'avions plus qu'à nous préoccuper du soutien logistique.
P. L. B.

A mesure que j'avais de bons résultats avec les nouvelles pratiques, je sentais le désir et encore plus la nécessité de les répandre, de partager avec mes collègues le Bien que j'avais découvert. Je prenais conscience que la coopération et la communication devenaient indispensables! Et les graines ont produit une très bonne récolte.
Les hommes et les femmes veulent pour leurs enfants une école bien meilleure que celle qu'ils ont eue eux-mêmes. Freinet leur a apporté l'espoir et la démonstration pratique. C'est ainsi que les choses se sont passées et ça continue. La contagion se fait par le contact, le réseau augmente, résiste aux obstacles, il devient de plus en plus fort, enrichi par les contributions de la technologie. Freinet sera toujours actuel, réel comme la vie même.
F. M. G.

Comme l'usage des anciens manuels scolaires d'avant 1945 étaient interdit, et des nouveaux n'existaient pas encore, nous devions nous-mêmes réaliser des fichiers de calcul, de lecture, d'orthographe des abécédaires, pour la première année scolaire et quelques fascicules pour les autres disciplines. Tout à fait dans l'esprit Freinet, nous étions quatre jeunes instituteurs à nous rassembler et à mettre au point, ensemble, tout moyen de travail pour des enfants de deux ou quatre classes.
Les imprimés créés par Freinet - BTS-BTJ - et ses fichiers de travail nous apportaient une abondance de suggestions pour notre travail scolaire quotidien dans lequel nous étions soutenus par d'anciens élèves, filles et garçons. Un fructueux échange de réflexions et une coopération authentique devait ainsi naître entre maîtres et élèves. En outre, ces pratiques pédagogiques répondaient tout à fait aux présentations déjà développées dans le mouvement de «l'école du travail» de Georg Kerschensteiner et de Peter Petersen, entre 1920 et 1933, et que Freinet connut tous, lors de ses visites à Humburg-Altona (1922) et Leipzig (1928). Ce qui manquait dans les écoles allemandes, notamment à cause de leur trop forte dépendance de l'administration scolaire, Freinet l'avait réalisé avec ses adhérents dans la C.E.L., où étaient produites, dans une très large mesure, des techniques de travail pour toutes les disciplines et toutes les classes d'âge. Une abondance inestimable de suggestions était proposée à notre travail, adaptables à nos propres conditions.
H. J.

Dans notre coin naquit un groupe Freinet second degré: les idées de Freinet y circulaient et un véritable tâtonnement expérimental en même temps que beaucoup d'enthousiasme permirent l'essai de pratiques pédagogiques, conciliables avec l'institution du second degré: pédagogie de l'écoute, du respect de l'adolescent, du déblocage des forces vives, recherche d'outils de travail, réalisation de journaux, correspondances à travers la France.
M. C.

(...) Le plan professionnel - mais peut-on le distraire du plan personnel? - le plan professionnel se trouva bouleversé par la rencontre avec Pastorello, puis Alziary, enfin Freinet. J'y ai gagné une classe vivante, heureuse, ouverte sur le monde extérieur - j'avais l'impression de mieux former mes élèves aux futurs aléas de leur vie -, plus facile à faire en fin de compte avec, évidemment, en contrepartie, une énorme somme de travail: fichiers à fabriquer, livres de base à lire, fichiers auto-correctifs à perfectionner, réunions, fouilles le jeudi avec des volontaires, voyages, théâtre, etc... Les rapports enseignants-enseignés se trouvèrent très profondément modifiés et des amitiés durables s'établirent entre les élèves et moi-même, amitiés qui perdurent encore avec des hommes et des femmes qui, à l'heure actuelle, ont plus de soixante ans.
Ce qui apparaît aussi comme remarquable reste le ciment d'amitié qui naquit d'abord entre les maîtres proches géographiquement, puis qui s'élargit à ceux de régions plus lointaines pour même déborder le cadre de la France. J'entretiens encore avec des retraités de mon âge - j'ai 73 ans - des relations épistolaires. C'est dire!...
Et puis ce furent les stages Freinet où nous encadrions des instits désireux de s'initier aux techniques de l'imprimerie à l'école, en particulier celui de Boulouris, la présence dans ma classe de futurs enseignants venus parfois de l'étranger, les conférences sur les Techniques Freinet dont l'une m'entraîna à Lausanne, en Suisse. Enfin la tenue, pendant toute une année, de la rubrique pédagogique de l'Ecole Emancipée, rubrique alors sous la responsabilité d'Hélène Bernard, de Marseille.
R. J.

Célestin allait être le compagnon majeur avec lequel j'ai compris ce qu'était l'Education, éducation, enseignement des enfants, mais aussi éducation de soi, par les contacts avec les enfants d'une part, et, d'autre part, grâce aux rencontres avec des camarades participant aux travaux de l'I.C.E.M..
Certains camarades ont surtout creusé dans des disciplines différentes tout en maintenant la polyvalence des techniques dans leur classe: l'un, curieux d'histoire, savait emmener ses enfants vers la recherche ; l'autre de formation plutôt scientifique, initiait de façon très pointue ses élèves à l'observation, un autre obtenait dans sa classe de superbes peintures. Mais tous donnaient avant tout, la parole ou favorisaient les actions des enfants qui leur étaient confiés.
F. L.

Pour moi, Freinet est comme un mariage qui chaque jour apporte plus d'affinités et me procure ainsi des interrogations sur les différences existantes dans les quelques vécus de mon expérience, au Nord-Est du Brésil. La richesse pédagogique et existentielle qu'apporte la Pédagogie Freinet m'a apporté des joies grâce aux possibilités acquises mais en même temps, je constate la différence de notre histoire dans le temps et dans l'espace. Mais je surmonte ces différences quand je vis les principes de base de la Pédagogie Freinet: liberté d'expression, coopération, tolérance, respectant la démarche de chaque élève et de chaque professeur en liant l'école et la vie, le changement des habitudes avec une quête constante de nouvelles expériences m'entretiennent en apprentissage continuel. L'apprentissage avec les écoles de favelas a été difficile et je me sentais faible devant les difficultés en étant éloignée mais j'y suis toujours retournée car je crois que le travail avance.
Me sentir en processus d'apprentissage constant m'apprit comme à Célestin Freinet et à ses amis que le savoir n'est pas la propriété de quelques-uns mais qu'il est à la portée de tous... Continuer mon chemin et apprendre chaque jour de ma vie pédagogique et personnelle font de moi «un éternel apprenti».
Fatima Morais (Brésil)

Ce n'est pas seulement Freinet qui nous a apporté, mais le Mouvement Freinet tout entier. Bien sûr, Freinet en est à l'origine, mais les pionniers qui l'avaient rejoint avaient le même ESPRIT.
L'expression libre dans ses divers domaines, m'amenait souvent à me poser des questions sur les réactions de tel ou tel enfant, sur... peut-être ses problèmes. Comment les déceler? Comment l'aider? D'où le besoin pour moi de me documenter davantage, de travailler à la commission «Connaissance de l'Enfant».
La correspondance, les échanges, le travail au sein d'équipes diverses, les stages, les congrès ont tissé entre les camarades des liens qui sont allés se renforçant au cours des années.
Sacrifier une semaine de vacances pour un stage, payer de ses deniers stages et congrès, non ce n'était pas un sacrifice. C'était avec joie qu'on s'y préparait, qu'on y participait pleinement, emportant documents, travaux... à soumettre à l'appréciation des autres, toujours dans l'espoir d'aider le Mouvement à aller plus loin.
Pour ceux des années 1950-70, c'est toujours avec la même joie qu'on se retrouve - stages Guérin, Rencontres Espéranto...-, parfois après des années d'éloignement, et qu'on est encore prêts à se remettre au travail ensemble.
Pendant l'été 1947, Paul suivit le stage Freinet à Cannes. Il consacra, en outre, bon nombre de jeudis à la correction des projets de B.T.. Le Chanvre (n°133) qui sortit en décembre 1950, puis l'Architecture Renaissance en Touraine (n°389) pour lequel il prit également des photos (travail de longue haleine qui ne fut publié qu'en janvier 1958!). En 1957 était créé le supplément S.B.T., puis B.T.Son en 1960, B.T.J. en 1965, B.T.2 en 1968 et Périscope en 1983 pour les collégiens et lycéens, J.Magazine en 1979 pour les enfants qui commencent à lire, Grand J. en 1990 pour les sept-neuf ans.
Dans notre milieu forestier, les animaux, la chasse à courre donnaient lieu à de nombreuses études et de recherches. En février 1956, l'hiver étant très rigoureux les enfants du C.E. s'étaient apitoyés sur le sort des cerfs dans la forêt enneigée. Chaque jour, apportant une nouvelle idée, une nouvelle aventure, peu à peu est née l'histoire de Faon-Faon, à la fois pleine d'imagination et de détails réels pris sur le vif. Depuis sa naissance au creux d'un taillis empli de violettes et de coucous, chaque jour une nouvelle page agrémentée de dessins allait s'ajouter aux autres, sur le mur. Il en est résulté la B.T.J. n°29, Cerfs, Biches et Faons, parue en 1968, mais dépouillée de toute la poésie de l'album original.
Dans les cahiers de roulement, les circuits, les diverses équipes de travail, nous avons maintes fois vérifié cette formule chère à Freinet: «Travailler ensemble». Chacun exposait son travail, ses échecs aussi bien que ses réussites, ses problèmes. Tous profitaient des expériences des autres et s'enrichissaient mutuellement de leurs connaissances dans des domaines divers. - ex. après le stage de Grandmont, le cahier avec Emile, Le Gal et d'autres -.
En travaillant ensemble, on apprenait à se connaître, à s'apprécier, même quand on n'était pas d'accord, n'hésitant pas à apporter sa critique dans un but constructif. - Je pense à des critiques faites lors de démonstrations, qui voulaient surtout montrer aux nouveaux des écueils à éviter -.
D. P. P.

Après la mort de Freinet, pour répondre au désir d'Elise de multiplier les manifestations ICEM dans diverses régions de France - Congrès régionaux -, nous avions mis sur pied, à Brest, durant les vacances de février 1969, les Journées d'études régionales ICEM pour tout l'Ouest. Elles devaient être un moment de réflexion et de discussion sur la pédagogie Freinet.
Lors de la dernière journée de travail à laquelle participait l'Inspecteur d'Académie du Finistère, Madeleine Porquet, Inspectrice des Ecoles Maternelles, et militante du Mouvement Freinet, lui a demandé:
- «Accepteriez-vous la création d'une Ecole Pédagogie Freinet?»
Favorable à cette «Unité Pédagogique», l'Inspecteur d'Académie a donné son accord de principe... si une école s'ouvrait, à Brest par exemple.
Nous avons attendu plusieurs mois... Une réponse affirmative est parvenue au Groupe finistérien de l'Ecole Moderne, début décembre 1969. Une école devait s'ouvrir à Kérédern, un quartier neuf de Brest, à la rentrée scolaire 1970-71, cinq classes devant fonctionner à cette date.
Le 5 février 1970, le Groupe ICEM du Finistère, en Assemblée générale, précisait les conditions de notre acceptation:
l - L'équipe d'animation de cette école constituerait une «Unité Pédagogie Freinet», avec la liberté donc d'expérimentation dans le cadre de cette pédagogie.
2-L'équipe proposée - 5 camarades de la région brestoise appartenant au Groupe ICEM 29 et volontaires pour vivre l'expérience - devrait être nommée «en bloc». Nomination globale de l'équipe et non nomination d'individus.
3-L'école fonctionnerait avec un effectif maximum de 25 élèves par classe.
Après les incontournables péripéties administratives et surtout syndicales, la création de l'Ecole Pédagogie Freinet de Brest-Kérédern fut acquise à 1'unanimité, lors du Comité Technique Paritaire des 24 et 25 février 1970.
Au Mouvement du Personnel de juin 1970, chacun des cinq volontaires a ainsi formulé sa demande de mutation: Je sollicite ma nomination à l'école Pédagogie Freinet de Brest-Kérédern au sein de l'équipe présentée par le Mouvement de l'Ecole Moderne du Finistère: Emile Thomas, Mimi Thomas, Marie-Louise Donval, Jacques Bachelot, Denise Cévaër. Je retire ma candidature si l'équipe entière n'est pas nommée.»
Finalement, nous avons été tous nommés et même au barême.
Nous commençons donc à cinq notre vie d'équipe Freinet à la rentrée 1970-71.
Les deux premières années se déroulent dans une vieille école désaffectée d'un autre quartier et qui a un petit air d'école de campagne, en attendant la construction de l'école dans laquelle nous devrons normalement fonctionner mais sur l'architecture de laquelle nous ne pourrons hélas influer. Pourtant, les enfants avaient imaginé de nombreux plans!
Et nous allons tâtonner!
- Cinq maîtres qui vont travailler ensemble, échanger...
- 75 enfants (lère année de 1'école) venant de 23 écoles différentes et dont le nombre va aller en augmentant comme celui des maîtres.
- Des parents à qui nous devrons expliquer une pédagogie différente de celle qu'ils connaissent, que nous devrons convaincre... Malgré l'opposition de certains, nous finirons par en convaincre la majorité.
Ce tâtonnement général va faire naître:
- les conseils coopératifs de classe et les conseils d'école pour établir les règles de vie, discuter les projets...
- nos réunions hebdomadaires entre enseignants, sur tous les problèmes qui se présentent, en plus des réunions informelles à 2, 3...après la classe.
- nos réunions avec les parents et même des réunions de parents entre eux, à l'école.
-l'ouverture entre classes pour différents ateliers au niveau de l'école. Exemple: réalisation d'une fresque murale dans le préau (25 à 30 mètres de long).
- l'ouverture aux parents qui animeront aussi des ateliers.
- l'ouverture à d'autres intervenants.
- l'ouverture à des enseignants intéressés par notre pédagogie.
- les relations avec le Centre Social voisin où nous avons, un moment, organisé des ateliers pour les enfants du quartier le mercredi après-midi.
- des activités avec un groupe en recherche des Eclaireurs de France...
- Nous participerons même à l'installation d'un marché bio dans le quartier en soutenant de jeunes agriculteurs.
Peu à peu, nous réussirons à créer un climat de confiance qui annule rapidement les rapports hiérarchiques dans l'école, facilitant ainsi, les relations à tous les niveaux. Mais malgré un inspecteur sympathisant, nous ne réussirons pas à faire établir d'autres critères d'évaluation de notre travail que l'inspection traditionnelle.
A la rentrée scolaire 1972-1973, nous intégrons l'école neuve «style caserne». Il y a dix classes, donc dix maîtres. Un peu plus tard, nous obtiendrons une classe de perfectionnement que rapidement nous allons transformer de notre propre autorité, celle de l'équipe. Les enfants qui administrativement devraient s'y trouver restent dans les classes dites normales, la maîtresse de perfectionnement les recevant à tour de rôle par petits groupes pour un soutien déterminé, même d'autres enfants iront y chercher un «p'tit coin tranquille».
Nous étions forts de nos idées et nous avons beaucoup travaillé et malgré l'architecture de l'école, une vie agréable pour les enfants s'est établie même si, de temps en temps, il a fallu faire le point ensemble, enfants et enseignants. La vie de plus de 200 enfants ne s'organise pas comme pour 75.

Un extrait de la Charte de l'équipe
L'équipe pédagogique de Kérédern est constituée d'enseignants volontaires pratiquant la pédagogie Freinet dont ils respectent les principes fondamentaux et qui s'engagent à adhérer à ses projets pédagogiques et institutionnels.
Sur le plan pédagogique, les membres de l'équipe rappellent leurs démarches actuelles:
- l'apprentissage de la lecture sur au moins deux ans
- le respect du rythme de chaque enfant par le travail individualisé et l'harmonisation des programmes
- le soutien pédagogique apporté de façon non-discriminatoire
- la libre utilisation de la bibliothèque d'école, outil de travail privilégié
- l'existence d'ateliers décloisonnés, animés par des parents
Sur le plan institutionnel: la vie coopérative et la gestion collective de l'école...
au niveau de la classe:
élaboration en commun des plannings quotidiens ou hebdomadaires, des règles de vie du groupe classe, d'une organisation matérielle propre au groupe.
au niveau de l'équipe:
la mise en place de commissions chargées de l'administration, des finances, des relations avec l'ICEM, de la bibliothèque, des relations avec les parents d'élèves, de la vie syndicale la mise en place de réunions fixes hebdomadaires (problèmes administratifs) et de réunions pédagogiques.
au niveau de l'école:
existence d'un conseil d'école (délégués de classes et représentants des maîtres) qui statuent sur les règles de vie de l'école, les projets pédagogiques...

Ce qui a, peut-être, été le point d'orgue pendant ces années, c'est notre bibliothèque.
Au Congrès Freinet d'Aix-en-Provence, à Pâques 1973, où nous présentions une exposition sur le thème «L'ouverture de l'école», nous avons participé aux débats animés par Colette Marchand sur l'importance d'une bibliothèque et visité l'exposition présentée par «La joie par les livres» «Echanges et bibliothèques». Nous nous portons volontaires pour l'expérience d'une bibliothèque à l'école qui serait offerte par Echanges et bibliothèques.
Après diverses tractations avec l'Inspecteur, la Municipalité, la bibliothèque municipale et Mme Gruner Schlumberger présidente d'Echanges et bibliothèques, celle-ci nous informe, le 3 mai 1974, qu'elle nous fournit la somme de30 000F pour l'achat de livres, la Municipalité brestoise fournissant la même somme d'argent pour l'aménagement de la grande salle de l'école.
Et l'aventure commence.
Une bibliothécaire de l'Association qui la paie vient travailler de septembre 1974 à la fin de l'année 1975. Pendant trois mois, sous sa direction, des mamans vont travailler avec elle pour l'étiquetage, la couverture des livres, la préparation des fiches...
En janvier 1975, les enfants prennent possession de ce lieu qui va devenir le coeur de l'école. Ils en deviennent les utilisateurs à part entière, avec l'aide de la bibliothécaire, des «bibliomères», d'un enseignant déchargé d'une partie de sa classe - mi-temps -, et d'Emile le «bibliogrand-père» qui, ayant pris sa retraite l'été 74, va pendant six ans travailler à la bibliothèque, bénévolement bien entendu, les après-midis du mardi et du vendredi.
Nous n'étions pas peu fiers de notre trésor que sont venues visiter de nombreuses personnes militant dans différents quartiers de la ville, lorsque la bibliothèque a pris sa vitesse de croisière.
Avant cela, les enfants, les adultes ont tâtonné pour organiser l'utilisation des 4000 documents: BT, livres, documentaires, albums, etc...
Il a fallu établir des règles, et plusieurs conseils de classe, d'école, et réunions avec les parents ont été nécessaires. C'est que le passage à la bibliothèque était intégré librement dans le plan de travail des enfants et il fallait éviter l'encombrement.
Nous avons vu se développer le plaisir de lire, l'autonomie des enfants, la collaboration entre petits et grands, leur responsabilité dans le respect du livre - oh! bien sûr, il a fallu de temps en temps faire ensemble des mises au point: soigner les livres, ne pas faire de bruit etc...-, un dialogue plus authentique entre les mamans qui travaillaient avec tout ce petit monde. Des parents de milieu simple, ayant vaincu leur timidité pour venir aider se sont sentis valorisés.
Ça n'a pas toujours été un chemin de plaine, et il a fallu affronter quelques vicissitudes, chercher des solutions au départ de la bibliothécaire, au manque d'instituteur détaché, etc...
Les années ont passé. Malgré diverses circonstances défavorables: vieillissement du quartier, opposition larvée contre une pédagogie différente, problèmes avec l'Administration..., 25 ans après le démarrage de l'école, l'équipe Freinet existe toujours avec sa bibliothèque. L'école a été transférée dans un autre quartier de Brest où elle jouit maintenant d'un environnement plus agréable. Il y a actuellement cinq classes.
Il nous arrive à tous les deux et à notre amie Marie-Louise de nous y retrouver. Quelques camarades avec qui nous avons travaillé, Annie, Yvon, Youenn... sont toujours là.
M. T. et E. T.

Les années passées dans l'équipe pédagogique de Kérédern à Brest furent essentielles dans ma quête d'une technique de vie. Elles m'ont apporté d'autres perceptions et perspectives dans le domaine de l'éducation.
En même temps que je participais à de nouvelles pistes d'activités, élaborées par l'équipe, la recherche d'une autre organisation structurale de l'école a très vite ouvert d'autres horizons: la création d'une bibliothèque lieu de vie permanent, le décloisonnement des classes, l'école ouverte sur le quartier, le cheminement vers l'équipe élargie impliquant toutes les personnes ayant quelque rapport avec l'établissement, ont exigé un énorme travail de réflexion et de mise au point... D'où des moments très heureux, entrecoupés de confrontations parfois houleuses. Mais aussi le sentiment pour tous les membres de l'équipe, je crois, d'avoir réussi malgré une architecture et un environnement figés, la construction d'une Ecole plus vivante et plus conforme aux besoins et aspirations des enfants. Et ce, malgré certaines critiques, suspicions, hostilités.
En retraite depuis 1983, j'ai, depuis deux ans, été sollicitée par les enseignants de l'école Freinet brestoise pour animer un atelier dans le cadre d'activités décloisonnées. Et je m'y sens bien, malgré l'aspect peut-être un peu désuet de mon atelier «bricolage»... et les enfants aussi, d'ailleurs, y donnent libre cours à la création.
Autre constatation: admirative devant l'apprivoisement par tous, les enfants comme les maîtres, des outils modernes de communication, je décèle toujours dans le bouillonnement de leurs motivations et recherches, la pérennité des principes fondamentaux énoncés par Freinet... Particulièrement ouverture sur le monde.
M-L. D.

Les membres de l'école de Kérédern ont consacré plusieurs séances de réflexion aux conditions et aux principes de l'inspection. Ils ont décidé d'élaborer et de soumettre le présent projet:
Notre pratique pédagogique nous conduit à remettre en cause le principe de la hiérarchie.
- D'une part, nous travaillons en équipe pédagogique. Tous les membres de l'équipe sont partie prenante dans les conceptions pédagogiques de chacun. De nombreuses décisions sont le résultat d'une réflexion collective. La classe de soutien en est un exemple précis. La responsable de cette classe n'a pas décidé seule de la forme de travail adoptée, mais elle a auparavant réuni les enseignants de l'équipe et élaboré avec eux les structures de sa classe.
- D'autre part, l'un des grands principes de notre pédagogie consiste à établir avec l'enfant des relations amenant à une remise en cause de la hiérarchie dans nos classes.Tout est basé, au sein de la communauté classe, sur une vraie coopération, qui, pour nous, consiste en une prise en charge, par la classe tout entière:
- de l'organisation de son propre travail.
- du contrôle des diverses activités
- de l'élaboration de ses propres règles de vie.Comme nous tentons de changer les rapports enseignants-enseignés, nous pensons qu'il est nécessaire d'étudier et de modifier les rapports inspecteur-inspecté.Nous ne pouvons accepter l'inspection individuelle et l'arbitraire du rapport et de la note. C'est pourquoi nous avons pensé qu'il était nécessaire de proposer à l'administration une nouvelle forme de relations. Notre réflexion nous a amenés à envisager:
- le refus de l'inspection
Ce choix n'est pas envisageable en équipe pédagogique.
- l'inspection collective: elle répond le mieux à nos aspirations d'équipe. Elle nous amène à nous poser le problème de la notation: nous acceptons une note dans la mesure où celle-ci n'est plus la sanction d'un travail, d'un choix idéologique
- la note serait attribuée en tenant compte uniquement du critère de l'ancienneté.
Il apparaît dans cette prise de position face à la note que nous ne pouvons plus avoir avec l'administration des relations hiérarchiques. Nous pensons que celles-ci devraient être d'une autre nature.
L'IDEN est avant tout un conseiller pédagogique, en particulier lorsqu'il rend visite à un instituteur.
Pourquoi, dans ces conditions, ne viendrait-il pas à l'école dans le cadre de visites motivées par des propositions de travail ou de réflexion sur des thèmes, comme par exemple la bibliothèque de Kérédern et la lecture, etc.....
L'inspecteur, s'il le désire, pourra venir dans nos classes et ses visites auront un caractère identique à celui des nombreuses visites que nous recevons et acceptons tout au long de l'année (parents d'élèves - psychologues - normaliens).
L'Equipe de Kérédern.

En septembre, les enfants ont très vite appris que j'étais nommé sur le poste de directeur et n'ont pas manqué de me saluer, un peu ironiquement je dois le dire, d'un «Bonjour monsieur le Directeur».
Eh! oui, c'est mon tour cette année et pendant deux ans encore, il faudra que j'assume le nom de Directeur.
- Comment ça, pendant deux ans seulement?
- Ben, oui. Chez nous, ça tourne, comme on dit. L'équipe des instituteurs - nous sommes 5 - s'est mise d'accord pour que la vie de l'école soit prise en charge par l'ensemble des instits, tâches matérielles, administratives et pédagogiques.
Cela rappelle, me dit-on, une gestion collégiale. Autrement dit, le directeur n'est pas vraiment le directeur. Il représente l'école parce qu'il en faut bien un, mais tout le travail est partagé entre les 5 instits. Vous voulez des détails? Bon.
Tout d'abord, une réunion hebdomadaire du mardi après la classe nous réunit tous. S'y joignent également la C.E.S. employée à la bibliothèque. Nous passons en revue les différents problèmes qui se sont présentés à nous, lisons le courrier de la semaine pris en charge à tour de rôle par chacun, ou selon ses disponibilités. C'est un moment important car c'est là que se prennent les décisions et que s'organise la semaine à venir, que se répartit le travail à faire.
Par exemple,. Annie s'occupe des finances. Ce qui ne veut pas dire qu'elle décide de dépenser toute notre fortune, celà se décide en commun. Chaque classe a des besoins particuliers en fin et en début ou au cours de l'année et chacun estime pour sa classe les commandes à réaliser. Annie rédige les conseils d'enfants qui paraissent dans le journal des enfants «Chipie La Galette». Elle range tous les papelards dans le bureau où il y a toutes les archives.
Quelqu'un d'efficace donc et d'hyper organisée. Yvon, quant à lui, a la prérogative d'être souvent l'animateur de nos réunions, réunions de parents, du conseil d'école.... eh, oui, il cause bien, sait synthétiser, laisser le débat se dérouler sans trop de digressions et permettre aux arguments des uns et des autres de s'exprimer. Ce n'est pas systématique car là aussi on essaie de tourner et d'animer à tour de rôle.
Maryse s'occupe de la rédaction du «Chipie-Infos», la «feuille de chou» que reçoivent chaque lundi les parents d'élèves. Lien indispensable pour une bonne intormation entre les partenaires de l'école. Travail fastidieux certes quand il faut rédiger et mettre en forme les articles des uns et des autres et avoir la vigilance de ne rien oublier chaque semaine. C'est la mémoire du groupe en quelque sorte. Loïc et moi n'avons pas vraiment d'attribution particulière. Et oui, c'est comme cela. Alors que faisons-nous? On n'arrête pas... Entre les différents courriers à rédiger pour la mairie ou l'inspection, les coups de téléphone pour répondre ici et là, s'occuper des relations avec les syndicats, il y a de quoi faire.
Et puis... et puis... ce n'est pas tout. En effet, le directeur reçoit une indemnité supplémentaire. Et si vous vous distribuez le travail de direction, que devient cette indemnité, me direz-vous?
Eh bien! elle aussi est mise à la disposition de l'équipe et est utilisée chaque année selon les besoins du moment ou bien on en discute l'utilisation pour plus tard.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur l'équipe de l'école Freinet. Travailler de cette manière permet à chacun de se sentir soutenu, d'avoir un rôle à part entière au sein de l'école et de faire partie d'une dynamique collective indispensable à la bonne marche de l'école.
Youenn Tempéreau

Il y a bien longtemps déjà Célestin Freinet déballait au sein de sa classe de campagne les premières casses d'imprimerie, réalisait ses premiers journaux d'enfants, engageait la première correspondance scolaire, avec René Daniel, instituteur finistérien.
C'était là l'illustration vivante de trois grands principes fondateurs de la pédagogie initiée par Freinet, créer, s'exprimer et communiquer, puisés à la source des besoins fondamentaux de tout individu en devenir.
Textes imprimés, journal, correspondance, ces techniques comme on les a appelées avec parfois un effet réducteur pervers, se sont affinées au cours des années, mûries grâce aux échanges d'expériences coopératives de tous les instituteurs qui les pratiquaient, pour devenir des outils adaptés à leur époque....
...époque désormais bien révolue, qu'on le regrette ou non, qu'on se sente ou non gagné par la nostalgie de ces petits caractères de plomb manipulés avec soin, de l'odeur éthérée des encres grasses ou du coup de langue sur l'enveloppe pour les «corres», déposée précautionneusement dans la boîte aux lettres.
Car il faut bien le reconnaître, la cybernétique a fait une entrée fracassante dans les classes Freinet. Il ne se passe plus de jour sans que s'entendent les bips discrets des ordinateurs ou le ronronnement incessant des imprimantes!
Le journal scolaire est passé à la moulinette du traitement de textes, le scanner avale dessins et photos des enfants, le fax avale et régurgite leurs échanges, des foisons de messages télématiques débarquent dans nos classes tous les matins, bientôt le mail électronique avec l'escuela Freinet de Mexico sera un jeu.... d'enfants grâce à Internet!
Non, tout ceci n'est pas le boniment illusoire d'un représentant en matériel informatique branché, ces outils ne fonctionnent que soutenus par la trilogie de départ et ne sont qu'à son service, créer, s'exprimer et communiquer de façon authentique.
On n'a jamais vu l'outil créer le besoin, par contre création, expression et communication ne manqueront pas et ne manquent pas d'être dynamisées par ces outils nouveaux donc prometteurs.
PS.: que les nostalgiques se rassurent, les casses de plomb de nos vieilles imprimeries Freinet et nos limographes sont toujours fidèles au poste!
Yvon Gac.

Employée en tant qne C.E.S. je m'occupe de la bibliothèque. Ayant fait des études supérieures, mon statut me fait pester quelquefois, mais j'estime avoir de la chance de faire quelque chose qui m'intéresse et dans un milieu où je suis considérée. Je me passionne vraiment pour le travail autour des livres et le public d'enfants est toujours surprenant. A l'école Freinet, la bibliothèque a une place importante dans la pédagogie. C'est agréable de voir qu'elle est bien exploitée. Il ne s'agit pas seulement d'un lieu où les enfants peuvent emprunter un livre mais d'un lieu vivant où l'on apprend à être autonome dans ses recherches documentaires, un lieu agréable où l'on aime se retrouver autour d'un livre.
La bibliothèque est un peu la plaque tournante de l'école où l'on sait qu'on peut trouver une oreille attentive à toutes sortes de problèmes.
En fait, c'est chouette de trouver sa place dans cette école si dynamique où tout est basé sur l'échange, le dialogue et l'écoute.
Laure Bertucci

Le journal, outil essentiel, avait besoin des nouvelles techniques pour être imprimé plus fréquemment.
Ces nouvelles techniques, on savait bien ce qu'elles étaient, mais les instituteurs n'étaient pas très «branchés ordinateur».
C'était en 1990 et l'opportunité existait depuis peu: embaucher et payer un C.E.S. sans se ruiner. L'association de parents fut rapidement convaincue et je m'installai avec l'ordinateur, le fax, la photocopieuse et le téléphone dans la «Salle Informatique et Communication».

Les communications à l'école Freinet.
- Le journal des enfants (hebdo).
- Le journal d'infos adultes (hebdo).
- La distribution dans les classes des fax qui nous parviennent.
- La distribution dans les classes des messages minitel.
- La distribution dans les classes du courrier.
- La rédaction des fax, lettres, messages minitel.

Ma salle fonctionnait, comme la bibliothèque, en atelier permanent, lieu où l'enfant va seul pour y faire ce qu'il a à faire, souvent taper un texte pour le journal, expédier un fax ou préparer un message pour le minitel.
Toutes les écoles Freinet ou presque ont leur journal. C'est là que les enfants s'expriment, il est lu par tous ou presque, et les parents ne sont pas les derniers à le lire. Tout à l'heure un enfant de l'école me parlait de ses grandes vacances... «D'ailleurs, tu as dû lire ça dans Chipie, Ça se passait au Portugal, tu vois pas...? ah! bon!». On y apprend plein de choses.
La messagerie minitel, quant à elle, permet des échanges de messages courts, des petits textes, des demandes de documentation, des demandes de correspondants, des résultats d'enquête... Ces messages peuvent être tapés directement au clavier du minitel, mais l'ordinateur permet qu'on les prépare à l'avance et on gagne du temps à l'expédition, donc de l'argent. Le matin, il y a toujours un môme qui est en avance pour mettre en marche l'ordinateur et lancer le programme de récupération des messages. Les messages sont photocopiés et distribués dans chacune des classes pour être lus. Et si on veut répondre, on trouve un moment pour aller taper sa réponse! Tout cela nous paraît à nous un peu routinier, mais on se rend bien compte que ces petits font leur vie d'une manière plutôt sympa, et acquièrent une facilité à communiquer que bien des adultes leur envient.
Le lundi, c'était le jour de maquettage et de la photocopie des journaux, souvent cinq feuilles A3 en recto verso, cent trente exemplaires de chacun, pour faire des journaux de vingt pages, agrafés au milieu. Tout cela occupe quatre enfants et moi-même pendant toute la journée, sur un rythme dément. Quelle joie de pouvoir distribuer, une ou deux minutes avant la fin de la journée, ce papier que tout le monde attend! Il restera, pour le lendemain, à faire les étiquettes pour l'expédition par la poste, de trente exemplaires, à des écoles qui nous expédient leur canard, en échange. Coopération, c'est le concept primordial. Les enfants coopèrent, s'entr'aident, demandent de l'aide aux adultes. Les adultes font de même entre eux et envers les enfants.
J'ai participé à cette micro-société pendant trois années en contrat C.E.S.. où j'ai apporté mes compétences et certainement des marques de ma personnalité, j'y ai appris beaucoup et j'ai donné autant. J'ai participé à toutes les réunions du personnel de l'école (deux heures le mardi soir,. un repas à l'extérieur chaque semaine pour discuter, plus détendu, les temps de récréation....) sans compter le colloque des écoles rurales, les réunions du groupe départemental de l'ICEM. Actuellement je perçois encore mes allocations de chômeur, suite à cet «emploi» et je travaille encore pour l'école, bénévolement si on peut dire (car je ne pourrais pas le faire sans les subsides prodigués par l'ASSEDIC! qui aurait bien tort de me couper les vivres!
Henri Boitier - Chômeur

Un jour, poussé par le désir de «protéger» mes enfants de relations pédagogiques néfastes (à mon goût), je poussai la porte de l'Ecole Freinet.
Les locaux n'étaient pas moins poussiéreux, ni plus beaux que dans un autre groupe scolaire, mais j'eus la sensation immédiate qu'on y respirait un air plus frais. C'était en milieu de matinée et j'arrivais un peu en intrus. Quelques enfants circulaient et me regardaient, l'air beaucoup moins intrigué que moi qui découvrais dans leur manière d'être la marque d'une grande liberté. Cette première impression ne fit que se confirmer par la suite lorque je discutais avec les instits ou les enfants.
A «Freinet», à la base de tout, il y a le Respect de l'Autre, à quelque place qu'il se trouve. Cela, je le remarquai tout de suite et c'était déjà énorme. Mais en plus de la vie en bonne intelligence, je sentais ce désir de fédérer, d'associer, d'entrelacer les compétences, de nouer des liens entre les membres de l'école: instits, enfants, parents....
Ensuite, ce fut la très grande importance accordée à la liberté d'expression qui m'enthousiasma. Ce droit, si fondamental, est ici institué et vécu avec un rituel très solennel comme il se doit aux choses auxquelles on tient particulièrement. Mais la solennité ne brise en rien le charme de la spontanéité. Et comme ça fait du bien d'entendre un enfant dire qu'il n'est pas d'accord et pour quelles raisons il ne l'est pas!
Enfin, la pédagogie de l'école Freinet me remet en mémoire cette phrase superbe: «Apprendre sans désir, c'est désapprendre à désirer».
Aussi, quand mes enfants s'en vont ou reviennent de l'école, je me dis que «Freinet» est vraiment l'école telle que j'ai toujours désiré qu'elle soit.
Jacques Cosson. - (parent d'élèves)

Vue de l'extérieur, c'est une école absolument comme les autres: c'est-à-dire franchement pas terrible, un peu grisounette sur les bords, un peu trop anodine au milieu. Vue de l'intérieur aussi d'ailleurs: des dessins d'enfants surréalistes ou trop réalistes au choix, épinglés sur les murs. Un couloir flanqué de rires, de cavalcades et de traces de pieds sur les murs. Une cour un peu étroite un tourniquet banal. Et surtout des frimousses vieilles de sept à dix ans, absorbées dans leurs galops effrénés, ou des fronts tout plissés sur une addition un peu corsée. Une école, quoi.
Sauf que dans cette école, on ne pense pas tous les jours aux vacances, parce que dans cette école on s'y trouve bien. Je sais de quoi de parle, j'y suis allée.
Il y a un petit quelque chose qui flotte dans l'air, un petit vent qui donne faim d'apprendre, de regarder, de construire, de faire des projets, et de les réaliser, de rire et de voyager, de jouer et de travailler, de rencontrer des tas d'amis et de les aimer. De vivre, enfin. Normal, vous allez me dire une gamine de neuf ans, c'est rare qu'elle n'ait pas envie de tout ça O.K.. Mais avez-vous déjà rencontré un enfant à qui l'école donne envie d'ouvrir les yeux?
Alors bon, moi, je dis merci. Merci à mes parents d'abord qui ont eu l'idée éminemment appropriée de me mettre à l'école Freinet. Et merci à l'école pour m'avoir permis d'apprendre à mon rythme, sans être jugée ni classée instantanément dans les «bons» ou les «nuls». Merci pour m'avoir permis de développer ma propre personnalité, d'exprimer mes idées sans être obligée de rentrer dans aucun moule. Merci pour toutes les choses indispensables - étrangement extérieures au programme scolaire - que j'ai apprises: gérer mon travail toute seule, faire du ski, gréer un bateau, faire du théâtre, m'exprimer en public - cette liste n'est, bien entendu pas exhaustive - en plus des matières classiques dans lesquelles je me débrouille plutôt bien. Tout ça dans l'ambiance la plus épanouie que j'ai connue de ma vie d'accord, pas très longue. Cinqannées de bonheur. Si, si, c'est possible.
Hélène Festy - Ancienne élève - Ecole Freinet


L'enfant, acteur de sa propre formation

En 1963 une visite de trois jours avec Freinet est programmée pour visiter à Milan, une dizaine d'écoles...
La première, c'est l'école maternelle Montessori.
Freinet nous disait parfois: «c'est une grande ancêtre».(Jamais, il n'a oublié de se référer aux anciens pédagogues, et il a fait publier sur les B.E.N.P., leurs biographies... elles sont encore à lire.
«Mais étant plus jeune qu'elle, c'est comme si je montais sur ses épaules».
Un vrai palais dallé de marbre nous accueille, avec sur le sol, les formes des petits pieds en marbre de la couleur des classes.
Nous sommes frappés par le silence. Une école maternelle ça vit, ça piaille. Ici rien.
La salle est remplie de très jeunes enfants, tous assis en rangs de tables, et de leurs petites mains, ils enfilent un petit truc dans un machin, avec sérieux. Une jeune petite bonne soeur trottine, en chaussons, entre les rangs. Allons-nous oser lui demander le pourquoi, le comment du silence? Freinet lui-même hésite.
«Oh! mais dit la jeune bonne soeur, je ne leur parle jamais...»
Je conserve de cette visite une vision de frigidaire. Le décor de la pièce de réception est plastique - avec - sur la table, une grosse brioche. Elle l'est peut-être elle aussi? Ces dames sont gentilles pourtant.
Ensuite, visite de l'école primaire. Les maîtres nous disent à voix basse: «Que vous avez de la chance, vous Français! vous êtes libres de votre méthode, dans vos classes».
Nous apprenons que l'école entière, de la Maternelle au Secondaire, appartient au Groupe des Puissantes Aciéries. Nous échangeons nos remarques avec Freinet. Il s'en trouve une que je crois exacte: c'est la constatation que nous venons d'assister au préapprentissage des futurs ouvriers, qui, dès le jeune âge, sont conditionnés aux gestes d'obéissance et d'automatisme des chaînes.
Cette visite à l'école Montessori ravivait en Freinet la hantise de voir sa pédagogie fossilisée.
Maria Montessori ne l'avait-elle pas provoquée par elle-même, sans peut-être s'en rendre compte, en instituant un «label Montessori» qui avait un code immuable, malgré le temps qui passait.
Freinet lui-même s'est toujours refusé à une attitude semblable, jamais il n'a qualifié sa façon d'enseigner de méthode.
Une méthode se fige sous des règles trop rigides. Les techniques évoluent. A celui qui se les approprie, de ne pas en être esclave et n'accepte pas d'entraver l'idéal qui le soutient.
Aucun mouvement humain ne peut être à l'abri des interrogations, ni des choix d'orientation. Si, au long du temps et des courants sociaux, les idées qu'il propage sont encore porteuses d'espoir et d'action, c'est que ceux qui oeuvrent ont trouvé, ou retrouvé, les racines de l'homme.
Tel l'arbre, la condition est de ne pas scier le tronc en empêchant la sève de monter.
Nul au monde n'a le droit de priver un être de son épa-nouissement et de son élan de vie.
P. Q.

Au cours de mes diverses expériences, c'était le contact avec Célestin Freinet, la théorie du tâtonnement expérimental, le concept travail-jeu, la méthode naturelle d'apprentissage et surtout la technique du texte libre, qui vraiment m'ont fait comprendre, et vivre, comment en partant de l'enfant, lui faisant confiance, lui permettant de s'exprimer, se réaliser et créer, on pouvait atteindre les objectifs fondamentaux d'une école qui, au lieu d'imposer des connaissances, les suscite, au lieu de modeler de l'extérieur, provoque le fleurissement intérieur de toutes les potentialités humaines.
Maria Amàlia Borges (Portugal)

La pédagogie Freinet m'a ouvert de nouveaux horizons, elle m'a révélé que l'enfant, comme tout être vivant se développe surtout par son activité personnelle. Pour que l'enfant développe ses aptitudes, il n'est qu'un secret «faire agir l'enfant, mobiliser son activité».
L'éducateur doit être un «entraîneur», un guide un «éveilleur». Il oriente, stimule, il contrôle. L'attitude de l'éducateur est faite de compréhension, de calme, de confiance, d'une certaine joie de vivre et de se retrouver ensemble.
Je rends hommage à Freinet. Grâce à ses techniques, j'ai su me préserver de toute sclérose scolastique. Je suis descendu de ma chaire-piédestal, j'ai ouvert les fenêtres, j'ai décroisé les bras, tout en enflammant l'âme de l'enfant et en réchauffant son coeur.
Sans Célestin Freinet, ma pratique scolaire aurait été sans jus et sans grande réussite. Ces élèves qui ont fini leur scolarité dans mes classes à Rosport, en sont les témoins. Ils m'ont certifié que les techniques Freinet ont été pour eux un grand enrichissement pour leur carrière future.
A. S.

A nous, les anciens compagnons de Freinet, la présentation et la réalisation d'une pédagogie qui donne la parole aux enfants sont devenues une mission vitale. Pour nous, appartenir par delà les frontières, les pays, les langues, à une grande famille d'hommes qui, non seulement professionnellement, mais aussi à des occasions personnelles sont présents l'un pour l'autre, est devenue une heureuse certitude. Grâce à Freinet, nous sommes unis et sécurisés dans une grande communauté qui poursuit un même but: créer pour nos enfants une société qui respecte leurs droits et leurs besoins, leur propre valeur et leur personnalité et leur donne la possibilité de devenir des hommes actifs responsables, libres, et ouverts à la critique.
H. J.

Au point de vue pédagogique, Freinet nous a apporté beaucoup dans la pratique de la classe: mettre en confiance, faire confiance comme faisait Freinet avec chacun de nous.
Les relations avec nos élèves de fin d'études n'étaient pas celles d'un adulte avec des enfants, mais celles de personne à personne.
Nous avons pratiqué la pédagogie de la réussite au lieu de mettre l'accent sur les échecs, nous nous sommes penchés sur les plus faibles ceux qui avaient le plus besoin de
nous.
C. Y. F.

Dans ma classe Freinet, je n'étais plus responsable de la discipline. Mes gamines avaient compris que pour vivre en groupe il faut des règles. Et ces règles, c'étaient les leurs. C'étaient elles qui les avaient élaborées au départ, puis modifiées quand elles le jugeaient nécessaire. C'étaient elles qui les faisaient respecter. Et ça change tout.
Juliette Moulineau.

Ne pas admettre les évolutions récentes du système éducatif, au moins dans le discours, parfois dans les pratiques, serait de mauvais aloi. N'a-t-on pas insisté ces dernières années sur la nécessité de se centrer sur l'enfant, apprenant? Déjà en tant que pédagogue Freinet - il faut toujours qu'ils ergotent ceux-là, c'est bien connu: jamais contents! -. Je me demande pourquoi réduire l'enfant à l'apprenant. Et puis à discuter avec différents collègues, favorables par ailleurs à cette évolution, souvent on comprend vite ce qui nous sépare. C'est bien toute la distance entre l'apprenant au sens strict et l'enfant, considéré dans sa globalité, c'est plus fondamentalement cette rupture philosophique d'une portée considérable.
En pédagogie Freinet, l'enfant - l'infans «celui qui ne parle pas» - est appelé à sortir de la condition dans laquelle on l'enferme depuis des millénaires, il peut parler, il parle.
P. D.

L'excellente formule du psychanalyste Alfred Adler «Eduquer, c'est comprendre et encourager» se vérifie. Un des résultats de la pédagogie de l'Ecole Moderne française les plus caractéristiques, n'a pas manqué de toucher de nombreux cliniciens, pédopsychiatres et psychologues, à savoir sa valeur thérapeutique incontestable. Je m'en convaincrai au long de mon itinéraire, dans votre sillage Freinet et Elise.
M. P.

Un pays ne peut évoluer que par ses conceptions nouvelles et originales, allant dans le sens de l'épanouissement de l'homme. Il n'a rien à craindre de l'avenir, si son action s'exerce sur l'enfant, ce ferment d'avenir, en le considérant comme un individu entier, avec sa personnalité propre, ses problèmes, et qui, telle une fleur, aspire à l'épanouissement, au respect.
La pédagogie Freinet est valable pour tous les enfants et tous les maîtres en marche vers un nouveau devenir. Il suffit d'apporter le désir d'être utile à l'enfance, de lui distribuer le bonheur auquel elle a droit, et de faire un grand pas dans l'adaptation d'un enseignement aux besoins actuels, réels des individus et des sociétés.
Ab. B.

Quel bonheur nous apporte les enfants de nos classes!
Ils arrivent le matin, heureux d'arriver à l'école et l'esprit vif, avec dix idées par minute. A peine sortis du car, les voilà qui racontent leur soirée et qui annoncent leurs projets tout en s'excusant parfois de n'avoir pu finir telle ou telle chose.
Après nos dix minutes de footing matinal, nous sommes prêts, les pieds au chaud dans les chaussons, à écouter et à regarder, autour de la grande table, dans l'ordre que le président de quinzaine fera respecter. La petite fille d'à peine six ans et le pré-adolescent de dix auront les mêmes droits et les mêmes devoirs au sein du groupe coopératif.
Il faut oser laisser l'enfant apprendre c'est-à-dire prendre à lui le monde qu'on lui donne. Il faut lui proposer l'environnement le plus riche, le plus varié et le plus complexe possible: des objets, des documents, des livres, des outils, de la technologie, de la place... et des techniques.
Alors, il va nous impressionner par ses capacités, ses inventions, son intelligence, sa rapidité et son envie de faire.
Pourquoi un enfant devrait-il s'ennuyer à l'école? Il passe dans son école une grande partie de sa vie, il y vit, il y grandit, il y apprend le monde des humains.
Combien de passions enfantines ont débouché sur des travaux d'adultes!
Bien sûr, il n'y a pas que Freinet a avoir pensé. De tout temps, on a philosophé sur le petit d'homme. Mais Célestin Freinet a accompagné sa pensée de pratiques, d'inventions matérielles et celles-ci ont engendré sa pensée en retour.
Avec Célestin Freinet, je travaille, je bricole, j'invente, je teste, j'améliore et je suis fier. Je suis fier de ce sourire d'enfant que j'accompagne un bout de chemin et qui n'oubliera jamais.
He. M.

J'ai essayé, ça n'a pas toujours bien marché, j'ai eu des déceptions- (à ce moment, je n'avais pas l'aide que vous pouvez avoir maintenant - mais pour rien au monde je n'aurais voulu revenir aux méthodes traditionnelles.
Parce que les techniques Freinet avaient apporté la réponse à mes questions.
Parce qu'elles font entrer la vie dans la classe.
Parce qu'elles permettent aux enfants de rester en classe tels qu'ils sont au dehors.
Parce qu'elles ne laissent aucun enfant à la traîne, chacun y trouve la possibilité de réussir.
Parce qu'elles établissent entre l'enfant et nous un lien d'amitié.
Parce qu'elles permettent l'épanouissement complet de l'enfant.
Parce qu'elles apportent beaucoup au maître en même temps qu'elles sont pour lui une source de joie et d'épanouissement (en particulier, c'est un plaisir de faire un C.P. et non plus une corvée).
Quand on a essayé et réussi, même partiellement, les techniques Freinet, il est impossible de ne pas être convaincu de leur supériorité.
C'est pourquoi nous les défendons parfois avec tant de chaleur.
G. B.

Outre la prégnance d'un bon sens populaire, et sans vouloir exagérer l'importance de l'oeuvre de Rousseau dans la pensée de Célestin Freinet, il me semble incontournable de rapporter d'abord bon nombre des préceptes de sa paidagôgia moderne à un fondement de morale humaniste. «Vivre est le métier que je veux lui apprendre. En sortant de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat, ni prêtre, il sera premièrement homme» dit Rousseau (Emile, 1). Mais comment se fait-il que cet art soit si difficile? Un art qui somme toute travaille une technique de vie ne porterait-t-il pas le nom, rendu par Socrate célèbre, de philosophie? Si philosopher c'est chercher une sagesse pour vivre, cette tâche fut initialement recueillie dans l'énigmatique oracle de Delphes: Connais-toi toi-même.
C'est précisément une tâche évacuée par l'école que Freinet appelle «traditionnelle», visant par ce concept tous les aspects d'un conservatisme comptable qui «forme des serviteurs dociles aptes à servir une bourgeoisie cultivée, et usant encore des mêmes outils qu'elle s'était patiemment forgée». Pour Freinet, l'Ecole «moderne» est celle qui offre à chaque enfant une «puissante préparation à la vie prolétarienne», car éduquer, c'est former des hommes, non des moutons, «former en l'enfant l'homme de demain» dans une école «qui aidera les démocrates de demain à réaliser la société de leur rêve, d'où sera exclue l'exploitation de l'homme par l'homme» (Educateur n°9 1965). Pourtant l'école est tout sauf un lieu d'endoctrinement précoce à une idéologie: traitez votre élève selon son âge, disait Rousseau, et Freinet en fera un postulat de sa méthode, «l'enfant évoluant à son rythme». Car cette éducation moderne libératrice «doit être avant tout une ascension libre et créatrice».
Si Freinet n'hésite pas à parler d'une sagesse comme étant le but de toute bonne éducation, cette sagesse consiste à développer sa personnalité «au sein d'une communauté rationnelle qu'il sert et qui le sert». On ne peut que reconnaître dans ce projet éducatif l'esprit des Lumières, dont le philosophe Kant disait qu'il consistait en une volonté de s'affranchir de «l'état de tutelle». Et les étranges appels, multipliés par Freinet, à prendre en considération l'exemplarité des sages tels que Jésus ou le Bouddha, doivent pourtant être compris comme incitation à la construction d'une sagesse révolutionnaire. Ainsi apparaît le premier paradoxe de la pensée de Freinet: l'éducation à la vie ne saurait s'accomplir sans une volonté d'action combattante, parce que «la vie est révolutionnaire».
Freinet, lecteur de Rousseau, adopte une pensée humaniste qui fonde ses valeurs sur une ontologie vitaliste: «La vie est», lit-on dans Essai de psychologie sensible. Mais, communiste-libertaire, Freinet rend les «conservateurs» responsables de la grégarisation des hommes, de leur conformisme, de leur minorité, de leur écrasement, toutes négations de la vie opérées à des fins de rentabilité. Prendre en vue l'élément de la vie, dans l'action éducative, c'est donc entrer en conflit avec le pouvoir répressif dont l'Ecole «traditionnelle», malgré ses vertus républicaines, est un appareil.

Centrer l'école sur l'enfant, comme on dit aujourd'hui, voilà une rouerie du pédagogisme libéral. Il n'a jamais été question, pour Freinet, d'une solution pédagogique intra muros. Mouvement essentiellement pédagogique, l'I.C.E.M. recommande cependant aux éducateurs de «militer dans tous les domaines pour une société nouvelle». De même, les discours didacticiens en vogue depuis les années 70 croyaient nous tromper en traitant abstraitement la question des savoirs, reproduisant la vieille division entre l'étude «intellectuelle» et le désir (ou le corps). Mais aujourd'hui, la question se pose d'une évacuation en règle des «contenus»: l'école dite de masse liquide allègrement le problème de l'éducation en se complaisant dans le simulacre de l'étude. L'idéologie didactique, loin d'avoir modernisé l'approche de l'éducation, s'est enfermée dans le mépris des processus matériels de la vie. Or Freinet a toujours conçu la transmission des savoirs comme une production socialisée (ex: le texte libre), l'enfant devenant centre de puissance dans un réseau de recherches et d'études qui proliférent par une appétissante pratique de la pensée.
Centrée sur l'enfant, l'Ecole moderne doit être, pour Freinet, une éducation à la puissance par l'affirmation de la vie. Toute la critique, souvent très polémique, de la scolastique réactionnaire procède chez Freinet du présupposé d'un droit de la vie. Mais le paradoxe ici vient de ce que «droit de la vie» n'implique pas loi de la force. Affirmer son élan vital pourrait sembler supposer la restauration pédagogique d'une sorte d'état de nature où les enfants seraient au coude à coude, chacun s'efforçant d'imposer sa loi propre: l'école faite à la main d'une élite, imposant sa domination.
Or, nous savons quelles sont les prémices dont part Célestin Freinet pour dénoncer l'Ecole traditionnelle inféodée à une idéologie d'industriels de la connaissance. C'est donc par un appel à reconnaître ce fait premier, la vie est mouvement et changement, que Freinet institue sa pédagogie sensible. Ce qu'il y a de révolutionnaire dans la pensée de Freinet, c'est de n'appuyer l'éducation ni sur des processus d'inhibition-culpabilisation du désir dont la positivité est spécialement perverse, alimentant un goût éhonté de sa propre supériorité intellectuelle, ni sur une idéaliste croyance en quelque vertu de la non-directivité qui elle pourrait bien dégénérer en loi de la force. L'éducation Freinet est un tâtonnement essentiellement aléatoire, articulant un désir d'expression et une libération organisée par des techniques évoluant en situation.
Ainsi, contrairement à ce qu'affirme le triste Calliclès présenté par Platon dans Gorgias, la puissance ne se constitue pas en laissant jouer des passions qui écraseront les «faibles». Pour Freinet, la puissance est acquiescement aux forces de vie, et cela ne se peut que dans la vertu spécifiquement humaine du travail libérateur. Contrairement à Calliclès encore, au coeur de la cité l'homme de Freinet n'y vit pas pour asservir ses semblables en s'instaurant dominateur. Mais l'impression joyeuse de puissance vient à chacun dans sa coopération effective à une oeuvre de vie sociale, par des activités consciemment voulues. Il y a un devenir-libre des hommes qui se cherche d'abord dans le fait éducatif, à condition que cette éducation consiste strictement en «une ascension toujours accélérée au-dessus de l'animalité» (Essai de psychologie sensible).
L'inquiétude humaine doit être conduite, et non laissée à l'arbitraire de ses affolements passionnels. Freinet conçoit l'éducateur comme celui qui rend possible l'organisation rationnelle d'un milieu de travail coopératif où chacun pourra, avec les autres, produire des savoirs et développer la joie qui en découle, «promesse de son épanouissement».
Henri Go


Pratiques dans nos classes

Il n'est pas possible d'évoquer la pédagogie Freinet sans aborder le quotidien de la classe.

Ayant compris que l'efficacité et la cohérence de cette pédagogie passaient par un matériel adapté, j'investis un mois de salaire dans des outils acquis à la C.E.L.: imprimerie, limographe, collection des «Bibliothèques de travail», matériel de linogravure et de peinture, supports auto-correctifs d'apprentissages individualisés... Et je me lançai sans écouter les conseils de prudence de Freinet lui-même: «Ne vous lâchez jamais des mains.... avant de toucher des pieds! C'est une grande loi psychologique du tâtonnement expérimental... Les audacieux espèrent se cramponner des mains assez longtemps pour rebondir sur leurs jambes en tombant. S'ils se trompent, c'est la catastrophe. La même loi est valable en pédagogie... Vous ferez comme l'excursionniste qui veut avancer et monter, certes, puisque la destinée de l'homme est de toujours partir à la conquête d'un morceau de ciel bleu tentant au-dessus de la ligne des montagnes. Vous suivrez les sentiers battus le plus longtemps possible, tant qu'ils mènent dans la direction désirée... Et vous attaquerez les difficultés sans vous lâcher des mains, solidement liés à la cordée qui vous ramènera, s'il le faut, non sans quelque brutalité, sur le terre-plein d'où vous pourrez à nouveau repartir pour l'inéluctable conquête.»
Mon attitude pourrait paraître irresponsable. En réalité, j'avais minutieusement «préparé mon excursion» et m'étais «encordé» puisque j'allais rester en liaison étroite avec des collègues chevronnés.
Jacques Jourdanet

Une fois la classe organisée, nous imprimons notre premier journal scolaire, «I'lsard», illustré au texticroche et au limographe ; ce N°l paraît en octobre 1962. Plus tard, lorsqu'il devient plus volumineux, M. Batlle en crée un second «Engolasters». De jour en jour, l'expression écrite s'améliore grâce aux nombreux textes libres, fichiers auto-correctifs, bandes enseignantes, bibliothèques de travail, correspondance... Celle-ci est toujours enrichissante, et nous avons la chance, par surcroît, de correspondre avec des maîtres chevronnés, l'Andorre présentant pour eux, un certain attrait. Cécile Cauquil, en particulier, nous apprend de nouvelles techniques de dessin, peinture, illustration des lettres et des albums: surtout, de merveilleuses frises que les enfants s'empressent d'imiter, puis d'en créer à leur tour.
Stimulés par la réalisation des journaux et des albums, les enquêtes, les réunions de coopérative, la correspondance et les liens affectifs qui se créent, les activités artistiques et manuelles: tapisseries, peintures, monotypes, linogravure, pyrogravure, filicoupeur.. petit à petit, au fil des jours, les enfants s'épanouissent, participant activement et avec plaisir, à toutes les disciplines.
Je garde de ces années-là, des souvenirs indélébiles, sans oublier les voyages-échange: I'accueil des corres., toujours si cordial, chaleureux, en Ariège, Aube, Aude, Gironde, Landes, Pyrénées Orientales, Tarn... Ces échanges sont pour tous une source de joies, d'apports culturels, d'ineffables contacts humains. Je n'ai qu'un regret: celui de ne pas avoir connu plus tôt ces méthodes de travail.
F. M.

Puisque je me suis intéressé surtout à l'imprimerie à l'école, j'ai cherché contact avec des écoles françaises et belges pratiquant la méthode Freinet. J'ai reçu régulièrement des journaux scolaires que j'ai lus avec une chaude attention. Ce que j'ai constaté: les petits textes sont d'une sincérité touchante et d'une vérité visible.
Entre temps l'imprimerie à l'école avait fait ses débuts dans notre pays. Un jour, j'ai été accueilli dans la classe du collègue Roger Spautz de Wiltz. La salle de classe ressemblait plutôt à un atelier avec son matériel: casses scolaires Freinet avec les caractères, composteurs et porte-composteurs, presse à volet. Le collègue Spautz, qui lui-même avait fait quelques stages à l'école de Vence, m'a parlé des avantages et des désavantages de la pédagogie Freinet. J'ai vu les enfants au travail et j'ai été frappé par leur facilité d'expression. Même la grammaire était devenue active et motivée. Après des visites dans d'autres classes Freinet, j'ai pris la décision d'introduire l'imprimerie dans mes classes.
Sachant les ressources de la commune peu florissantes, j'ai tâché, avec l'accord et l'aide de ma collègue à Rosport, Mademoiselle Gillen, d'organiser une séance de théâtre dont le bénéfice servirait à faire les premiers achats. Aidé et conseillé par le collègue Spautz, j'ai fait ma première commande: presse à volet, polices de caractères, composteurs, rouleaux à encrer, feuilles de papier et autres petits accessoires. Au début du mois de mai 1960, les classes de Rosport étaient munies d'une imprimerie. On installait les différentes casses avec les caractères dans les deux salles ; la presse à volet fut placée dans une chambre à part. Le 20 mai 1960, le premier texte, rédigé et imprimé par les enfants, sortit de presse. Ce fut un texte allemand, portant le titre: «Meine Schildkrote» - Ma tortue - l'auteur était Patrick Sadlo.
Le journal scolaire «La Source» existe depuis 1960. Le journal est avant tout un recueil de textes libres d'enfants. Par le journal, les moments «mémorables» de la vie de classe sont fixés définitivement sous une forme qui défiera les ans, comme ces photographies de famille dont la lumière des années ne parviendra plus à effacer les traits. Dans le journal, en dehors des textes libres, il y a des poèmes, des pages de la vie de classe, des comptes rendus de visites, de voyages collectifs, d'enquêtes.Et puis il y a la page de la vie locale et la page des correspondants. Le tirage de notre journal se fait à cent exemplaires. Le journal se vend parmi les élèves eux-mêmes et les habitants du village.
A. S.

En 1948, j'ai repris un poste en octobre: institutrice -Directrice d'une école de filles de 4 classes où j'ai pu m'organiser pour travailler partiellement Ecole Moderne Freinet dans la classe de Fin d'études malgré les réticences de mon Inspecteur Primaire. Coopérative scolaire dans ma classe, ébauche dans l'école où les autres maîtresses restaient très traditionnelles. Correspondance interscolaire selon l'organisation mise au point par le camarade Alziary qui a suivi mes efforts et m'a attribué des classes de régions différentes pour motiver au maximun l'étude du milieu. Journal scolaire avec échanges. Plans de travail selon Educateur et BEM avec ébauche du travail individualisé grâce aux BT et au Fichier scolaire coopératif ainsi qu'aux fichiers autocorrectifs de Roger Lallemand.
L'année scolaire 49-50 a été particulièrement riche en réalisations. Les forêts de la commune, mitraillées par les batailles, ravagées par un insecte vorace, le bostryche, ont fait l'objet de coupes nombreuses et il s'est installé dans la vallée de nombreuses scieries volantes en plus des vieilles industries du bois existantes. Cela m'a fourni un complexe d'intérêt comme on disait alors, qui a duré toute l'année. Freinet a suivi notre travail de près et m'a apporté encouragements et critiques par des lettres fréquentes, me demandant des comptes rendus détaillés et une réflexion sur ma pratique qui allait au gré de l'étude du milieu très riche.
Je trouvais formidable qu'il s'intéresse ainsi à mon travail et me fasse participer à la recherche en cours.
J'ai eu à réfuter plusieurs fois ses accusations de scolastique, notamment dans la nécessité que j'éprouvais d'avoir des textes d'auteurs en appui aux textes libres d'élèves. J'ai eu par la suite, la satisfaction de voir arriver les SBT sur ce sujet.
Je pensais que travailler à l'avènement d'une société future n'excluait pas une certaine adaptation aux contingences présentes et mon engagement social et syndical me rendait particulièrement sensible au drame naissant de la crise du textile. Plus de perspective d'embauche à 14 ans de mes filles dont à peine 1/10ème partaient en 6ème à l'issue du CM2. Je me devais de préparer sérieusement le CEP ou les bourses 2ème série ou l'entrée en centres d'apprentissage hors de Bussang, ce qui entraînait un certain bachotage malgré les fichiers autocorrectifs. Je devenais critique face aux aspects un peu trop bucoliques de la pédagogie recommandée dans l'Educateur.. les problèmes des écoles de ville allaient y apparaître.
Y. H.

Avec mes petits de classe enfantine, je tâtonnai longtemps en Art Enfantin. Tous ces balbutiements qui durèrent des années se soldèrent par plus ou moins d'échecs et de réussites pour nous mener enfin, comme aimait à le dire Elise, à une voie royale où ma classe, devenue entre temps un C.P.- C.E.l- C.E.2, se mit à produire, sans autre stimulation qu'un matériel impeccable et un intérêt très vif de ma part, des oeuvres dont la variété, les dimensions, l'inspiration me coupaient le souffle et dépassaient de bien loin mes très modestes capacités artistiques. Heureusement que la règle était de ne conseiller ni thème, ni trait, ni couleur. En le faisant, j'aurais étouffé à coup sûr les imaginations qui avaient su se débrider.
Je ne suis pas arrivée seule à lancer ma classe. Elise m'a longtemps accompagnée. Ce fut d'abord l'envoi pour critique de nos petites peintures. Puis, avant le congrès d'Angers 1949, elle lança à tous un appel pour une exposition d'albums d'enfants: «Il faut que nous ayons là-bas un beau stand susceptible de faire sentir aux visiteurs la fertilité, la fraîcheur, l'éclat du génie enfantin... Le dessin, les couleurs parachèvent le texte...»
Le bain de mer forcé de son petit chat que Guy-Guy nous raconta nous fournit le texte d'un album que la classe illustra parfaitement et que j'emportai à Angers. (Je l'ai encore).
Elise et Freinet s'en enthousiasmèrent. Le 13/12/49, elle m'écrivait:
«Freinet vous demande comme une grâce de nous laisser encore un peu vos albums» La classe de Paul avait aussi présenté son «Jean-Marie Pen-Coat» déjà édité en «Enfantines».
Mais une plus belle récompense nous attendait: «Le petit chat au bain de mer» parut peu après en numéro 1 d'une nouvelle collection CEL en couleur d'albums d'enfants par des enfants qui devait durer quelques années. C'était une première et, pour moi, une totale surprise et un immense encouragement.
Je dois au stage de Boulouris (1956) que Freinet et Elise animèrent, ma prise de conscience claire de l'Art Enfantin. Elise faisait peindre enfants et adultes et partait en guerre contre le «pompier»:
«Ces dessins pauvres et secs, sans chaleur ni tendresse... Maisons tracées à la règle, hommes réduits à une anatomie sommaire... arbres aux toujours mêmes branches rayonnées... fleurs stylisées sans grâce...».
Elle lui opposait:
«La création originale, inédite, chargée d'affectivité et de caractéristiques personnelles dans la ligne, la mise en page, dans l'arabesque... («L'enfant artiste» CEL 1963).
Elle cingla d'un «Le pompier, c'est vous» la malheureuse qui avait posé une question par trop stupide. Elle voulait à tout prix sortir de l'ornière «l'indécrottable primaire». Aujourd'hui encore, elle trouverait à s'employer.
Dès 1949, elle s'était attelée à cette immense tâche et la poursuivit sans relâche jusqu'au début des années 60, par des cahiers de roulement et des chaînes d'albums. Les premiers traitaient de théorie, les secondes présentaient des réalisations de classes.
Pour déscolastiser le dessin et la littérature enfantine, elle s'acharnait à travers ces pages à pourchasser les poncifs, à secouer les inerties et les timidités, à fustiger les irresponsables qui laissaient traîner ou s'égarer un cahier..
Ses contraintes d'éditions pour «La Gerbe», «Les Albums d'Enfants», la revue «Art Enfantin» n'étaient pas toujours comprises, non plus que ses nécessaires exigences pédagogiques.
Elle maintenait haut sa pédagogie de subtilité et nous étions nombreuses à la suivre.
La classe maternelle au travail d'Hortense Robic que je visitai à Naizin, puis, à Saint-Cado (Morbihan) me stupéfia et me fit faire un grand bond en avant. «Un dieu est en elle», avait dit une inspectrice.
C'était si vrai que je n'ai jamais retrouvé mieux que ce petit univers chatoyant et laborieux où les petits de 2 à 5 ans maniaient avec le même bonheur: pinceaux, aiguilles, ciseaux, marteaux...Voici ce qu'en écrit Freinet, le 5 novembre 1961:
«Je ne m'étonne pas que la visite de sa classe ait fait avancer ton évolution. A voir les productions d'Hortense, on pourrait croire qu'elle n'est qu'expression libre, disons anarchique, non codifiée. Or, c'est Hortense qui, parmi les écoles maternelles, a l'organisation du travail la plus parfaite. J'ai vécu quelques jours dans sa classe et j'ai admiré le soin qu'elle apporte aux outils et à l'organisation du travail. Quand les enfants rentrent dans la classe, tous les outils sont prêts. Les enfants peuvent se mettre au travail. Hortense n'a à peu près rien à dire. Elle n'a qu'à aider ses élèves au travail».
Mais d'autres noms de petits pays devenaient des symboles: Augmontel - Tarn - (Cécile Cauquil), Saint-Benoît - Vienne, (MadameBarthot), Pitoa - Cameroun - (Lagrave) et tant d'autres qui se mirent à remplir la revue «Art Enfantin», les expositions, dans une profusion de lignes et de couleurs ; avec le moment fort de la «Maison de l'Enfant» du premier congrès de Nantes (1957).
La peinture enfantine a été le meilleur de ma vie d'enseignante. Outre la joie qu'elle m'a donnée, elle m'a permis de mesurer dans quel état de sous-développement l'école traditionnelle abandonnait les enfants. Car ce que l'art enfantin m'avait démontré était transposable à toutes les activités scolaires. Et c'est à Elise que je devais cette conscience-là.
Mais je serais tentée de croire qu'Elise elle-même a aussi appris en avançant avec nous. Le filon qu'elle avait découvert était plus riche qu'elle ne l'avait sans doute d'abord pensé. Comme nous, elle s'émerveillait des productions, de plus en plus riches, des «classes-artistes» dont sa propre école.
Le 10 juin 1961, elle nous exprimait son enthousiasme: «Nous sommes actuellement plongés dans l'aménagement de notre musée de Coursegoules. Nous sommes envoûtés et pensons céramique... Ce sera un succès que notre maison. Que d'enseignements pour moi, en cette fin de carrière! Chapeau devant l'enfant!».
Mais c'était elle «l'inventeur». Elle qui, la première en France, avait porté le pic dans la veine en nous invitant à l'imiter. Il ne faudrait jamais l'oublier.
Je n'en étais pas restée à l'art enfantin. Dès 1949, ma classe pratiquait le texte libre que j'avais abordé sans appréhension, croyant que: papier + crayon = texte libre. L'exploitation que j'avais vue en faire Madame Veillon, dans sa démonstration du congrès d'Angers: vocabulaire par la chasse aux mots, grammaire, orthographe... bousculait la tradition mais ne m'effrayait pas trop.
J'en serais peut-être restée longtemps à ce stade du texte narratif dont on usait ensuite plus ou moins traditionnellement, si je n'avais vu naître dans la classe de Paul, à l'école des garçons, des textes qui, par leur fantaisie, leur poésie, l'expression directe ou indirecte d'une joie ou d'un tourment me firent m'interroger sur cette mise à la liberté qui avait si bien porté ses fruits dans mes ateliers artistiques. Mais il m'apparaissait clairement que les enfants n'accèderaient pas spontanément à cette liberté. Là, non plus, il n'y aurait pas de miracle si je ne m'en mêlais pas. Il fallait un apprentissage, un certain forçage, la nécessaire prise de conscience par les enfants que, non seulement, ils avaient des yeux pour voir, mais une vie intérieure pour sentir et ressentir. Et que ce qu'on sent et ressent, on peut l'écrire.
Je me donnais alors le droit, sans culpabiliser vis-à-vis d'un idéal de liberté formelle, d'exiger d'eux un texte obligatoire, à heure fixe. Seule liberté: le thème.
C'est ainsi que par un tâtonnement semblable, mais bien plus rapide que celui que nous avions connu en art enfantin, la classe entra dans le texte libre libre qui méritait son nom parce que les enfants avaient appris à ouvrir en grand l'éventail de toutes leurs possibilités, dans une véritable liberté d'expression qu'ils avaient conquise.
«Je crois que les perles sont des petits enfants. Je leur parle à mi-voix. Si quelqu'un m'écoutait, il ne comprendrait pas ce que je dis parce que je parle le langage des perles aux perles.» N 8 ans.
«La Terre s'est faite entre elle. Elle se guérit de sa fatigue. Elle est très fatiguée à force de tourner sur elle-même. Un jour, elle tombera, tombera. En tombant, elle tournera et des millions, millions de gens vont mourir en quelques instants. Ces pauvres gens qui n'avaient rien fait. Ça aussi, c'est l'avenir. Ça se fera, ça ne se fera pas. Je ne sais pas si la Terre tombera un jour. Tomberas-tu? Tomberas pas? Terre dure, Terre molle.» F. 9 ans.
Il y en eut des centaines de cette veine...
Je ne me lançai qu'en 1960 dans la méthode naturelle d'apprentissage de la lecture. Je comptais sur ma longue expérience du C.P. pour pouvoir, au besoin, redresser la barre. Car je ne pouvais me permettre d'échouer. Pour les enfants d'abord. Ensuite pour le bon renom de l'école laïque. Et, enfin, pour moi-même à qui les collègues n'étaient pas prêts à faire de cadeaux. Je dis donc adieu à l'ennuyeux «Poucet» et son écureuil. Un adieu définitif. Désormais, l'apprentissage se fera sans livre, à partir des textes d'enfants. Et tout se passera bien.
J. L. B.

Pour l'apprentissage de la lecture et pour diffuser le journal scolaire, l'imprimerie était indispensable, je rédige le télégramme suivant adressé à la C.E.L. à Cannes:
«Envoyez police C. 14 - Composteurs - Casse - urgent - Ecole Neublans». Ce texte est refusé, mais le postier le renvoie après nous avoir consultés et vérifié que rien d'anormal n'était survenu à l'école. Nous avions déjà une presse et une police avec des caractères plus fins, nous allions pouvoir réaliser notre premier journal imprimé avec les petits et les grands élèves.
Nous échangions nos journaux avec des classes d'Alsace, de l'Aube, du Midi. Les textes libres nous apprenaient la vie dans des villages différents du nôtre. Parfois les élèves étaient très surpris. Ainsi, apprendre que dans un village du Midi, il n'y avait pas une seule vache, c'était impensable pour des petits Jurassiens. De même, apprendre que la quantité de vin récoltée dans ce même village aurait pu remplir tout le volume de notre classe - 10 m x 10 m x 4m - alors que le vin récolté dans notre village jurassien atteindrait à peine 50 cm, était incroyable.
Comment démarrer en peinture sans avoir la matière première, pratiquement inexistante? Au stage de Cannes nous avions su qu'il suffisait d'acheter chez un droguiste les poudres et pigments des peintres en bâtiment. Je préparais les peintures en les délayant avec du petit lait que la fromagerie nous donnait. Pour le blanc, nous utilisions les tubes de blanc pour les chaussures en toile!
Les enfants peignaient librement: aucun sujet imposé et aucun sujet refusé. Les enfants se sont passionnés très vite et peignaient beaucoup. J'avais créé une atmosphère, une ambiance qui facilite la création. J'essayais d'appliquer les principes de base de Freinet à l'atelier de peinture aussi: expérience tâtonnée - part du maître - milieu aidant.
Comme pour le journal, nous échangions nos peintures. Les classes du Midi nous surprenaient avec leurs envois aux couleurs éclatantes.
Chaque mois, des peintures étaient envoyées à Elise Freinet. Elles les renvoyait avec des conseils et des annotations: bien - assez bien - pompier - parfois très bien...
M. Be.

Freinet et Elise avec ses beaux journaux des Petits de l'Ecole Freinet, nous montraient qu'en classe, nous pouvions à part entière, avec les enfants, mettre en chantier un outil de libre parole et de communication: Le Journal Scolaire.
Cette petite étincelle devait allumer vraiment un grand feu!
C'était en moi comme une grande roue qui se mettait à tourner et m'entraînait dans le sens même de mes révoltes, et de mon envie de dépasser avec mes petits le cadre rigide de l'Instruction Publique «Lire, écrire, compter» en y ajoutant les racines de la vie vécue, sans étouffer les élans que chacun porte en lui dans ses rêves.
A la rentrée, révolution avec mes 48 CE 2, beaux garçons remuants et pleins de feu à l'idée «de faire»...quoi? Un Journal! «Près de l'étang», avec pour symbole, sur la couverture, le dernier né, prototype des constructions aéronautiques (nous sommes près de l'aéroport de Marignane): la silhouette de l'Hydravion géant, 6 moteurs, le S.O 200! Tant qu'à faire....
Le papier? Nous le ramenions fièrement par la Canebière, juché sur nos épaules. C'étaient les bobinos des quotidiens marseillais. On les allongeait en plusieurs couches épinglées. Michel les découpait à la cisaille de marine, sur la table de la cuisine.
La pâte à polycopier bave un peu à la cinquantième page... On grave bravement les linos récupérés à la B.O.A.C. compagnie d'aviation anglaise...On met trop d'encre sur le lino de couverture... Je couds les feuilles ensemble... Et nous envoyons ce trophée, fièrement à Alziary, ce camarade au grand coeur et à l'oeil bleu, responsable des journaux. Plus tard il m'a raconté qu'il s'était dit, en voyant ces grandes pages pas trop d'équerre, ces marques d'encre «je n'ai jamais vu un journal aussi (a-t-il vraiment dit: «minable»?) mais si riche de contenu.
(...) L'année où Elise et Freinet avaient au Pioulier monté un four à céramique, et embauché un professionnel pour aider les enfants à démarrer, ils avaient demandé que beaucoup d'écoles leur envoient leurs créations, peintures ou dessins.
Nous avions posté notre provision, comme les copains. C'était normal. On n'y pensait plus....
...Freinet, devant la petite pièce de l'entrée, me dit: «Viens, je vais te faire voir les belles choses qu'on a sorties de notre four!»
Dans ses mains, je reconnais le dessin du Santon «la femme au fagot» - la bouscatière - de notre Conte de Noël.
«Tiens, il me dit, c'est ta classe, là-bas, dans le vieux chalet, à ta «Cabucelle», qui l'a dessiné. Je te le donne!»
L'épais carreau 25 x 25, gardait la naïveté de ses couleurs, mais il était transfiguré par le savoir faire de l'artisan, qui savait manier l'émail et le feu.
Je n'ai jamais pu dissocier l'objet du geste de celui qui me l'offrait: il est des étincelles qui réchauffent, longtemps.
P. Q.

Je n'ai jamais rendu visite à Freinet en France, mais j'ai échangé avec lui une correspondance intense, qui a stimulé et orienté le travail de direction pédagogique que j'ai réalisé de 1955 à 1963 dans l'actuel Centre Infantil Helen Keller, qui s'occupe de l'éducation des enfants aveugles et ambliopes et où, pour la première fois au Portugal, autant que je sache, ont été appliquées les «Techniques Freinet» et pour la première fois au monde, elles ont été essayées avec des enfants aveugles.
M. A. B.

On s'est toujours gardé de sombrer dans la gadgétisation, la fétichisation de l'outil. Celui-ci doit servir la vie, une vie valorisant au plus haut point la coopération, la création, l'imagination.
De l'imprimerie ou le cinéma, il y a 70 ans, à l'ordinateur ou la télématique, ces dernières années, le Mouvement a toujours su intégrer avec succès les dernières innovations technologiques. Les tentatives pour réduire la Pédagogie Freinet à la simple utilisation de techniques, outre que bien souvent elles sont l'oeuvre de gens qui dénient à l'éducation scolaire sa dimension politique et qui, de ce fait, ont échoué dans l'appropriation de ces techniques, n'y changent rien et témoignent en définitive de nos réussites en la matière. Pour nous, il ne s'agira jamais d'innover, histoire d'innover. Bien au contraire, à travers ses réseaux de communication horizontale, la pédagogie Freinet a toujours fait la preuve qu'on pouvait utiliser ces différents outils autrement qu'aux fins mercantiles ou encore de domination et de manipulation auxquelles ils sont trop souvent voués.
Loin d'occulter tous ces outils et techniques qui ont jalonné l'évolution de notre Mouvement et qui représentent souvent à notre corps défendant la Pédagogie Freinet dans l'esprit de beaucoup de collègues et autres éducateurs, il convient d'affirmer toujours plus fort à quel point ils ont pu être galvaudés dans leurs récupérations diverses.
P. D..

J'avais six ou sept ans quand, aux alentours de 1930 Freinet - ou, plutôt, sa pédagogie - arriva chez nous, un matin, sous la forme d'une caisse d'où Monsieur Oudin, mon maître, sortit parmi un tas de copeaux, un engin inconnu qu'il nous présenta comme étant une presse d'imprimerie, avec laquelle nous allions pouvoir imprimer un journal. Je sais maintenant que c'était une presse automatique ; la seule, d'ailleurs, que j'aie jamais vue et dont le mécanisme a toujours fait mon admiration. Un tour de manivelle, et la feuille engagée sur un plan incliné, était entraînée et plaquée sur le bloc de caractères par un rouleau presseur. On n'avait plus qu'à la prendre, imprimée, et tourner la manivelle dans l'autre sens, ce qui entraînait les caractères vers l'arrière. Alors, un rouleau encreur passait d'abord sur une plaque pour s'y charger d'encre, puis sur les caractères pour les encrer, pendant qu'une came soulevait le rouleau presseur afin qu'il évite tout contact avec les caractères... Bref, nous avions une presse automatique. Le malheur était qu'une partie du bâti en fonte avait été cassé dans le transport et il fallut toute la science du mécanicien local pour, au moyen d'une soudure «autogène», nous la réparer!
Au milieu des copeaux de la caisse, il y avait aussi deux caisses de polices de caractères, une pour nous et une pour la petite classe, des composteurs, des porte-composteurs...
On rangea donc tout cela. On fixa la presse sur un de nos longs bancs de chêne qui nous servaient de sièges sous le préau pendant les récréations. Et après des essais qui durent se montrer satisfaisants, nous pûmes commencer notre journal, sur le modèle de ceux que notre maître nous avait déjà montrés.
Dès qu'une feuille était imprimée recto-verso, on nous la distribuait, perforée de deux trous pour être enfilée sur deux vis de laiton maintenues par deux languettes de métal blanc. Cela, peu à peu, constituait notre «Livre de Vie». Deux rectangles de carton tenaient lieu de couverture et les collections de calendriers des postes subirent alors, dans toutes les maisons, un rude assaut.
Nous n'avions qu'une matière pour illustrer notre journal: le contre-plaqué. Nous y découpions des silhouettes qu'on appliquait sur des blocs de bois où elles étaient maintenues par des pointes dépassant de 2 ou 3 mm, pour prendre place sur la presse. Plus facilement on dessinait sur le contre-plaqué et on incisait le pourtour du dessin. On faisait, après, sauter tout autour la première couche de bois du contre-plaqué. On évitait ainsi le travail délicat de la scie à découper.
Nous échangions notre journal avec ceux de quelques autres écoles.
Nous recevions aussi des colis - Je ne me rappelle plus d'où ils venaient, ni comment - L'un d'eux, en tout cas, contenait des «graines» de vers à soie que nous avions élevés jusqu'à obtention des cocons. Dans un autre, il y avait des kakis bien mûrs et Mme Oudin avait apporté une petite cuillère afin que chacun puisse y goûter: «c'est comme de la confiture de citrouille!» disaient les copains. Ce que je répétais le soir à ma mère, sans préciser que, personnellement, je n'avais pas participé à la dégustation, le simple fait d'utiliser la cuillère après les autres me dégoûtait particulièrement.
Nous avons reçu aussi les premières B.T., et «Chariots et Carrosses» est, depuis ce temps là, bien restée dans ma mémoire.
Nous avions des séries de fiches dont nous reproduisions les dessins. J'avais eu à dessiner ainsi une charrue avec un drôle de versoir demi-cylindrique que je n'ai revu nulle part ailleurs.
P. C.

C'était au début des années 60 ; et cette année-là, Nicole et moi avions décidé de faire correspondre les élèves de nos deux classes. Nous l'avions décidé de notre propre chef, ainsi qu'on pratiquait alors. Nous en avions informé nos élèves à la rentrée ; nous les avions «mariés» selon nos critères d'âges, de sexes, de milieu social, de caractère, de comportement, de choix préférentiels de leurs activités..., afin, pensions-nous, qu'ils échangent leurs lettres avec un camarade qui leur conviendrait au mieux. Nous avions également fixé un rythme d'échanges, codifié le contenu et la nature de ces échanges.
Nous habitions à une vingtaine de kilomètres l'un de l'autre et désirions tenter l'expérience d'une correspondance rapprochée. Cette proximité nous donnait l'occasion de fréquentes rencontres et à l'occasion de chacune nous avions pris l'habitude de nous apporter les lettres et les documents prêts à être envoyés au lieu d'attendre les délais d'expédition que nous nous étions fixés.
Mais, en échangeant ainsi au coup par coup, en devançant le rythme préétabli, sans nous en rendre compte, nous bousculions le système que nous avions élaboré au début de l'année et nous le mettions en déséquilibre pour finalement le faire basculer. Et créant ce déséquilibre, nous allions donner aux enfants l'occasion de démarches qui devaient nous amener à nous poser des questions qui n'avaient jamais jusqu'ici effleuré nos esprits d'adultes.
Nous nous sommes très vite aperçus que des enfants rapides répondaient dans un délai très court et arrivaient à s'envoyer lettres et réponses en bien plus grand nombre et en bien moins de temps que nous ne l'avions prévu. Certains écrivaient même sans attendre la réponse de leur correspondant. D'autres continuaient à écrire selon leur rythme beaucoup plus tranquille. Enfin, restaient toujours les récalcitrants, car il en existait! qu'il fallait toujours presser pour qu'ils arrivent à terminer leur lettre en temps prévu.
Il s'était créé dans la classe une motivation qui était née d'elle-même, en dehors de nous, les maîtres. Grâce à cette possibilité d'échanges plus rapides et plus nombreux, la correspondance changeait peu à peu de visage, prenait une place de plus en plus importante dans la vie scolaire et s'y implantait plus profondément. Petit à petit, au fil des jours et des ans, elle allait changer totalement l'atmosphère de la classe et son organisation.
Cette atmosphère nouvelle, si intéressante à voir se préciser et évoluer, nous engageait à réfléchir sur nos pratiques des années passées, à nous poser des questions sur l'attitude que peut réserver un enfant à la proposition d'écrire (proposition? obligation?) venue du maître. A réfléchir également sur la nécessité de s'organiser de manière à ce que la responsabilité de l'engagement d'écrire se noue entre les enfants eux-mêmes et pour qu'il ne soit plus le choix exclusif de l'adulte. Et finalement, nous ne pouvions échapper aux questions suivantes:
Dans une classe Freinet:
- Est-il obligatoire que tous les enfants écrivent à un correspondant?
- Peut-on accepter qu'un enfant se tienne en dehors de l'activité de correspondance?
- Un enfant ne participant pas à la correspondance, en souffrira-t-il sur le plan de l'expression libre, de la socialisation?
- Quelle place nouvelle la correspondance peut-elle être appelée à prendre dans notre pédagogie?
Nous n'étions pas les seuls à l'Ecole Moderne à nous rendre compte que des structures nouvelles pouvaient apporter à nos élèves, à nos classes, des possibilités d'expression auxquelles nous n'avions pas jusqu'ici donné le moyen de se manifester. Il fallait donc se débarrasser du cadre un peu étriqué dans lequel, nous avions jusqu'ici fonctionné, pour laisser la place à toutes les possibilités d'ouvertures que les enfants devaient pouvoir explorer. C'est ainsi que, dans le Mouvement, est né un nouveau chantier, qui, après quelques temps de tâtonnement, s'est donné le nom de correspondance naturelle.
Pourquoi naturelle? Tout simplement, parce qu'en suivant les intérêts des enfants, nous retrouvions toutes les démarches qui sont à la base des idées de Freinet et de ses méthodes naturelles. Ce fut un chantier très actif qui mobilisa des dizaines de classes. Nous nous rencontrions dans les congrès, dans les stages, nous échangions nos idées, nos découvertes, par lettres, par nos bulletins. Nous nous retrouvions sur ces bases toutes simples:
- plus de recherche de correspondants au début de l'année scolaire,
- ne pas imposer de correspondants à nos élèves. Attendre que naisse, chez eux le désir d'écrire.
Pour passer d'une pratique à une autre, pour donner à nos idées nouvelles, une réalité scolaire, il nous a fallu bien des années de confrontations, de discussions. Egalement bien des expérimentations, de mises à l'épreuve à même la vie des classes, abandonnées, améliorées, remises en chantier.
Nous savions bien que rien ne naît de rien. Que si nous en restions à attendre que l'enfant découvre la correspondance, par lui-même, nous courions à un échec certain: que jamais rien ne se produirait. Ainsi rapidement s'est posée la question de l'outil, comme dans toute technique de la Pédagogie Freinet. Nos tâtonnements pour arriver à des solutions de plus en plus affinées, nous ont amenés à établir des listes de classes, la formation de groupes pour pallier le trop grand nombre de classes intéressées.
La publication de «Gerbes» apportant des messages venus d'autres classes. Le chantier apportait le maximum d'idées, d'informations. A chacun, ensuite, maître et élèves, d'y puiser ce qui lui convenait.
Les échanges entre maîtres étaient passionnants, en fonction de démarches très variées, suivant les enfants, les années, les relations établies et les plus ou moins bonnes réussites. Ce qui se passait dans les classes n'était pas moins enthousiasmant car tout était devenu possible. Le champ des relations ne se limitait plus aux relations entre deux classes. Elles pouvaient s'établir à volonté dans les limites des possibilités de chacun des intéressés. Ainsi s'élargissait l'horizon national et même international. On ne recherchait plus seulement les classes de même niveau scolaire, les tranches d'âges correspondant à celles des enfants de la classe: au cours moyen, on pouvait aussi bien écrire à une maternelle, à un collège, à un lycée.
Parallèlement, s'élargissait la correspondance avec l'adulte. Cette dernière pouvant prendre autant d'importance que les échanges interscolaires. Et quant à son importance sur le plan civique et sociologique, il est inutile de le souligner.
Tous ces changements, venus sensiblement, d'une année sur l'autre, n'ont pas été, on peut l'imaginer, sans bouleverser la vie de notre communauté scolaire. On ne pouvait plus y travailler comme au temps où, chaque mois, on envoyait sa lettre et où on attendait la réponse pour en rédiger une autre. Au fur et à mesure qu'évoluait la correspondance, l'organisation journalière, hebdomadaire se devait d'évoluer elle aussi. Il a fallu inventer de nouvelles formes de travail pour se donner le temps de réaliser tout ce qui se mettait en chantier, prendre connaissance des envois écrits, écouter les bandes reçues, écrire individuellement, collectivement, enregistrer....
D'une forme plutôt individualisée du travail de chacun, on s'orienta, petit à petit, vers la constitution de groupes qui se révélaient plus efficaces et dynamiques. Ces groupes fonctionnels, temporaires au départ, finirent par s'institutionnaliser sans exclure pour autant les groupes de circonstances et prendre l'habitude de la vie en petite communauté, se fixer leurs propres règles de cohabitation tout en s'intégrant à celles de la collectivité. Le rôle du maître changeait, devenait moins intervenant. Nous en arrivions ainsi à mettre en pratique ce rêve d'autogestion qui était, à l'époque, le principe de base de nos recherches pédagogiques, en même temps qu'il était celui de beaucoup d'autres adultes, d'autres associations, en relation ou non avec l'Ecole Moderne.
L'autogestion, nous la retrouvions dans toutes nos activités: coopératives, pédagogiques. Par exemple, on n'avait plus la possibilité de vivre le texte libre comme auparavant: lecture collective, correction au tableau... Ensemble, nous avons mis au point des façons nouvelles pour qu'il garde sa place, d'ailleurs différente suivant les années et les élèves concernés. De même, nous avons dû innover pour les ateliers, le travail personnel, le journal scolaire...
Ainsi se continuait, se renouvelant sans cesse, cette belle découverte de la correspondance naturelle qui devait tant changer les classes qui l'avaient adoptée, qui devait nous faire progresser dans des directions que, sans elle, nous n'aurions jamais explorées.
Elle est encore présente aujourd'hui à l'Ecole Moderne. En raison des évolutions technologiques dont elle a tiré grand profit et auxquelles elle a su s'adapter, on la retrouve dans les réseaux télématiques, informatiques qui intègrent également le téléphone, le fax et tout ce qui, depuis les années 60, a forcément transformé, sinon l'esprit, du moins les conditions dans lesquelles on peut maintenant continuer de communiquer de classe en classe.
Marcel et Yvonne Jarry.

Par ma classe de plus de 40 élèves, près d'un petit port du Finistère, un colis d'algues, de plantes marines, de coquillages, fut expédié à nos correspondants de je ne sais plus quelle région de France. En ouvrant le paquet sur son bureau, l'institutrice fut effrayée de voir un petit animal en sortir: un crabe!
Cris dans la classe! L'événement nous fut raconté par lettre. Il eut un succès chez nous. Peur d'un crabe! Ça alors!
La boîte à idées: question tirée un jour: «pourquoi y a la lune?». Son auteur, un bonhomme de cours élémentaire 1ère année. La discussion commence et s'échauffe quand un autre garçon s'écrie: «c'est Jésus! Il a tout fait! - sous entendu: à quoi bon vous casser la tête, puisque la réponse est toute trouvée? - Oh Jésus! Jésus! reprend vivement un troisième.»
Si mes souvenirs sont bons, les fillettes n'avaient rien à dire ; mais elles étaient intéressées. Je calmai le jeu en disant d'apporter des albums sur le soleil, la terre, la lune... Chaque album, magnifiquement illustré, fut étudié par un groupe de 2 ou 3 enfants et présenté à la classe.

Pourquoi y a la lune? Vaste sujet donc!
Jean Mahé.

(...) La première année, en classe enfantine, puisque je n'avais pas obligation d'apprendre à lire, je me suis lancée dans la «lecture naturelle». J'utilisais notre propre matériel d'imprimerie à gros caractères. L'année suivante, j'obtins une nouvelle classe créée à l'école des garçons, un cours préparatoire. Après mon expérience de l'année précédente, je continuai sans risque ma méthode naturelle de lecture, à laquelle j'ajoutai la motivation apportée par la correspondance avec un C.P. de Saint-Chamond (Loire) dont l'instit était Maître d'Application (...)
La lecture des textes libres était l'occasion d'échanges entre les enfants (questions, précisions). La participation active à la «mise au net» motivait souvent un besoin de compléments sur des plans divers - aussi bien linguistiques que documentaires - qui intéressaient autant les maîtres que leurs élèves.
Un grand frère venu à Noël voir sa famille, dit à sa soeur qu'avant la guerre il y avait dans la grande classe une imprimerie et que les élèves y imprimaient eux-mêmes des poésies, des comptes rendus etc. L'imprimerie, objet interdit pendant la guerre à cause des utilisations possibles, avait due être cachée. Après maintes recherches, nous l'avons découverte dans le grenier. Notre premier journal scolaire reprenant son nom d'avant-guerre: «Jeunesse laborieuse», sortit en janvier 1946.
Toutefois, la deuxième classe, en attendant du matériel neuf, dut écrire à la main ses quatre pages.
D. P.

Je repars gonflé à bloc de mon premier stage Freinet; - septembre 1961 - et désireux d'expérimenter. Aussitôt tout change: les gamins qui peinaient à faire des rédactions sur des sujets imposés se mettent à parler de ce qu'ils vivent et prennent plaisir à en faire part aux autres. Au lieu de prendre les problèmes dans le manuel, on les invente et, plus tard, avec la méthode naturelle de math de Paul Le Bohec, on découvre des horizons infinis... Avec le magnétophone, le langage oral prend sa place et son importance - mais dommage qu'il n'ait pas été plus utilisé...
On commence la correspondance: avec la Tunisie, au moment de l'affaire de Bizerte, les petits Tunisiens nous écrivent qu'ils voulaient tuer les soldats français - L'actualité de la décolonisation nous touchait directement...
On remplace les leçons ex-cathedra par les exposés d'élèves.
J. P.

Là où je me plaisais le mieux avec mes élèves, c'était quand, l'essentiel du travail de la journée étant fait, nous pouvions dessiner et peindre... En réalité, dans le milieu de la journée, quand un élève estimait qu'il avait fini le travail donné, il laissait son cahier sur le coin de la table pour que je puisse jeter un coup d'oeil en passant, et il pouvait sortir son cahier de dessin (format cahier écolier, mais sans lignes, fourni par la commune), et dessiner au crayon ordinaire et aux crayons de couleurs pour ne pas distraire toute la classe par des allées et venues vers le matériel de peinture... En fin de journée je passais. Je feuilletais l'un ou l'autre cahier. Je demandais des explications sur ce qui était dessiné, ou bien je disais: «Il est amusant, ton clown!» ou bien: «J'aime bien tes petites maisons. Elles ont l'air de petites bonnes femmes sous leur capuchon» etc. Puis je disais: «Si tu avais beaucoup de courage, (!) tu pourrais refaire ce dessin-là sur une grande feuille» - souvent papier canson de taille moyenne car nous n'étions pas riches! On m'avait dissuadée de peindre sur papier d'emballage, car la peinture, en principe opaque, laisse quand même paraître un peu la couleur du papier, m'avait-on dit, et ça rend les couleurs moins belles. On m'a dissuadée aussi de faire faire les grandes lignes du dessin à la craie, mais directement à la peinture. C'est pourquoi j'avais trouvé cette solution moyenne de «projet» sur cahiers. Avec la peinture on recommandait de peindre toute la surface.
Plus tard, avec les crayons feutres on pouvait choisir un papier de couleur.
Les gros crayons feutre convenaient généralement, sauf pour quelques élèves qui aimaient faire des arbres, des fleurs, des animaux, des personnages avec beaucoup de détails. Alors on a acheté aussi des stylos feutre fins...
Des collègues des classes voisines ont apprécié les dessins qu'elles voyaient affichés aux murs de notre classe. L'une d'elles aurait voulu que je vienne faire dessiner ses élèves. Mais c'était impossible! Je ne pouvais pas forcer à dessiner celui qui n'avait pas d'idées pendant le temps attribué, et la collègue n'aurait pas pu supporter ma façon de faire fantaisiste (laisser faire du dessin pendant que les autres font autre chose!).
Avec ma manie de faire dessiner les plus petits - cinq ans - pendant que je m'occupais des autres, et de leur demander ensuite de m'expliquer avec beaucoup de détails, j'ai eu un jour une assez grande joie: une maman qui était venue chercher son enfant qui avait eu un bec de lièvre déjà corrigé en partie par une opération m'a affirmé qu'il avait fait de gros progrès pour parler depuis qu'il venait à l'école. J'avais l'impression que je n'avais rien fait de spécial pour lui!.
M. M.

Avant de connaître Freinet, je suis déjà, grâce aux Daniel, sensibilisé à sa pédagogie et très motivé pour participer au Congrès de l'Ecole Moderne à venir, celui d'Angers, en 49, d'autant plus que l'un des thèmes de ce congrès s'intitulait:
«L'expression libre des enfants par le texte libre, les journaux scolaires, le dessin, le théâtre, le cinéma et la radio.»
En somme ce que nous avions abordé, en bonne partie, chez les Daniel ; cela ne pouvait donc pas mieux tomber.
Une autre surprise attendait les congressistes: la première projection du film: «L'école buissonnière».
Un moment d'intense émotion qui m'a permis de sentir L'ESPRIT qui imprègne la Pédagogie Freinet.
Cette fois, c'est le grand choc avec ce premier contact direct avec Freinet et plusieurs centaines de camarades unis par cette chaîne d'amitié et de coopération dans le travail qui fera l'originalité et la force du Mouvement de l'Ecole Moderne.
Et c'est l'occasion d'entrer dans la grande ronde de la correspondance avec un correspondant régulier et une équipe de correspondants mensuels. Personnellement, j'ai toujours considéré les échanges interscolaires comme une puissante motivation de travail et un apport très riche tant sur le plan pédagogique que sur le plan social.
Un exemple: mes grands élèves du CM2 et de F.E. ayant vécu la longue grève des cheminots en 53 alors qu'ils étaient chez leurs correspondants près de Troyes, à 800 km de la maison, sans plus pouvoir communiquer avec leurs parents, doivent encore se souvenir de ce que peut être une grève dure. Au bout de 19 jours chez les correspondants, au lieu des 8 ou 9 jours prévus, nous avons dû affréter un car pour rentrer en Bretagne avec le billet retour SNCF en poche.
E. T.

A Moëlan St-Thamec je me suis lancée dans le texte libre et le dessin libre. Je faisais mon propre tâtonnement sur des disciplines qui ne me semblaient pas trop dures à appréhender, sur l'expression orale également.
Je n'ai pas tout de suite abandonné le livre de lecture que j'ai trouvé dans l'armoire de la classe, d'autant plus que l'inspecteur tenait à ce que je le garde en combinant les leçons de lecture avec les textes des enfants. Mais ça ne m'a pas plu et bien vite j'ai remis les livres dans l'armoire. «Lili et Toto» prenaient leur retraite.
Je ne me servirai que des textes écrits par les enfants ou écrits par moi sous leur dictée.
Mais il fallait se faire accepter des parents avec lesquels, ou tout au moins avec certains desquels nous étions déjà proches, car gravitait autour de l'école un groupe de parents intéressés par l'école et qui avait constitué une Amicale Laïque.
Le même mois, nous avions acheté chacun une imprimerie et tout le matériel ainsi qu'un limographe, une fortune!.
Le soir, je tirais au limographe les remarques que les enfants avaient faites sur les textes et j'ajoutais cette page dans leur livre de vie. Et ça a marché. Les parents ont accepté ce livre de vie comme livre de lecture de leurs enfants.
«Ne vous lâchez jamais des mains... avant de toucher des pieds», disait Freinet.
Les enfants dessinaient librement, illustraient leurs textes qu'ils essayaient de bâtir eux-mêmes. Peu à peu, je me suis rendu compte que ce n'était pas suffisant. Il fallait aider les enfants à se surpasser, à aller au maximum de leur expression, à préciser ce qu'ils avaient voulu exprimer, etc.
Peu à peu un état d'esprit nouveau s'installait dans la classe. On en est venu au calcul vivant, à l'organisation coopérative de la classe...
Pierre et Henriette Fort de l'Aube que nous rencontrions pour la première fois au stage de 1952 à l'école de Saint-Philibert Trégunc où René Daniel, en 1926 avait réalisé avec l'école de Freinet la première correspondance interscolaire - ont voulu correspondre avec nous, Emile passé dans la grande classe, et moi toujours au CP, avec pour les grands la promesse d'un voyage-échange à la fin de l'année (c'était la coutume à l'époque de faire ces voyages au début de l'été). Ça nous a un peu «effrayés» car Pierre et Henriette étaient des chevronnés et il ne fallait pas les décevoir, leurs élèves et eux-mêmes. Nous ne les avons pas déçus. On en parle encore 40 ans après.
La correspondance interscolaire a été un volet très important de la pédagogie Freinet, pour moi. Elle m'a beaucoup aidée à créer entre les enfants et aussi pour moi, une sorte de force, de motivation qui nous poussait toujours plus avant. Les parents vivaient intensément l'arrivée des correspondants. C'est dans notre petite école de campagne que je l'ai ressenti le plus lorsque la classe d'Emile recevait les «corres». Les parents se préparaient longtemps à l'avance, blanchissaient les murs de leur maison, faisaient le grand nettoyage. Il y avait toujours des volontaires pour accueillir les enfants qui ne pouvaient être logés chez leurs correspondants: maison trop petite, ou un autre empêchement. C'était l'événement de l'année.
A la rentrée 1957, pour des raisons familiales, nous nous sommes retrouvés à Brest, laissant des parents déçus de nous voir partir. C'est vrai que nous avions formé une équipe solide coopérative dans et autour de l'école grâce à cet esprit Freinet que nous avions réussi à faire passer.
A Brest, dans l'école maternelle où j'ai passé 13 ans, j'ai continué à travailler de la même façon.
Mon esprit logique, mathématique, m'a conduite naturellement à entraîner les enfants à raisonner, réfléchir, chercher des solutions pour régler telle ou telle situation, au lieu de leur mâcher la besogne, avec de temps en temps, le petit coup de pouce de ma part, mais aussi faire quelquefois la pause pour reprendre plus tard le problème: situation mathématique, organisation de la classe, recherche d'outils etc. Combien de fois j'ai constaté des démarches originales des enfants.
M. T.

1935-1936: Les techniques sont intégrées peu à peu. Nous engrangeons, encouragés, beaucoup de satisfactions. La coopérative scolaire fonctionne avec bonheur. Les candidats aux examens et concours ne subissent aucun échec, sans bachotage notoire. Les plus jeunes suivent l'exemple des grands. A certains moments privilégiés, on peut témoigner que la classe travaille dans une sorte d'enthousiasme. Du C.P. au C.S. chacun pratique la gravure du livre ; ou mieux la vit! Tous les moments libres sont consacrés au travail de la gouge après la réussite d'un dessin spontané. Je m'en réjouis car j'apprends moi-même combien la gravure exige une forte discipline sensorielle et motrice. Discipline majeure de la main et de l'outil qui ouvre la matière. Ensemble, nous inventons un outil inédit qui servira de gouge. Des baleines de parapluie (acier de qualité) coupées en bonne longueur, emmanchées sur de courts morceaux de manche à balai sciés à onglet, limées pour obtenir un tranchant efficace, deviennent d'excellents outils qui ne coûtent rien!
1937. Un ami graveur sur bois m'avait initié à son art. Lors d'une visite, il s'extasie devant certaines réussites. A tel point qu'avec notre accord il les présente à la galerie Mignon-Massart, la plus importante de Nantes. Elles ont été produites, assure-t-il, par une équipe de jeunes artistes que je suis censé diriger dans ma campagne. Accord de la directrice qui demande des tirages réduits à 20 exemplaires, sur beau papier, numérotés et signés. Un autre ami maître-imprimeur à Pornic, nous offre des tirages de qualité professionnelle. Prix de vente: 75 francs l'exemplaire (20 % pour la galerie). Ça marche si bien qu'une partie des fournitures scolaires est prise en compte par la coopérative scolaire. Le trésorier élu tient le registre. L'amicale prend le reste. Désormais notre Ecole communale rurale est devenue réellement gratuite!
1939. Il faut bien révéler à la directrice de la galerie que les artistes sont élèves d'une petite école primaire. Pour vaincre son incrédulité, quelques-uns de nos bonshommes se prêtent à dessiner, graver, imprimer devant elle, dans un coin de son bureau. Stupéfaite, elle offre d'exposer gracieusement les meilleurs gravures, dessins, aquarelles et gouaches dans sa galerie pour la première quinzaine de juin. Nombreux visiteurs intéressés. Echos dans la presse locale, reproductions à l'appui. Naturellement, les adversaires de notre Ecole pratiquent la classique ignorance superbe à notre succès.
Sur ce plan particulier, c'est toi Elise, qui as inspiré cette force militante de mon itinéraire. Au Pioulier, en décembre 1945, je t'en remercierai.
M. P.

Lors de mon stage à Beaumont-sur-Oise, du 17 septembre 1961 au 15 février 1962 (classe de perfectionnement), je prends contact avec Georges Gaudin, responsable de la Commission «Spécialisée» de l'I.C.E.M.
Nous faisons la synthèse d'un cahier de roulement, à propos de la coopérative et de la discipline de travail. Dix camarades y participent. Il s'agit d'échanges, au sein de l'I.C.E.M., sur leurs pratiques coopératives, durant l'année 1961-1962.
Dans un chapitre: «Le Conseil de Classe», on peut lire: «Qu'on l'appelle Conseil de Classe, Conseil de Travail ou Conseil de Coopérative, c'est un moment privilégié de la classe, une prise de conscience progressive de l'existence du groupe scolaire et des responsabilités qu'il implique».
En 1962, à l'école Lamartine de Saint-Nazaire, dans ma classe coopérative de perfectionnement fonctionnant en auto-organisation, l'expression libre met les enfants en prise directe avec les réalités sociales et politiques.
C'est le début de mon aventure auto-gestionnaire, commencée avec Jean Le Gal, au sein du Groupe Freinet de Loire-Atlantique.
Elle se poursuivra à Saint-Nazaire, jusqu'en 1968. La Commission «Enfance inadaptée» de l'I.C.E.M. sera la première à rendre compte de nos recherches.
J'ai vécu, durant cette période, une intense activité pédagogique qui me mena à de nombreux stages, réunions, colloques, à des débats avec Laborit, Mermoz, Lobrot... à des contacts avec l'étranger.
Dans un leader de «l'imprimerie à l'école» en 1932, Freinet écrit:
«Théoriquement, si elle est comprise comme moyen pratique pour des enfants de s'organiser librement et de gérer leurs propres intérêts, d'améliorer même leurs conditions de travail, la coopérative n'est-elle pas entièrement recommandable et ne peut-on vraiment saluer cette initiative comme un essai pratique de réaliser l'auto-organisation des écoliers?»
Et Freinet relie son travail scolaire à un projet coopératif, à Bar-sur-Loup, aux côtés d'ouvriers et de paysans (La Coopérative Abeille Varoise) et aussi à un projet politique.
La Pédagogie Freinet, pour mériter le qualificatif d'auto-gestionnaire se doit d'accepter, de favoriser vis-à-vis de ses propres outils et techniques, la contestation et la critique des élèves car la formation de l'homme nouveau ne s'exerce qu'à travers la remise en cause permanente des techniques, des institutions et des individus, tant au niveau scolaire qu'au niveau social.
L'auto-gestion, c'est la libération de toutes les forces instituantes, la critique de l'ici et maintenant, la démystification de l'enseignant, c'est la prise de conscience de toutes les pressions institutionnelles qui s'exercent sur l'individu et sur le groupe. C'est une démarche réaliste et vivante.
C'est le tâtonnement expérimental appliqué au groupe, processus d'élaboration de l'aptitude à la critique sociale.
Elle ne saurait être réduite à l'utilisation de quelques techniques libératrices, ni limitée à quelques formules disciplinaires nées des conseils de classe.
Notre pratique de l'auto-gestion pédagogique est liée à notre conception politique et sociale de la société.
L'auto-gestion reste une idée jeune et neuve. Les difficultés de tous ordres ne doivent pas amener à minimiser la force de l'aspiration qu'elle contient
Elle n'est pas une utopie, elle apparaît comme la proposition de renouvellement et d'espoir.
Nos pratiques ne sont pas le fait d'éducateurs isolés.
De 1971 à 1982, les recherches se poursuivent au sein d'une Commission Nationale, éditant un bulletin où participent 60 camarades.
Des chantiers «autogestion» se développent au sein de l'Ecole Moderne, animés par J. Chassanne.
Ces militants, engagés dans une éducation sociale et politique, suscitent les critiques de ceux qui n'acceptent aucune remise en cause de la pédagogie Freinet, ni de l'I.C.E.M..
P. Y.

J'avais été frappé par le comportement des élèves de Delahaye. On ne les voyait pas tous aux récréations, un certain nombre, contrairement à la réglementation stricte de l'époque interdisant à l'élève d'être en classe sans la présence du maître, restait à finir un travail ou trop pris par celui-ci. On en voyait partir, non à onze heures trente, mais un quart d'heure, voire une demi-heure après la cloche. Ces mêmes, pourrait-on dire, revenaient à une heure pour la rentrée de une heure trente, s'introduisaient presque clandestinement dans l'école, contrairement aux nôtres qui attendaient presque la sonnerie pour pénétrer dans la cour où surveillait le maître de service. Delahaye, lui, était depuis longtemps dans sa classe avec ses volontaires. Par quel miracle ces enfants étaient-ils métamorphosés? A ma demande, Delahaye me donna toutes les explications voulues. Après le départ de ses ouailles, il m'invita à pénétrer dans sa classe où les tables étaient déjà dérangées pour occuper d'autres fonctions que d'accueillir un postérieur fatigué au bout de quelques minutes, à supporter un corps alourdi d'inappétence intellectuelle, et des membres qui intérieurement et par nécessité de l'âge auraient bien voulu s'agiter dans toutes les directions. Pas de bras croisés. La classe était une ruche bourdonnante, certes, où la récolte de son miel se faisait par la participation désirée, voulue, de chaque élève. Ici, on imprimait un journal scolaire: «La petite usine» qu'il fallait faire propre et sans faute pour envoyer aux correspondants d'une école éloignée de France, travaillant dans le même sens, là on observait et notait l'évolution de poissons dans un aquarium après que le maître et les observateurs eussent réfléchi sur ce qu'il convenait de savoir et qu'un plan eût été élaboré dispensant pour un temps le maître de patronner ses enfants. On disposait aussi d'un pathé baby. Les films que l'on passait servaient à asseoir quelques connaissances. Dans un coin encore la scie débitait en morceaux convenables le contre-plaqué qui allait devenir après calcul, dessin, évaluation de dépenses, un coffret ou un porte-brosse. Chacun s'y retrouvait.
J. V.

Les élèves sont pour le moment disposés en U. C'est le moment décisif où le texte de l'enquête sur le voyage des pèlerins à la Mecque va être rédigé avant l'impression. Au tableau, le maître a reporté ce texte qui est commenté du point de vue du style, de la syntaxe, de la propriété des termes. Au beau milieu de la classe, le projecteur de diapositives est en batterie, prêt à fonctionner. Au fond, se trouvent l'imprimerie, les tables de travail où les enfants peuvent fabriquer leurs propres diapositives, et le matériel audiovisuel: magnétophone, appareil photographique, etc....
Aux murs, les textes réglementaires (progressions), mais aussi un planning à éléments détachables, propre à «l'Ecole Moderne». Lorsqu'une partie du programme officiel a été traitée, il suffit d'ôter l'étiquette correspondante.
Mais ce n'est pas tout. Les enfants de l'Ecole Moderne sont, on le sait, de merveilleux dessinateurs, et ceux-là confirment pleinement la règle. La décoration de la salle témoigne du sens de l'observation, mais aussi de l'imagination et du goût artistique des enfants. On prend alors conscience des lacunes de la pédagogie traditionnelle, qui fait du dessin, une discipline annexe, alors qu'il peut et doit être un extraordinaire instrument de connaissance et d'expression.
Avant notre arrivée, les élèves avaient procédé à une enquête sur un événement capital. Il s'agissait pour eux d'effectuer une recherche très détaillée sur le pélerinage à la Mecque auquel participaient souvent les membres de leur famille. Des groupes s'étaient rendus dans les agences de voyage, avaient interviewé les responsables, s'étaient procurés des documents.
Les éléments du puzzle allaient être assemblés pour aboutir, d'une part au texte libre, mais aussi à la leçon de géographie, d'histoire, de calcul, d'étude de milieu, de dessin. Le thème peut sembler exceptionnel, il n'en est rien. On a l'impression que chez le maître, car, il est chez lui dans sa classe, l'exceptionnel est quotidien. Ce n'est pas une boutade: que l'on en juge par les exemples des thèmes qui vont suivre. La fête du mouton fait elle aussi l'objet d'enquêtes approfondies, de même que la révolution agraire, enfin tout ce qui est d'un intérêt à la fois actuel et humain, tout ce qui peut transformer l'acte en éducation totale de l'homme et du citoyen.
L'après-midi, le maître nous a dévoilé les trésors d'ingéniosité grâce auxquels il a pu «démarrer». Rien, ou presque, au départ. Une planchette, quelques clous et un morceau de toile et voilà une imprimerie. Et pour le rouleau? ont demandé nos stagiaires intrigués. Pour le rouleau, il suffit de prendre un morceau de manche à balai et de la gaine d'un morceau de vieille chambre à air!
Le maître ne se limite pas aux démonstrations verbales. Tout en parlant, le voilà qui prépare sous nos yeux un stencil, qui encre le support, et voilà le texte dont il distribue des exemplaires à la ronde. Habituellement, c'est un groupe qui est chargé de ce travail, mais aujourd'hui le temps presse.
Mais la véritable surprise et le clou de la soirée, c'est l'audiovisuel que le maître a depuis cette année intégré à son enseignement. Ce sont les élèves qui ont la joie de voir leurs dessins projetés en images lumineuses sur l'écran, accompagnées de la bande magnétique qu'ils ont réalisée eux-mêmes avec bruitage et fond sonore. Des trucages simples, des variations lumineuses donnent à cette séance une extraordinaire ambiance de poésie enfantine. Déjà, les techniques du mixage et du montage sont acquises, bien avant les mots sans doute.
Une innovation intéressante concerne le fichier autocorrectif. C'est une mémoire composée d'une boîte à fiches où les élèves puisent les connaissances qui leur font défaut, et qu'ils enrichissent au fur et à mesure, lors des leçons, mais aussi chaque fois que l'occasion se présente de vérifier telle ou telle règle de grammaire ou l'orthographe de tel mot.
Rapport de visite chez Ab. B.

Dès ma 1ère nomination, je mis en place des échanges avec une école mayennaise. Bien sûr, les échanges furent modestes mais déjà une prise de contact entre élèves, de quelques heures, un mercredi après-midi, permit d'apprécier les bienfaits de cette forme de travail.
Dès lors, allaient commencer d'année en année d'autres formes de correspondance scolaire en privilégiant toujours la rencontre humaine entre les élèves.
Pas besoin d'être distants de plusieurs centaines de kilomètres pour trouver le dépaysement, quelques dizaines suffisent: campagne-ville, petite école et groupe scolaire...
L'expérience aidant, l'envie de varier les échanges m'ont amené à oser une aventure «folle» et rompre complètement avec la logique qui m'avait animé jusqu'à présent!
Une opportunité? un défi à moi-même? un pari fou? toujours est-il qu'une correspondance de 7 ans avec la Guadeloupe allait apporter des échanges aux formes inattendues avec une saveur exotique!
C'est grâce à la présence dans ma classe d'une famille antillaise dont le papa avait proposé, à l'occasion d'un voyage aux Antilles, de porter un colis dans l'école de son village d'origine.
Ainsi allaient démarrer des envois distants de 7000 kilomètres avec l'impossibilité de se voir au cours l'année scolaire.
Ce sont eux qui ont pris l'initiative de venir les premiers au bout de 5 ans de correspondance.
Le retour eut lieu 2 ans plus tard. La possibilité d'y participer fut offerte à tous les élèves ayant correspondu scolairement, et de découvrir la Guadeloupe et plus particulièrement Anse-Bertrand.
Il va sans dire que la découverte d'un territoire d'Outre-Mer restera gravée dans ma mémoire et dans celle des enfants. Pour la plupart d'entre eux, c'était la 1ère fois qu'ils sortaient de la métropole.
Avec le recul, en analysant cette expérience, je me rends compte que je la dois au mouvement I.C.E.M. et donc à Freinet que je n'ai rencontré qu'au travers des livres et documents.
André Brochard

La peinture coûte cher. Qu'importe! Quelqu'un trouve un moyen pour faire face: on achète à peu de frais de la poudre de couleur bon marché chez un droguiste et on la fixe avec du lait écrémé... et oui, nous l'avons fait... en attendant la «solugouache» et surtout les crédits qui permettent de l'acheter.
Le dessin libre utilise beaucoup de papier, alors commence la chine, chez les peintres, les droguistes, des grands albums de papier peint, lors des renouvellements des collections.
Un père d'élève, devenu père d'ancien élève avec les ans, représentant dans une grande droguerie en gros, continuera à nous en apporter en quantité pendant des années.
Le verso de chaque feuille est blanc, enfin presque, si on fait abstraction de l'énorme numéro noir qu'il porte en son centre et que les enfants ont souvent du mal à couvrir avec la peinture.
On fait aussi le tour des imprimeries pour récupérer les chutes de papier ou les restes de rouleaux.
Les techniques d'impression coûtent cher, notamment le lino ; chez des artisans poseurs sur sol on récupère chutes et échantillons. On cherche même le plastique que les enfants découpent ou sur lequel ils dessinent avec une colle à tissu ; «le texticroche», qui permet un tirage d'une cinquantaine au moins d'exemplaires.
Puis on utilise la carte de Lyon, le bristol gravé au stylo-bille ou découpé et collé en couches successives après avoir cherché à utiliser des techniques de gravures sur zinc et sur cuivre abandonnées à cause de l'usage des acides qui s'avèrent trop dangereux pour les enfants malgré tous les stratagèmes inventés pour leur en éviter le contact.
Cette recherche est fructueuse et ouvre des horizons sur l'utilisation des matières pour l'expression artistique.
Tout cela est présenté au cours des réunions et des stages, chacun apportant au groupe sa découverte.
Ainsi va le progrès par la recherche collective et anonyme, ne réclamant aucune reconnaissance de droit d'auteur, d'aucune sorte.
(...)
Le groupe normand organise sa propre exposition permanente, une exposition qui sera à la disposition des camarades organisateurs de réunions ou de stages, ou de toutes manifestations Ecole Moderne de la région.
Nous en prenons la responsabilité. L'ensemble des oeuvres répertoriées est rangé dans une énorme caisse de contre-plaqué d'environ 1,2 x 1,5 x 0,2 m organisée de telle sorte qu'elle puisse être expédiée rapidement, par train ou camion, à la demande.
Nous avons fonctionné ainsi pendant des années.
Certes, nous ne nous barbouillons pas de grands mots et à travers les oeuvres enfantines, nous ne cherchons pas à évaluer les compétences de nos élèves à l'aune d'on ne sait quels critères que nous aurions établis ou qu'on nous aurait fournis sur on ne sait quelle base soi-disant objective.
Ce que nous voulons, c'est aller le plus loin possible avec les enfants ; ne pas les mettre en concurrence les uns par rapport aux autres, mais au contraire les amener à s'aider, à s'épauler sans rivalité d'aucune sorte. La concurrence, le plus souvent travestie en émulation, stimule sûrement certains parmi les meilleurs mais, malheureusement, décourage plus souvent les plus provisoirement démunis.
Les comparaisons que nous proposons sont celles qu'on fait avec soi-même ; celles qui consistent à constater ce que l'on peut faire aujourd'hui que l'on ne savait pas faire hier.
Il n'est sûrement pas sain de chercher à se dépasser uniquement pour dépasser les autres. Il est peu, très peu de champions et beaucoup de gens ordinaires.
Nous voulons avant tout à partir de la vie, aller vers la vie, là où du passé naît l'avenir.
Nous nous refusons à substituer à la scolastique, tant critiquée par Freinet, une nouvelle scolastique moderne tout aussi néfaste que la première, faite elle-aussi d'exercices abstraits, présentés comme des situations de vie, tout comme les problèmes des certificats d'études étaient donnés comme des exercices de la vie pratique. Nous refusons d'entretenir ces illusions ; nous nous méfions des savantes réflexions pédagogiques qui ignorent le plus souvent la vraie vie.
On a envie de crier, aujourd'hui comme hier: «laissez les enfants vivre!» ou plutôt: «faites-les vivre naturellement comme des enfants!»
G. G.

Le journal scolaire, la correspondance, le voyage-échange, ont motivé l'essentiel du travail. Ils ont laissé des traces profondes chez les élèves. Certains ont maintenant la cinquantaine et parlent encore du journal, des correspondants, et du voyage-échange qu'ils ont fait.
Les techniques en constante évolution doivent être maîtrisées pour servir et non pas pour asservir ; rien n'est définitif, il faut aller de l'avant dans une recherche permanente.
C'est ce que nous avons fait.
Il est réconfortant de constater que trente ans après la disparition de Freinet, les nouvelles générations qui ne l'ont pas connu travaillent avec le même élan, avec le même esprit et aiment encore contacter les «anciens».
C. Y. F.

Un grand principe chez Freinet, c'est l'expression libre de l'enfant, au premier chef le texte libre.
Quelques exemples feront comprendre le comment et le pourquoi d'une telle expression:
Louis est un garçon doux et souriant. Né juste avant la guerre, il a à peine connu son père qui, prisonnier en Allemagne, n'est rentré chez lui qu'à la Libération. Louis a donc vécu cinq années seul avec sa mère sur une petite exploitation rurale. Avec le retour du père, c'est une petite soeur qui est née et Louis a dû partager la mère qu'il avait pour lui tout seul pendant ces années. Un jour, il nous a raconté un rêve: il avait construit un avion pour traverser la Manche et il embarquait dans l'aventure sa petite soeur. Mais l'avion avait eu des ratés et il s'abîmait en mer, engloutissant Louis... et sa soeur.
Rêve, puis récit à toute la classe. Cela a-t-il aidé l'enfant?
Bernard est un joyeux luron qui n'hésite pas à se moquer de lui-même. Il nous lit un matin l'aventure qu'il a vécue la veille au soir: alors que la famille se préparait à manger la soupe, la pluie s'annonce ; «vite, il faut ramasser le linge qui est étendu» dit la mère à ses deux filles. Bernard, qui n'aime pas la soupe, se précipite vers le buffet, prend des morceaux de sucre qu'il fait fondre dans son assiette ; mais ce n'est pas ce qu'il espérait. «Je n'ai pas faim - eh bien, passe ton assiette à Andrée.» Celle-ci commence à manger mais s'étonne du drôle de goût. «Oh! dit la mère, tu as voulu sucrer ta soupe! tu vas tâcher de me la manger!». Le récit que fait Bernard, le penaud, est salué par les rires des camarades et, avec l'accord de l'auteur, on décide de jouer la saynète pour la fête de Noël. Le succès près du public fut assuré.
Dans les années 50, on ne parlait pas de sexualité de façon aussi libérée que maintenant. Quand Pierre annonce qu'il a un texte «J'ai mené ma chèvre au bouc», l'instituteur, citadin, se sent dans ses petits souliers. Mais il faut laisser lire le texte. Or, c'est tout simple: Pierre et ses copains ont mené la chèvre jusqu'au clos du bouc, y ont fait entrer la biquette, puis sont sortis après avoir fermé la barrière. Et que pensez-vous qu'il arriva... Par dessus la haie, le bouc, plissant le nez, faisait des grimaces aux enfants. Et Pierre, tout en lisant, grimaçait lui aussi, et cela nous fit tous rire.
On ne rit pas toujours en classe. Quand Guislain propose «Les colères du maître», je ne peux que laisser lire, et, malgré plusieurs autres textes intéressants, c'est évidemment le texte de Guislain qui est choisi, imprimé, distribué à chaque élève et inséré dans le journal que la classe envoie à des classes correspondantes.
Ce sont là des témoignages pour montrer la diversité des récits que les enfants peuvent écrire et pour souligner combien les camarades de la classe sont attentifs à ces «confidences» de leurs condisciples. Evidemment, quand le texte lu est plutôt écrit pour son intérêt documentaire, les questions posées à l'auteur éclairent le propos et peuvent mener à des débats ou des études plus poussées qui feront l'objet de recherches dans les livres, qui inviteront en classe un déporté rescapé du camp de Struthoff ou un ancien mineur de la mine de fer de Diélette ; elles seront aussi l'occasion d'une enquête. Ainsi sont nées, entre autres, deux B.T. très différentes l'une de l'autre:
Le vitrail: à partir d'un texte de Pascal qui racontait comment il avait réalisé un vitrail ; discussion, interrogation, décision: il faudrait voir comment se fait un vrai vitrail. Comme on ne peut se déplacer à trente-cinq, une équipe ira jeudi - c'était avant le congé du mercredi - avec le maître visiter l'atelier du maître-verrier M. Bourget. Visite, échantillons de verre et plomb, compte rendu en classe. Et, après mise au net, un manuscrit qui est accepté par les P.E.M.F.. est édité et servi aux abonnés.
Ainsi naît la vie: Vincent apporte en classe un épi de maïs qu'il a cueilli chez ses grands-parents ; il explique la fécondation: épi mâle, épi femelle. Etonnement des auditeurs. Puis: «c'est comme cela pour tout?» Discussion. Et, évidemment: «Et pour nous alors?» Il n'y a plus qu'à mettre au net le dialogue qui s'est instauré en classe. Puis, avec le contrôle de trois mamans des enfants qui ont le plus participé au début et qui ont accepté de relire le projet avec l'instituteur, un nouveau manuscrit est adressé aux P.E.M.F. et, en septembre 1970, est servie la B.T. N°710. Bien sûr, depuis vingt-cinq ans, la libération de la parole quant à ces problèmes de sexualité a dépassé le cadre modeste de la brochure ainsi réalisée, et c'est tant mieux. Mais encore fallait-il écouter, accepter le débat en classe et essayer d'apporter des réponses aux interrogations des enfants.
La classe est une communauté de travail ou chacun mène en partie la vie de tous. Il est bien évident que le maître d'école n'abdique pas devant ses élèves ; il ne s'agit pas de laisser faire et laisser dire ; ainsi que le disait Freinet, c'est la discipline du travail qui régit la vie scolaire. L'écoute d'un texte, son choix parmi d'autres, sa mise au point collective, vocabulaire, syntaxe, orthographe, devant tous au tableau, c'est une vivante leçon de français. Mais ce sera peut-être aussi l'occasion de préciser des notions d'histoire, de géographie, de calcul. L'exploitation du texte libre peut être variée, mais il peut aussi se suffire à lui-même.
Cette communauté de travail, on la vit au jour le jour, de façon intense, dans une classe transplantée comme celle que nous avons vécue en 1975: classe verte au manoir d'Imbranville et où, à chaque heure de la journée, enfants et adultes - l'instituteur et les collègues détachés avec lui - vivaient très proches les uns des autres, et où le maître n'était plus le personnage distant, mais celui avec lequel on partageait les repas et avec lequel on pouvait bavarder ou plaisanter. Et les visites en groupes de travail enrichissaient par leurs comptes rendus l'album de fin de séjour. Mais, là aussi, l'extérieur apportait ses «leçons»: le travail en laiterie, l'exploitation maraîchère, les basses-cours, le château Renaissance. Même un jour, c'est Patrick qui a été l'enseignant: il nous fit découvrir, dans un sentier très ombragé, alors que nous partions en exploration matinale, la grive qui, sur une pierre du chemin, cassait la coquille de l'escargot qu'elle venait de cueillir dans le fossé.
F. L.

Sur le plan pédagogique, j'ai fait part à Guérin d'un contact avec une école groenlandaise et Paul-Emile Victor. L'école groenlandaise a enregistré en français une bande sur le thème «24 heures de notre vie», thème choisi par Guérin pour un multiplex international lors de l'inauguration de la Maison de la Rdaio à Strasbourg. Il est venu à Montargis pour enregistrer des étudiants finlandais. Je suis très heureux que mes relations avec P.-E. Victor aient permis la réalisation de B.T. sonores.
F. F.

C'était au Congrès Freinet d'Angers à Pâques 1949, mon premier contact avec un rassemblement national des militants...
Je fus immédiatement accroché par le verbe haut d'un grand gars qui discutait avec deux autres collègues en regardant au sol une galette de cire qu'il essayait de faire tourner avec un système resté confus dans ma mémoire. C'était quasi une scène de marché aux puces... Et il disait:
«On va enregistrer sur la cire, comme Charles Cros. Les correspondants écouteront, égaliseront la surface et pourront à leur tour enregistrer leur message...»
- Enregistrer? Mais ça m'intéresse!!!
Et de découvrir Raymond Dufour...
Freinet, venu écouter les résultats, et adoptant le style Dufour, dit en riant:
- «Tu es sur la bonne voie. Je crois que tu as déjà atteint là un bon niveau de réussite. C'est au moins du 1%!»
A Nancy en 1950. Il fait appel à deux collègues: Piat et Hure, radios-amateurs ondes courtes, qui fabriquaient leur matériel de liaison radio avec le monde entier. Ils sont venus chacun avec un magnétophone à fil.
Oui... parfaitement! A fil de fer spécial, très fin, qui glissait dans une gorge à une vitesse très élevée, capable d'enregistrer et de restituer des sons - les premiers «dictaphones» des secrétaires de Monsieur le Directeur...-. Imaginez lorsqu'il cassait! des perruques... des perruques...!!! Il fallait alors faire des noeuds qui éliminaient des paroles. Et il coupait les doigts!
Au cours du congrès, c'est cependant sur de semblables engins que nos magiciens ont mis en ondes, «comme pour une véritable émission radiophonique», un petit album né dans la classe de Maurice Beaugrand de Grange-Lévêque (Aube): L'histoire de Cochonnet, diffusée à tout le congrès en dernière séance.
Au cours de la même année, à l'imitation de Piat, Raymond s'était essayé à enregistrer sur un magnétophone à fil. Toute une aventure, pour un enseignant non technicien!: son de mauvaise qualité, incidents multiples avec le fil.
C'est alors que Gilbert Paris vint...
Je l'avais rencontré dans les escaliers des coulisses de la salle des fêtes de Ste-Savine où il était venu enregistrer l'harmonie municipale pour, par la suite, leur graver des disques. Il était venu avec une caissette en bois dont la face supérieure portait deux bobines entre lesquelles défilait à bonne vitesse - 77 cm / seconde - un ruban standard. Ce ruban sera, par la suite, connu de tous. Et merveille! Ce jeune homme, préposé à la cabine technique d'un cinéma de quartier, avait fabriqué tout seul ce magnétophone, dont la qualité sonore m'émerveilla immédiatement. Pas de doute! Pour moi qui connaissais un peu la gravure directe sur disque, impossible à réaliser par des enseignants, il tenait la solution à nos recherches.
... Si bien qu'au Congrès de Rouen, en 1953, Gilbert est venu avec un appareil, volumineux certes, mais solide et d'usage universel, que l'on appela le «Combiné»: capable de lire les disques 78 tours, les nouveaux microsillons 45 tours et 33 tours et de sonoriser une fête scolaire, car de forte puissance sonore. Bref! Le loup Blanc!
Bien sûr, il pesait une bonne vingtaine de kilos!
«Première qualité d'un bon enseignant audiovisuel: être d'abord un bon déménageur», disions-nous. Les lois de la propagation des sons ne peuvent se modifier: pour avoir puissance et qualité sonore, il faut le poids et le volume».
Dufour (Oise), Denjean (de Beauvoir-en-Lyons - 76) avec qui j'ai fait un des premiers voyages-échanges en 1946, Lagarde (Vayres - 33 -), Brillouet (la Vallée en Charente-Maritime) et moi-même avons été les premiers équipés. La correspondance sonore s'ajoutait aux autres techniques Freinet. Ce n'était plus de l'utopie!
Une documentation multi-médias prenait son élan. Pages imprimées, lettres individuelles, posters, albums illustrés de photos en positif, diapositives en noir et blanc, enregistrements sonores, etc... composaient les envois.
Pour l'ensemble des militants, l'enregistrement magnétique était devenu une technique Freinet évidente, même s'ils ne la pratiquaient pas. L'organisation, en été, des stages familiaux de 12 jours de formation aux techniques audiovisuelles attira quasi régulièrement de 80 à 150 camarades pendant plus de 25 ans.
La ténacité de Raymond devait nous faire aller plus loin. Plusieurs fois, il avait insisté pour que Gilbert Paris et moi soyons avec lui à une rencontre avec un professionnel de la radio, Jean Thévenot qui, chaque semaine, le samedi à 14 h, diffusait des enregistrements réalisés par des amateurs disque ou grâce au ruban.
- «C'est lui qu'il faut voir», avait bien précisé Raymond.
Grâce au «Combiné» de Gilbert Paris, Raymond avait pu envoyer à Jean Thévenot des bandes enregistrées dans sa classe. L'une d'elles, Le Rémouleur, avait été diffusée dans l'émission de la deuxième chaîne de la Radio-Télévision Française, l'émission Aux quatre Vents. Peu de collègues l'avaient écoutée, mais lorsque nous l'avons découverte, elle nous accrocha immédiatement. Son ton était tout à fait nouveau à la Radio.
Ce qui frappait, d'abord, c'était le ton, authentique des élèves de Raymond qui n'étaient plus des écoliers, mais des jeunes, curieux de parler avec ce personnage pittoresque, qu'ils voyaient de rue en rue. L'ambiance sonore, les crissements des lames sur le grès de la meule qui tournait cahin-caha, grâce à un système prélevé sur une vieille bicyclette, les réponses sobres du rémouleur, coupées par ces bruits de travail...
- «Oui, mon petit, c'est assez dur...
(bruit de lame qu'on aiguise...)
- J'ai plus de poumons...»
Tout cela s'enchaînait harmonieusement et apportait une émotion profonde à ces trois minutes d'instantané sonore. Pour le sujet lui-même, le ton des personnages, cette ambiancen'avait rien de commun avec la majorité des reportages rigides des professionnels de l'époque.
Il nous fallut mieux connaître ce Jean Thévenot.
Ce fuent les débuts d'une étroite collaboration de près de 30 ans avec Jean Thévenot et laradio de service public.
Le travail continuel en réseaux coopératifs permit de parfaire notre maîtrise de la technique et celle des enfants qui se révélèrent très performants, tant dans la prise de son que dans le montage et la maîtrise de l'oral.
Autre conséquence immédiate de cette rencontre, nous avons mieux pris conscience d'un invariant fondamental des techniques Freinet: le changement de statut de l'enfant par la pratique des techniques de communication, comme l'imprimerie l'avait réussi. Il effectue un vrai travail, ayant une valeur sociale indéniable: lorsque les auditeurs de la France entière écoutent Sabine, 7 ans, (élève de Claude Curbale), interviewant sa mamie charcutière, ou - autre instantané sonore qui fut célèbre - lorsque, dans ma classe, nous avons ouvert un colis venu des Nouvelles Hébrides, dans le Pacifique, avec textes, albums, lettres et coquillages qui nous faisaient rêver...
En 1955, Gilbert Paris apportait au Congrès d'Aix-en-Provence un nouveau matériel de sa conception: le Multistandard C.E.L. capable d'écouter et d'enregistrer dans tous les formats existants avant que le dynanisme commercial d'une firme impose au monde entier son standard d'enregistrement. (Largeur de la bande, position de la piste enregistrée, vitesse de défilement. C'est ça une «norlaisation»!).
Bientôt aussi, Gilbert sortait un magnéto à cassette autonome, commun dans le commerce, mais bien amélioré, possédant une qualité compatible avec une diffusion radio.
Un Central de regroupement et de préparation des bandes envoyées par les classes pour l'antenne radio s'installait, d'abord dans notre chambre à coucher puis dans le sous-sol de notre maison où Gilbert viendra travailler.
Une sonothèque coopérative était créée et, dpuis 1960, nous avons alimenté plus de 650 émissions et mis au point près de 300 titres de disques et de cassettes CEL et PEMF. Les ensembles audiovisuels vendus approchent le million.
Actuellement, il est bien difficile (sophistication des techniques et coût de réalisation) de réussir notre professionnalisme-amateur du passé, ce qui n'empêche pas de profiter, dans le cadre de la classe, des potentialités de créativité de ces techniques.
Pierre Guérin


Réactions à la pédagogie Freinet

La totale nouveauté de la pédagogie Freinet ne pouvait que surprendre.

Quête fébrile à la bibliothèque de l'Ecole Normale: un ouvrage de Freinet, tout de même... Discussions avec mes camarades de promotion. L'un d'eux me prêta «Les techniques de l'Ecole moderne française», puis s'intéressera lui aussi à la pédagogie Freinet. Demande auprès du Directeur en vue d'effectuer un de mes stages en tutelle à l'Ecole du Pioulier. Refus: «Je vous ferai un cours de deux heures qui vous en apprendra davantage qu'un mois passé chez Freinet» (sic, hélas!).
Deux années dans la petite école élémentaire de Gairaut, à Nice, me firent comprendre combien il était facile de s'enraciner dans la population, si on décidait de s'impliquer, et combien les enfants en tiraient alors partie. Une année à Tourrette-Levens dans une école de 250 écoliers, mais... avec la responsabilité d'une classe unique composée exclusivement d'enfants maghrébins que les collègues ne voulaient pas..., confirma la découverte précédente. Ma plus grande satisfaction fut d'obtenir des familles, en butte au racisme de l'environnement, une marque de confiance - incroyable a priori: à la suite des visites que je fis auprès de chacune et du travail de l'année, j'obtins que tous les enfants pussent quitter un mois leurs parents pour bénéficier d'un séjour en classe de découverte... Ici encore, le mouvement Freinet m'apporta un soutien extraordinaire: exposant les difficultés que je rencontrais auprès de la commune qui refusait de cofinancer la classe d'environnement, la solidarité financière des camarades au Congrès de Montpellier me permit de montrer à l'I.D.E.N. que j'étais vraiment déterminé à compenser la défaillance municipale par une quête publique... argumentée. Quelques jours plus tard, le préfet inscrivait d'office la dépense au budget de la commune...
Jacques Jourdanet

En 1968, 1es responsables désireux d'associer plus intimement des camarades d'autres cantons à une rénovation pédagogique créent le Groupe Romand de l'Ecole Moderne (GREM). Une centaine d'enseignants préparèrent alors le premier Congrès suisse de l'Ecole moderne, doublé d'une nouvelle exposition artistique où se déroulèrent de remarquables démonstrations des diverses techniques: imprimerie, limographe, monotypes. Lausanne était l'idéal lieu de rencontres et les autorités locales très collaborantes.
Pourtant,d'autres «patrons» surveillaient attentivement et avec plus ou moins de bienveillance ces enseignants quelque peu remuants et dérangeants.
Ce fut, dès lors, le prélude à des moments plus difficiles. En effet, la société, victime d'un insolent progrès, se calfeutre, s'affaiblit dans son confort matériel, se dirige vers la fracture sociale. La réussite à tout prix devient le leitmotiv à tous les niveaux et l'écolier en pâtit. Les enfants plus lents, faibles ou rêveurs n'ont plus place en classe - en ont-ils jamais eu -? L'individualisme, additionné de la folie de la compétition à tous niveaux, modifie les mentalités. En classe, le stress s'installe, sournois et gagne même les enseignants découragés.
«Ils ne mouraient pas tous,
Mais tous étaient frappés», disait La Fontaine...
Comment s'étonner, dès lors qu'au sein du GREM le militantisme se mit à fléchir?
Heureusement, des forces nouvelles arrivèrent de Suisse allemande, franchissant avec aise la barrière linguistique en apportant un souffle nouveau. Il faut dire que ces collègues avaient eu, auparavant, de nombreux contacts de travail avec le GREM. Ces jeunes impressionnent par leur attitude critique face à des groupes de pressions très nombreux dans leur région. Ils ne craignent ni le scepticisme, ni l'hostilité officielle.
Ces dernières années, en coopération étroite avec les derniers du GREM - des filles surtout - ils organisent régulièrement des rencontres avec exposition, à Zurich, Berne, Genève ou Lausanne. En 1996, à Fribourg, ils y évoqueront la mémoire de Freinet.
J. R.

De retour à Neublans, la tête pleine de toutes ces nouvelles idées pédagogiques, nous commençons à pratiquer:. texte libre, atelier de peinture, journal scolaire écrit à la main en attendant l'imprimerie et nous commençons timidement les échanges. Parallèlement, Roland a écrit des articles concernant ces pratiques dans un journal local y insérant quelques textes libres d'enfants. Réactions immédiates des collègues de deux villages voisins qui mettent en garde les parents: quatre élèves quittent l'école! Nous demandons une inspection, celle-ci se déroule très bien et
nous pouvons continuer.
M. Be.

J'ai encore en mémoire la réflexion de Sylvie, une élève de onze ans qui m'avait connue en pédagogie traditionnelle. Deux ans plus tard, alors que je m'étais déjà bien engagée dans la pédagogie Freinet, elle m'avoua: «Vous savez que vous avez drôlement changé, maîtresse». Eh oui! je la voyais avec un autre regard et c'est fou ce que l'on est capable de faire quand on vous regarde positivement ; car il s'agit bien de faire. Cette expérience de Magny-Cours, avec le recul, n'a rien d'extraordinaire en soi, mais nous avons réalisé quelque chose, avec d'autres et, sans ces autres, sans Célestin Freinet, nous ne l'aurions pas fait.
Aujourd'hui, je suis seule, Raymond est mort depuis quatre ans. Beaucoup d'amis du Mouvement ont également disparu: M.Beaugrand, ME Bertrand, M.Berteloot... Je suis heureuse de pouvoir les faire revivre maintenant.
A Raymond qui n'a pas entendu comme moi, le merveilleux témoignage de sa fille, à Célestin Freinet que j'aurais tant aimé connaître et à tous mes amis, j'offre ce bel hommage de Pascale adressé à ses parents: «Le plus beau cadeau que vous m'avez offert, c'est votre éducation dans l'esprit et les principes de la Pédagogie Freinet»
J. Ma.

Dans la foulée de soixante-huit, je fus, heureusement, sollicité pour participer dans un Centre Régional de Formation à un passionnant travail d'équipe. Au bout d'une dizaine d'années la remontée du traditionalisme m'amena cependant à me tourner vers l'ICEM, dans les rencontres nationales duquel je rencontrai des préoccupations proches des miennes chez des collègues tant du primaire que du secondaire. Ces échanges débouchèrent rapidement sur une véritable coopération au sein d'un groupe de travail fondé en 1980.
Mais, face à un retour de plus en plus agressif de trop vieilles démarches, je me sentis tenu de me positionner clairement face à une hiérarchie nouvellement placée pour les promouvoir. Peut-être eussé-je pu le faire de façon plus discrète? Toujours est-il que, malgré un dossier professionnel jusque là tout à fait positif, l'Inspection Générale de ma spécialité et son relais régional ne cessèrent jamais plus de me poursuivre de leur sollicitude! A commencer - pour ne prendre qu'un exemple - par un transfert quelques jours après la rentrée, du poste dont j'étais titulaire au Centre de formation de Professeurs dans un collège de quartier exposé, à 120 km de là et avec des élèves en difficulté... La Pédagogie Freinet avait commencé à transformer ma vie, pourrais-je plaisanter!
En fait, je ne regrette strictement rien. Au contraire, dirais-je même avec le recul. Remis en contact avec la réalité de la classe, je pus y expérimenter et en témoigner en pleine connaissance de cause. Et de façon beaucoup plus crédible que depuis un poste de formateur.
La plupart de mes anciens collègues du Centre peuvent se retrouver aujourd'hui chefs d'établissements ; j'ai, quant à moi, beaucoup plus apprécié la possibilité de continuer à travailler et témoigner librement dans des revues pédagogiques, syndicales, de spécialistes ou autres pour combattre, même sans gros résultat apparent, une conception tellement modélisée et expositive de l'enseignement technologique qu'elle en paraît caricaturale.
En ce sens, la Pédagogie Freinet m'aura finalement bien apporté la liberté.
Même si, ô combien précieuse, m'aura été la présence constante des camarades: seul on n'a jamais raison contre tous et on ne saurait «tenir la distance».
Heureux néanmoins d'avoir pu éviter d'appeler au secours, car convaincu que toute liberté a quelque part son prix.
Prix que d'autres, à commencer par Freinet lui-même, ont dû payer nettement plus cher.
Liberté aussi d'explorer pleinement, dans des directions pour la plupart signalées par lui, des pistes souvent entrevues par lui. Et selon des démarches plus ou moins éprouvées par lui et ses premiers compagnons.
Alex Lafosse

Dans mon travail avec les étudiants de l'Ecole Normale, c'est-à-dire avec les futurs «éducateurs du peuple», je m'efforce de leur faire connaître la Pédagogie Freinet, aussi bien par des livres que par des rencontres avec des enseignants Freinet que j`organise (p.ex. en 1995, une excursion en Forêt Noire où existe un groupe Freinet très actif). En même temps, j'essaie de leur démontrer la nécessité de l'attitude envers les élèves, décrit ci-dessus par Célestin Freinet.
Ce dernier but est très difficile à atteindre. Les jeunes étudiants à 80% des étudiantes d'ailleurs sont issus pour la plupart d'un milieu «bourgeois» et ont parcouru un Lycée traditionnel. Là, ils ont été formés dans la conscience d'avoir mérité leur succès scolaire par leur intelligence et leurs efforts, succès moyen d'ailleurs, parce que ceux avec un baccalauréat de qualité s'en vont faire des études universitaires. Ils sont donc très «sages», très naïfs et imprégnés par l'idée d'apprendre au plus vite comment on dirige une classe «comme il faut». Finis les temps où j'étais mise en cause par des étudiants impatients de changer l'Ecole, ni quoi que ce soit... Ceux et celles devant moi aujourd'hui ont appris la leçon qu'il faut s'adapter, se plier aux exigences si l'on veut avoir un des postes très rares... Il y en a même qui m'en veulent lorsque que j'essaie d'organiser un cours selon les méthodes Freinet, c'est-à-dire lorsque je leur propose le choix d'objectifs de travail, ou des groupes ou des méthodes de travail... Tout ce qui n'est pas nettement imposé, qui sent le risque d'une décision personnelle, de la liberté, leur inspire peur, ou plutôt méfiance...
Ils se plient déjà avant qu'on le leur ait exigé. Et la pauvre vieille qui cherche à leur insinuer une autre attitude, à ébranler quelques-unes de leurs convictions, se sent bien des fois un peu seule parmi eux.
Ce n'est donc jamais la majorité qui se laisse inspirer de cette autre conception du travail pédagogique, inspirée et initiée par Célestin Freinet il y a 75 ans. Mais quelques-uns, dans chaque promotion, commencent à s`y intéresser, «prennent feu» et cherchent activement le contact avec la Pédagogie Freinet. J'ai toujours trouvé une possibilité pour ceux-là de faire un stage dans une classe Freinet, ou de participer à des rencontres, etc.
Les autres apprennent la Pédagogie Freinet par les livres, ou les minimalistes par les notes prises par leurs camarades et la récitent dans les examens. Et cela n'est déjà pas mal, n'est-ce pas?
I. D.

Comme beaucoup d'autres, je n'étais pas toujours d'accord avec Freinet. Mais il prenait soin de nous donner la parole parce qu'il croyait à l'importance de la confrontation des idées. Il m'avait même confié la rubrique de l'Educateur: «La part du maître». La plupart du temps, il acceptait tels quels mes articles, sans jamais les censurer et se réjouissant même des problèmes que, parfois, je posais. Il ne me demandait de reprendre que ceux qui n'étaient pas directement compréhensibles.
Il avait été déçu et presque choqué d'apprendre que moi, le fidèle des fidèles, je n'imprimais plus, que je n'avais pas de journal scolaire et que je n'utilisais pas la correspondance. - Après onze années de pratique! -. Il m'expliquait qu'il était d'accord pour dire que la correspondance n'était pas faite pour l'histoire et la géographie, mais pour mieux se connaître. Moi, je pensais que, jusqu'à 9 ans, les activités de la pédagogie Freinet suffisaient largement pour cela, pour peu qu'on ait souci de développer les langages, ce que je m'efforçais de faire dans des domaines inhabituels comme le parlé, le chant, la gymnastique et la mathématique. Mais lui, il avait plutôt une optique grande classe. Et il avait raison de penser qu'à ce moment-là, il fallait ouvrir les fenêtres sur le monde. Elise me comprenait mieux parce que je me trouvais davantage sur sa ligne. - Mais Freinet craignait que mes interventions ne dissuadent des camarades de ce niveau de pratiquer la correspondance, alors qu'il pensait qu'elle était accessible à tout le monde et que, par sa seule introduction, les choses s'en trouveraient déjà considérablement et positivement changées.
Je n'étais pas non plus d'accord sur le fait qu'il fallait construire le savoir mathématique sur le réel, alors que je pensais, et que mes élèves m'avaient conforté dans l'idée, qu'il fallait d'abord s'en désengluer. Mais bien que fondamentalement opposé à cette idée, il n'en avait pas moins publié le récit de mes premières expériences. Elise me disait:
- «Ici, tout le monde est contre toi. Et moi, je serais plutôt de leur coté. Mais, continue, tu pourrais avoir raison contre nous tous».
Mais si j'ai eu en grande partie raison, ce n'est pas contre eux, mais avec eux, parce que j'avais appliqué leurs idées à l'enseignement des mathématiques. Elise s'était d'ailleurs rapidement rangée à mon point de vue parce qu'elle sentait qu'on ne pouvait faire totalement confiance au seul calcul expérimental.
Même comportement de Freinet à propos de «Rémi à la conquête du langage écrit». Les premiers cahiers l'avaient un peu inquiété. Mais il ne les en avait pas moins publiés. Lorsqu'il avait choisi comme thème du congrès d'Annecy: «Critique de l'école traditionnelle», nous avions été plusieurs à lui dire notre désaccord. Alors, il avait opté pour: «Les maladies scolaires». En cette occurence, nous avions eu tort, car cette critique était à faire, comme elle l'est encore à faire maintenant. Ayant connu tout ce qu'il avait connu, il n'hésitait pas à affronter la réalité en face. Nous, nous étions beaucoup plus timorés.
P. L. B.

Freinet m'appelait aussi «Viens ici, Paulette 40, fais-nous rire avec tes misères...»
Freinet paraît-il, n'avait découvert que je travaillais dur et sérieusement que sur le témoignage d'Elise! C'est en riant que je racontais «la dernière» de ma Directrice, ou de mon Inspecteur. Je disais cela - qu'y faire? - avec mon accent, n'est-ce pas?
Alors les copains riaient aussi.
Donc, la «dernière» anicroche: dans mon vieux chalet sur le mur de ciment gris sale, il nous prend l'idée de peindre une belle fresque à la peinture (en 1952, je crois). Arrive «Madame». Une exclamation: «Mais que faites-vous! sur le mur!!! Si l'Inspecteur des Bâtiments communaux arrive, vous vous rendez compte?» Moi: «Mais Madame, ça se lave... Elle, soulagée: «Ça se lave? Oh! alors, c'est beau...»
Freinet ne restait pas sur notre beau rire. Il était déjà à imaginer les garde fous qui pouvaient nous faire conquérir peu à peu plus de liberté vis à vis des Corps Constitués.
Et celle de l'inspecteur, tout de noir vêtu, depuis son grand feutre, qui arrive, le dernier samedi du trimestre, ler avril - 3 mois de classe sans vacances, 6 heures par jour, 5 jours par semaine -. Section Enfantine CP - 56 enfants, entassés. Pas de femme de service pour accompagner les plus petits au «cabinet» au fond de la cour! Il fallait déranger 23 gamins quand «ça pressait».
Ma colère s'était déjà déchaînée contre le Conseil Municipal. «Faites-moi des bureaux à étages... Je mettrai plus d'enfants».
Le ton montait des deux côtés.
Poussée à bout, sur la page de Vie de notre journal, j'écris:
«Laissez venir à moi les petits enfants...»
Nous sommes 56 et chaque enfant n'a que 0,94m2 de place... Tout de suite il gronde: «Vous osez m'écrire cela sur votre journal public: vous savez que vous êtes tenue à l'obligation de réserve...»
- «Mais Monsieur l'Inspecteur, si je ne l'écris pas à vous, alors à qui..»
Imperturbable, mon chef hiérarchique compte mes zouaves et note sur mon rapport: «La maîtresse a retrouvé de meilleures conditions de fonctionnement: Présents 48!...
P. Q.

Elles ont l'âge d'être grands-mères maintenant, mes élèves! Celles que je vois de temps en temps se sont bien débrouillées. L'une d'entre elles est venue me voir cet été: elle est coiffeuse et esthéticienne.
Elle m'a expliqué que, aller à l'école pour elle, ce n'était pas aller à l'école comme on l'entend communément, c'est-à-dire, aller à la corvée avec tous les ennuis qui peuvent s'ensuivre. Elle appréciait surtout nos sorties dans la nature. Puis elle a continué ses études et elle a constaté qu'elle en savait autant que les autres qui avaient peiné en vase clos. Elle ironise sur celles qui vont bosser. Elle, elle va s'occuper de son commerce, surveiller son personnel, former des jeunes et conseiller ses clientes.
Il s'agit d'une forte personnalité et sa réussite n'est pas due uniquement à l'école.
D'ailleurs un cas isolé n'est pas une preuve. «former en l'enfant, l'homme de demain», aimait à répéter Freinet.
Il faudrait un sondage pour savoir si les anciens élèves des écoles Freinet ont été mieux formés que les autres.
J. Mo.

Je voulais pouvoir appliquer intégralement la méthode Freinet et venir aussi en aide aux enfants en difficulté scolaire, souvent pour des problèmes familiaux: séparation des parents, jalousie entre frères et soeurs. Dans ce dernier cas, le signaler aux parents qui ne s'en rendent pas compte et le déblocage se produit rapidement. Voici le cas précis d'un élève: «Nous sommes 3 enfants, mon frère aîné est le préféré de mon père, ma petite soeur la préférée de ma mère et moi de personne». Surprise des parents à qui j'ai signalé ce fait et qui se sont mieux occupés du 2ème enfant qui a aussitôt fait de rapides progrès et finalement obtenu un bac technique.
Autre blocage, une enfant de 12 ans, d'intelligence normale, ne savait pas lire «parce qu'il n'y avait pas d'atomes crochus entre elle et la maîtresse du C.P.». Le rattrapage a été très rapide.
Les élèves se plaisaient beaucoup dans ces classes, preuve apportée par beaucoup de parents: «On n'y comprend rien! Avant, il ou elle, n'attendait que les vacances et maintenant, il(ou elle, s'ennuie pendant les vacances et n'attend que la rentrée avec impatience!»
Andrée Bertet

En route pour l'aventure. Je l'entreprends avec prudence. Les parents invités prennent langue mensuellement avec moi depuis la rentrée d'octobre 1933. Peu à peu ils acquièrent conscience de la nécessité d'unir nos efforts comme de solliciter quelques amis extérieurs au sein d'une Amicale Laïque. Dans un rapport de 1935, l'Inspecteur primaire, intéressé, note: «On assiste ici à une transformation spectaculaire dans la classe, non seulement en tant que bâtiment, grâce aux efforts des parents et des amicalistes, mais par le climat éducatif dont bénéficient les élèves».
(...) 1943 - 1944 - 1945: Personnalisation, individualisation, succèdent aux leçons exposées. Textes libres retravaillés en commun, poèmes, dessins libres, gravures, rien n'étonnera plus quiconque. Ni les élèves, ni les parents régulièrement informés. Ni les artisans du bourg: maréchal-ferrant, sabotier, boulanger par exemple qui répondent aux enquêtes entreprises. Ni les employés de la gare, ceux du bureau de poste. Ni les anciens interrogés sur le folklore du pays de Retz, sur la demande du Ministère transmise par l'Inspection Académique. A la fin de l'année scolaire, aucun échec aux devoirs d'examens. Et surtout, le niveau de curiosité s'est accru. Aux questions posées par certains coopérateurs, il a fallu des réponses. D'où des recherches sous formes multiples. Souvent, les réponses ont été satisfaisantes. Parfois, il faudra mettre en route des investigations plus approfondies. Chacun, dans ce cas, doit comprendre la nécessité d'un délai, de persévérer.
Autre point satisfaisant, des parents d'enfants du cru, garçons et filles même, ont profité du bouleversement de nos effectifs pour faire inscrire leurs rejetons à l'Ecole Communale: adaptation sans problème.
1945: Il faut me rendre à l'Université de Lyon, afin de soutenir le mémoire préparé, en vue du diplôme, sur un aspect de la pédagogie Freinet.
Titre: «Le dessin libre des enfants dans une classe Freinet». En fait, je m'attache à prouver l'importance capitale de la vie affective de l'enfant, confronté à la vie d'une classe. Accueil excellent. Le Prof. Jean Bourjade, Président du Jury, me suggère de préparer une thèse. C'était le 5 décembre, j'avais repris, dès les premiers mois de cette année, un contact épistolaire avec Freinet et avec Elise. L'autorisation académique m'a été accordée de me
rendre au Pioulier où l'un et l'autre sont revenus.
M. P.

(...) Malgré leur apparente amabilité, nos collègues n'appréciaient pas notre pédagogie. C'est ce que nous avons découvert lorsque l'Inspecteur d'Académie et l'Inspecteur Primaire sont, ensemble, venus nous inspecter l'un et l'autre. Inspection sans problème, mais pourquoi? Dans son bureau, l'Inspecteur d'Académie nous expliqua qu'une pétition des parents avait été envoyée par le maire au préfet, qui l'avait transmise au recteur!
Il nous lut un passage de la pétition: «Mme Poisson apprend à ses élèves à reconnaître et à dessiner des mots avant de leur apprendre à former des lettres». Il estimait, comme nous, que les auteurs n'en étaient pas seulement des parents.
Il nous soutenait, ne voulait nullement interdire notre pédagogie, n'a laissé aucune trace de cette affaire dans nos dossiers.
Cependant, face à la toute puissance politique du maire, il déclara ne pas être certain de toujours pouvoir nous protéger et nous conseilla de changer de poste.
On vint me demander de remplacer une maîtresse d'application. J'expliquais alors à la directrice de l'E.N. que je pratiquais la pédagogie Freinet, que je suivais l'expression libre des enfants et que j'exploitais leurs apports quand ils se présentaient ; que, par conséquent, je ne pouvais m'astreindre à respecter les exigences des professeurs qui viendraient inspecter les normaliennes.
A ma stupéfaction, elle trouva cela très intéressant. Je n'eus pas de problèmes avec les profs, mais des accrochages avec les autres maîtresses d'application lors de conférences pédagogiques. Mon travail ayant sans doute donné satisfaction, je suis devenue Maîtresse d'Application.(1)
D. P. P.

(...) Après la visite d'une exposition de peintures d'enfants où «l'Ecole Moderne» locale avait sa bonne part, une collègue disait: «Il faudrait d'abord leur apprendre que les gens ont le nez au milieu de la figure et deux pieds pareils, pas l'un plus long que l'autre».
Un inspecteur voyant une imprimerie d'occasion au fond de la classe: «Ah! vous imprimez? Avant d'imprimer, il faudrait d'abord apprendre à lire à vos élèves».
M. M.

A la rentrée scolaire 1952-1953, j'introduis des techniques Freinet, dans mon CM2, à l'école de St Joachim. Cela dérangeait mon collègue directeur, mon Inspecteur.
Rapport d'inspection, en avril 1953:
«Le maître se réclame de la méthode Freinet, c'est pourquoi il n'a pas de journal de classe. A l'avenir, Mr Yvin tiendra un journal de classe, ce qui lui facilitera la tâche, quoi qu'il pense.»
Mais oralement, il me lance. «Au lieu de faire de la politique, et du théâtre, faites votre classe».
En 1962, toujours le même Inspecteur, à la Baule.
«Il y a lieu de signaler que le maître s'inspire des techniques utilisées par les partisans de l'école nouvelle: imprimerie, journal scolaire, textes libres, par exemple, il y a une coopérative, qui fonctionne régulièrement.»

(1) Institutrice(teur) qui participe à la formation des enseignants débutants.
Et là, il m'encourage à faire ma demande pour le stage de Beaumont-sur-Oise (Classe d'enseignement spécial), il augmente ma note et ajoute, «là, vous pourrez faire votre cirque, avec votre imprimerie».
P. Y.

Il y a deux ans, le 14 mai 1992, un bonheur inattendu me fut donné: celui de prendre conscience de quelle manière la Pédagogie Freinet peut s'inscrire chez les enfants - ceux qui furent mes élèves à Codalet de 1957 à 1963 - et les aider à construire leur personnalité, au cours d'une rencontre qui, l'espace d'un jour, 34 ans après, nous avait réunis. Je retrouvais le regard, les attitudes de l'enfant dans ces jeunes femmes et ces jeunes hommes qui exprimaient à travers leurs souvenirs comment une imprégnation profonde était devenue technique de vie. Souvenirs communs à tous: l'expression libre, l'organisation coopérative du travail, le climat de la classe, mais à des niveaux différents, chacun ayant pris, dans le complexe mis en oeuvre, ce qui lui était nécessaire pour grandir, s'épanouir, parfois en surmontant ses difficultés.

Jany:
«J'ai gardé un merveilleux souvenir de l'école primaire de Codalet, à tel point qu'en 1994 j'ai voulu nous regrouper l'espace d'un jour autour de notre institutrice. Quel bonheur de se retrouver 34 ans après! Les souvenirs ont refait surface et nous avons aussitôt recréé l'ambiance qui nous unissait.
Il n'y avait pas de séparation entre la maison et l'école. J'étais libre de m'exprimer librement sans aucune gêne, j'allais au tableau, j'expliquais mes textes libres sans jamais ressentir de moquerie. Chacun s'exprimait sans raillerie aucune de ses camarades, ce qui fut différent en 6ème.
J'étais motivée par les recherches et les exposés et j'ai gardé cette motivation dans ma vie professionnelle.
Une notion très importante aussi: celle de responsabilité. Nous étions responsables de notre travail, de l'imprimerie, des peintures, des fichiers, des fournitures scolaires. Jamais aucun vol. Chaque responsable avait la confiance de la classe.
Un souvenir très fort aussi: Michel avait de grosses difficultés en orthographe, mais dès l'instant où il avait composé et imprimé un texte, il le photographiait sans aucune faute. Il était responsable de l'imprimerie.
Après mon entrée en 6ème, je revenais en classe pour me ressourcer.»
Jany Tesse, Codalet, secrétaire de mairie.

Ils revenaient tous: les «grands», partis en sixième ou en apprentissage, le samedi après-midi, s'intégrant au travail, aidant à terminer les oeuvres, à ranger, à préparer la classe devenue classe unique, pour le moment si attendu et solennel de la réunion de la coopérative.

«Nous travaillions tous ensemble, il n'y avait pas de compétition entre nous, mais vous permettiez à chacun d'aller le plus loin possible. Arlette nous aidait en peinture à chercher de belles teintes, lorsqu'on ne savait plus.
Je ne pensais pas qu'il nous serait possible de retrouver aussi vite cette atmosphère de classe, cette simplicité et de redevenir enfants.»
Monique Borneil, Montpellier, Professeur d'Arts Plastiques.

«Une pédagogie profondément humaine...
Vous avez su réveiller chez les enfants que nous étions l'envie de savoir, le plaisir de découvrir. Profondément attachée à cette pédagogie profondément humaine, vous faisiez de nous des enfants privilégiés.
Nous avons réussi dans des domaines variés. Certains, même, vous doivent leur métier. Je savais que je serais photographe: je faisais les photos en classe promenade.»
Franck Tellosa, Perpignan, Photographe

«Les enfants de maintenant, il faut tout leur apporter tout prêt.
Nous, nous allions arracher l'argile au bord de la rivière et nous allions chercher le sapin de Noël dans la montagne.»
Joseph Larrieu, Prades, Maçon et célibataire

«J'étais responsable de l'imprimerie, c'était mon travail, celui que je préférais.»
Michel Nicolau, Codalet, Agriculteur.

La lettre de Suzon, qui trop éloignée n'avait pas pu assister à la rencontre:
«Vous avez été une des figures emblématiques de mon enfance, vous m'avez aidée à grandir, vous m'avez donné l'amour du travail. De vous, j'ai retenu par dessus tout et symboliquement votre sourire et le terme par lequel vous nous désigniez: «enfants». Telle était votre appellation favorite, non précédée de possessif et pourtant empreinte d'affection.
Vous nous avez fait vivre le temps de l'école, non comme une corvée mais dans la sérénité.
Notre imprimerie, notre journal, nos poèmes, la part accordée à l'expression sous toutes ses formes, nous ont révélés à nous-mêmes, tout autant qu'ils nous ont appris à déceler la beauté du monde et peut-être est-ce au nom de cette nostalgie ancienne et de l'amour des mots que j'ai voulu, très tôt, devenir professeur de lettres.»
Suzon Casenobe, Savigny Le Temple, Professeur de lettres

«Aujourd'hui, j'ai 47 ans et mes pensées souvent vont vers mon enfance. Née dans une famille de trois enfants, d'un père ouvrier, travaillant dans les mines de fer de Faurinya et d'Escaro et d'une mère, bonne mère de famille, mais sans instruction ni culture, j'étais une enfant qui errait dans les rues de mon village à la recherche de quelque chose.
Je me promenais dans les bois, je parlais aux fleurs (1)et aux arbres, je suivais les rivières. Je ne me suis jamais souvenue de l'école maternelle.
A dix ans, je ne savais ni lire, ni écrire, ni apprendre par coeur, devant ce tableau noir, je me sentais déjà frustrée. Puis à la rentrée suivante je suis allée à la «grande école».
Là, beaucoup de changements. Une nouvelle maîtresse m'a accueillie et m'a mise en confiance. Je passais des moments à jouer avec l'eau, dans l'évier, qui était de marbre rouge, sans que la maîtresse crie ou me punisse. C'était, je pense, sa façon à elle de m'apprivoiser.
Puis j'ai découvert le dessin, la couleur et la peinture, les textes libres que l'on pouvait raconter à toute la classe. J'écoutais attentivement et avec plaisir les poésies de Victor Hugo et d'Appolinaire et j'apprécie de les relire aujourd'hui.
Nous écrivions des textes, des poèmes pour notre journal «Le Canigou» que nous vendions dans le village. Il était imprimé par toute la classe et les dessins étaient faits par les auteurs du texte.
Cette façon de travailler m'a permis d'évoluer, de m'enrichir, d'aimer ce qui m'entourait, d'apprécier la musique, d'être sensible à la beauté des choses et à la tristesse.
Je n'ai pas l'instruction pour avoir des diplômes, mais j'ai une culture (2) qui m'a permis de construire ma personnalité et que m'a donnée avec beaucoup d'amour une institutrice qui avait choisi la Pédagogie Freinet.»
Arlette March, Aide-soignante à l'hôpital de Prades

L'ancienne correspondante de Monique Borneil - nous correspondions alors avec une classe de Saint-Joseph-les-Bans en Ardèche - nous a fait apporter par Monique, avec laquelle elle est toujours en relation, cette lettre pour le jour de notre rencontre:
«Il était une fois un maître et une maîtresse, qui, soucieux d'élargir l'horizon de leurs élèves, décidèrent de leur attribuer des correspondants.
La mienne s'appelait Monique Borneil. J'ai toujours conservé sa première lettre, vous allez savoir pourquoi.
Je trouvais que son nom brillait comme le soleil et j'ai

(1) Arlette dessinait toujours ce qu'elle appelait «des visages en fleur». Je viens de comprendre pourquoi puisque pour elle les fleurs avaient un visage.
(2) Freinet disait de certains enfants de l'école qui avaient dominé le handicap du départ: «Ils ont une culture, ils savent réfléchir, lire, choisir, juger. Ils sont formés pour la vie.»
vite compris que le soleil là-bas, c'était l'or des abricots du Roussillon. Je me souviens qu'à chacune des lettres apportées par le facteur c'était la joie, le bonheur de lire, de découvrir cette nouvelle amie. Très vite nous sommes devenues amies et avons partagé nos secrets. Les colis de Noël, soigneusement préparés, venaient compléter notre joie en nous apportant des produits inconnus chez nous, comme le «touron» par exemple. Et puis s'écrire n'a plus suffi.
Il a fallu se voir en vrai, se toucher, s'entendre parler et rire. Alors j'ai fait le premier pas qui fut mon premier voyage.
Notre amitié n'a connu aucun heurt, elle s'est élargie à nos maris, à nos enfants et à nos amis. Merci donc à ces instituteurs qui nous ont offert ce bonheur qu'est l'amitié, parce qu'ils avaient compris qu'en se tournant vers les autres, la richesse du coeur irait grandissant. En ouvrant cette fenêtre sur le monde, ils nous ont donné le goût de l'aventure, de l'échange, le bonheur quoi!
Mille fois merci.»
Annie Roux, la correspondante de Monique Borneil, conseillère d'éducation, le 9 mai 1994

Ces moments de la vie de notre classe qui furent pour nous une expérience unique et indélébile, faite de travail intense et motivé, de créations, d'enthousiasmes et de bonheurs partagés, exprimée par les enfants est un hommage à Freinet.
S'il nous a été possible de faire un bout de chemin sur cette «voie royale» qu'avec Elise, ils nous ont tracée, c'est parce qu'ils ont mis leur oeuvre à notre disposition au sein du chantier coopératif de l'Ecole Moderne, pour le partage du travail et de l'amitié.
Thérèse Vigo.


Apport du mouvement au développement des personnalités

«La Pédagogie Freinet» donne une force et un élan qui favorisent le développement des potentialités de chacun à tous les niveaux.

Lettre à un centenaire
Si tu savais, Monsieur Freinet, tous les bonheurs que je te dois. Tous ces instants du verbe apprendre se mariant avec la vie, quand on conjugue découvrir avec aimer et puis comprendre. Ces moments indicibles où l'on ne baisse plus la tête, ni le dos, ni l'esprit. Dans une classe-liberté. Quand les enfants vivent debout, c'est qu'on a fait du bon travail. Lent et profond et jubilant comme un sillon.
Et pourtant...
Si tu savais, Monsieur Freinet, combien de fois je t'ai trahi, combien de fois j'ai dérivé sur le radeau de mes questions. De mes peurs, de mes doutes. De mon impuissance. Combien de fois je suis celui qui ne sait pas ouvrir les portes. Combien de fois je fais semblant.
Faut que tu saches, Célestin, que ton estrade de révolte, j'en finis pas de la casser. Elle repousse, elle est forêt. Elle continue à bourgeonner entre les lames du plancher. C'est que dehors elle prospère. Trop de non-vie hors de l'école. Trop de manques, d'absences, et bien trop de tempêtes. Trop d'enfants qui déjà savent plier l'échine. Ou qui hurlent au secours.
Tu vois, Monsieur Freinet, c'est toujours difficile. Ça demandera bien un autre centenaire pour que ta voix s'impose enfin.
C'est commencé, rassure-toi.
L'autre jour dans ma classe au pied des Pyrénées, les gosses ont proposé:
«Bon. Et si on allait à la mer?»
Michel Barrios.

Freinet n'est pas pour moi un modèle mais le révélateur d'une grande partie de mes options fondamentales de vie.
Il m'encourage en quelque sorte à exprimer ce que je suis moi-même. Ses idées que je partage, même si elles sont contestées, m'apparaissent comme justifiant, authentifiant les miennes.
L'autorité de son action, l'importance reconnue du Mouvement permet la reconnaissance de la mienne.
Avec lui, je sens que j'aurai le courage de dénoncer, de refuser l'humiliation et l'hypocrisie. Il y a en quelque sorte, un transfert d'une parcelle de sa notoriété, dans ma propre expression de nos idées communes qui nous lient.
Tout cela me donne une force et un élan que seul je n'aurais pas pu avoir.
D'une certaine manière, j'ai l'impression que je vais pouvoir travailler à l'abri du Mouvement, sorte de confort dans l'inconfort. Je peux faire appel à des citations et des références, sortes de refuge en cas de contestation, obtenir des soutiens. Ce pourrait-être conformité, mais au contraire, c'est liberté accrue d'expression.
Je peux présenter mes travaux, non comme ceux d'un individu isolé mais comme appartenant à la recherche commune d'un groupe soudé dont les résultats obtenus par ailleurs ont quelque chose d'incontestable, confortant ainsi les miens propres.
G. G.

En fréquentant les réunions, stages, congrès et différentes rencontres de commissions, secteurs, j'ai rencontré des gens qui m'ont beaucoup apporté, beaucoup aidé. J'ai acquis une confiance en moi, une assurance que je n'aurais jamais crue possible. Je me suis sentie plus à l'aise pour avoir des activités beaucoup plus importantes avec les enfants, sans craindre la critique des parents, des collègues, de la hiérarchie. Et aussi, je n'avais plus peur de me trouver face aux parents ou à l'Inspecteur car j'avais des arguments pour expliciter la façon dont je travaillais
Renée Raoux

Pour qui s'est engagé dans la pédagogie Freinet, pour qui a connu Elise et Célestin ou lu leurs ouvrages ou entendu parler d'eux par leurs proches, pour qui a intégré leurs techniques de vie, un changement radical s'est effectué dans son comportement.
Être à l'écoute des autres, travailler avec les autres, se remettre constamment en question, s'informer, se documenter en permanence, positiver toute situation, tout cela demande un effort et ne se fait pas en un jour, mais quand on est engagé dans le processus, on ne peut plus reculer.
J. Ma

Puisque décidément, je me voyais née pour étudier de plus en plus, pour enseigner, rechercher... tout de suite, je suis arrivée à Freinet. Immédiatement, je suis tombée amoureuse pour toute la vie. Il me semblait avoir été en attente pendant toute mon existence. Avec lui, dans ses paroles, ses écrits, ses pratiques, je rencontrais la réalisation de mes rêves les plus ambitieux, tout ce que j'avais envisagé jusqu'à ce moment-là:
- Le plaisir, l'appréciation du beau dans ses manifestations les plus diversifiées.
- Le plaisir pour la recherche et la découverte.
- Le plaisir pour les sciences.
- Le plaisir pour les lettres.
- Le plaisir pour tout.
Tout était là. Ça a été le ciel! Et immédiatement la «révolution» dans mes classes. Et ce fut bon, très bon!
Je me suis réalisée mais je veux que ça soit clair, le réseau n'aurait pas été possible sans l'incontestable aide de plusieurs équipes déjà existantes et opérant bien avant ma découverte. Maîtres freinétistes qui au début étaient inconnus de moi et qui sont devenus pour moi pour toujours, pour la vie, des amis très chers qui ont donné leur collaboration, les informations, m'ont aidée! Moi toute seule, je n'aurais rien obtenu. A Freinet, à vous tous les «Amis de Freinet» un grand merci, pour moi-même et pour tous les enfants qui, pour apprendre, n'ont plus besoin d'être roués de coups.
Flaviana M. Granzotto (Brésil)

La pratique de la pédagogie Freinet et mon engagement dans le mouvement Freinet m'ont, sur le plan professionnel et personnel, dévoilé des horizons nouveaux, en m'apportant:
Tout d'abord la conscience de la dimension sociale du rôle de l'éducateur, que ma formation sous la répression militaire ne m'avait pas permis de développer avant.
Des techniques, des outils et des références théoriques qui m'ont permis de donner un sens social à ma pratique éducative.
Des recours et des procédés didactiques qui m'ont aidée à rendre mon intervention pédagogique plus cohérente avec les finalités d'une éducation démocratique.
La satisfaction de sentir l'enthousiasme et les progrès réalisés par les groupes d'enfants, d'adolescents ou d'adultes avec lesquels j'ai eu l'occasion de pratiquer les principes et les techniques Freinet, soit comme Professeur dans les cours de langue ou de formation pédagogique, soit comme Directrice d'école, soit comme Inspectrice, soit comme Conseillère Pédagogique des équipes des Centres de Jeunesse, soit comme Animatrice de groupes de formation continue.
La possibilité de sentir la force de la solidarité des amis du Mouvement Freinet dans les moments difficiles.
Le courage, malgré mes problèmes de voix, de parler sur mon travail et sur la pédagogie Freinet à des grands publics.
Le courage de publier un livre et des articles à partir de mes réflexions et de ma pratique de la pédagogie Freinet.
L'opportunité d'échanger des expériences avec des éducateurs de différents coins du Brésil et du monde et de cultiver des liens d'amitié avec eux.
L'occasion de connaître d'autres pays et d'entrer en contact avec des différentes cultures.
La force pour ne pas démissionner, malgré la perversité croissante qui se vérifie dans la société globale et les conditions de travail dégradantes de l'école publique.
L'impossibilité de me maintenir indifférente face à cette si perverse réalité brésilienne.
Maria Lucia Dos Santos

Autour de Freinet gravitaient aussi, à cette époque, Michel Edouard Bertrand et Jacques Bens. Michel, hélas, décédé prématurément, exerçait son magistère d'instituteur à l'école Freinet et Jacques devint plus tard le gendre de Freinet.
Titillés tous les trois par la poésie, nous avons fondé une revue «La Chandelle Verte» qui devait vivre plusieurs années.
D'autres rencontres plus fortuites celles-là eurent lieu encore et toujours à l'école Freinet avec des poètes de grande renommée, tels André Verdet et Jacques Prévert par exemple.
Ainsi, constamment relancée par les uns ou les autres, notre propre personnalité acquérait un meilleur développement et un relief marqué.
Le travail scolaire et le milieu où j'exerçais, Saint Julien le Montagnier, développèrent en moi le goût de la recherche pré et protohistorique. Aussitôt je fus aidé, encouragé, soutenu par des collègues de notre mouvement disséminés dans toute la France, en particulier Gilbert Lobjois et Grosso. Sans devenir un spécialiste, j'ai acquis en ces deux domaines un potentiel de connaissances suffisant pour des travaux scolaires approfondis et pour entreprendre des recherches assez poussées pour intéresser des revues aussi spécialisées que «Gallia».
R. J.

La relation humaine franche, mais respectueuse, sans triche, ni démagogie, voilà l'une des clés de mon parcours. J'ai appris à voir au delà des murs de l'école et à m'impliquer dans des démarches et actions en concordance avec la philosophie du Mouvement de l'Ecole Moderne.
Si je ne suis pas parvenue à évacuer complètement le manque de confiance en moi indéracinable et ma tendance à l'insatisfaction, je sais que mon cheminement aux côtés des amis de l'I.C.E.M. a donné un sens à ma vie professionnelle. Je sais de plus que les principes inclus dans la pédagogie de Freinet ont, à maintes reprises, influé sur mon attitude face à certaines situations de ma vie personnelle et familiale.
Ce faisant, au fil des réunions, stages, congrès, j'ai appris à remettre en cause mes a priori pédagogiques, à me laisser emporter par les initiatives, les recherches et les projets des enfants. J'ai appris également à écouter, à prendre en compte les comportements des uns et des autres, à percevoir, dans ma classe, les situations qui permettraient au groupe de progresser dans son organisation et à réfléchir sur ma place, mon rôle dans ce groupe.
J'ai appris encore à deviner sinon percevoir les attentes, les insatisfactions et inhibitions et à tenir compte de la personnalité de chacun. Et ce fut là, sur le terrain, une véritable école de psychologie.
M. L. D.

Quelqu'un s'est convaincu près de moi de la valeur thérapeutique incontestable de la pédagogie Freinet, Marcel Gouzil, qui a décidé d'exploiter ses observations. Nous sommes désormais liés d'amitié. Amitié qui a trouvé sa source dans la complémentarité de nos personnalités et ses effets dans notre estime réciproque. Je ne serais plus jamais seul dans mon coin sur le plan professionnel. Le dynamisme de Marcel, son entregent, son humanité feront merveille là où il exercera son autorité. Nommé à la tête de l'école de plein-air du Château-d'Aux, il deviendra l'animateur d'un groupe départemental de l'Ecole Moderne qui comptera parmi les plus actifs du mouvement. De notre rencontre, de notre collaboration du début d'octobre 1943 était né un élan imprévisible qui se poursuit encore en s'amplifiant.
M. P.

Dans l'Educateur, dans les cahiers de roulement, nous échangions nos problèmes, nos essais, nos réussites. Découvrir la vérité que Freinet nous offrait. Le «nous ne sommes plus seuls» il faut avoir vécu sans autre soutien que soi-même pour en éprouver la chaleur. Peu à peu au cours de l'année, se dessinait avec Freinet, avec nos camarades, la ligne d'action, les points d'impact du prochain congrès...
Cette incitation à l'action, à la construction de cette Ecole Moderne dont nous avions besoin, c'est ce qui m'a le plus marquée.
P. Q.

Pendant vingt années, dont quatorze de pédagogie Freinet, j'ai vécu intensément cette vie d'enseignant dans un village.
Tous ces élèves étaient devenus mes enfants. En 1984 une ancienne élève a eu l'initiative de réunir un grand nombre d'anciens pour une journée de rencontre et d'amitié. Ça se poursuit chaque année au mois de mai.
A peine à la retraite, j'ai été sollicitée pour animer des clubs du soir, peinture, en 1970 à la Maison des Jeunes. Cela s'est poursuivi jusqu'en 1993. Toujours en référence à Elise Freinet relisant fréquemment les différentes B.E.M. et à Célestin Freinet qui avait fait sienne cette boutade de Claparède: «,».
M. Be

Tout d'abord j'ai osé dire et faire, entrer dans les conflits, les vivre, et parfois déjouer de vraies cabales ; affronter quoi! et puis, il y a eu le changement total avec les jeunes, une forme de respect mutuel. Avec les adultes aussi, parents en particulier, où finalement la collaboration a dominé malgré de furieux assauts de familles réactionnaires ou inquiètes. Avant je n'aurais pas osé faire des réunions ouvertes aux parents en présence des élèves. Je n'aurais pas non plus osé affronter les collègues sur ce point. Je reviens donc à l'assurance dont j'ai parlé, assurance acquise aussi dans nos stages en co-formation, les plus efficaces ayant été ceux de la Commission Expression Corporelle, d'où finalement a débouché toute une prise de conscience sur l'alimentation saine, les médecines naturelles et la prise en compte de la santé de son être corporel, les relations franches, le naturisme, les échanges inter-culturels et internationaux.
Tout un vécu avec ses remises en question, ses doutes. A la retraite j'ai conscience de continuer une vie où les relations humaines et le vécu quotidien sont le prolongement des choix éducatifs et pédagogiques. Je ne suis plus à l'école mais mon expérience pédagogique me sert toujours. Je continue à rencontrer des enfants, des groupes d'adultes ou d'ados - musique et danses traditionnelles -. Non pas, parce que je ne sais pas quoi faire mais parce que c'est maintenant ma seconde nature. Et je ne conçois pas de ne plus militer à l'I.C.E.M.
G. R.

Lorsque je fais ce bilan, je remercie tous ceux qui ont contribué à me révéler à moi-même: Freinet, Elise et les autres, «visionnaires, inventeurs, créateurs». Ils furent les «éveilleurs» et les «réveilleurs» de ma conscience, de ma raison, de ma sensibilité.
Au fond, je pense que le Mouvement Freinet m'a rendue et je vais dire un grand mot, plus intelligente, si l'on considère que l'intelligence est indépendante de la réussite sociale, intellectuelle. En fait à quoi servirait l'érudition si elle contribuait à asservir l'homme, au lieu de le servir?. Que cette intelligence est compréhension, ouverture, acceptation de l'autre dans sa globalité, complexité et différence, qu'elle est humilité.
Je pense aussi que le Mouvement Freinet m'a rendue plus riche d'une vie intérieure, porteuse d'optimisme, stimulateur de l'élan vital, plus riche aussi d'émotions esthétiques, autre réseau de communication plus intime, plus exceptionnel.
J'en ressens aujourd'hui toute l'importance et l'émotion en relisant comme cela m'arrive de le faire souvent, ces écrits d'enfants «laissés pour compte». Ils alimentent et agrémentent mes souvenirs d'une vie professionnelle qui, si elle fut souvent complexe, difficile n'en a pas moins été heureuse car en adéquation avec mes idées.
R. G.

Nous avons trouvé au cours du stage - août 1948 à Cannes avec E. et C. Freinet - d'abord, dans les réunions départementales et les congrès ensuite, une ambiance humaine qui nous a transformés. Nous avons découvert le travail en équipe, la communication des expériences, des groupes sans hiérarchie dans lesquels chacun remplissait une tâche. Notre timidité originelle s'est à peu près effacée...
Notre personnalité s'est enrichie d'une façon considérable, nous avons été transformés et nous avons mesuré et compris combien le côté affectif était important et il l'est toujours, dans les relations avec les autres. Aussi des liens d'amitié se sont-ils noués lors de toutes ces rencontres.
Nous sommes marqués d'une manière indélébile, Elise et Freinet nous ont fait connaître une technique de vie qui nous est encore et toujours utile et bénéfique.
C. Y. F.


Une prise en compte de l'environnement

Pour une nouvelle architecture scolaire

A pédagogie nouvelle, architecture nouvelle.

Se référant à son expérience de militant, Freinet voulait nous faire prendre conscience que s'enfermer dans sa pédagogie, ignorer toutes les composantes de la Société concernées par l'école était un écueil à faire éviter absolument à tout enseignant s'engageant en Pédagogie Freinet. C'est ce qu'Elise Freinet confirme indirectement dans une circulaire du 29 octobre 1966: «il espérait que par les meilleurs éléments des cadres régionaux, des contacts pouvaient être utilement amorcés avec les intellectuels, les spécialistes de profession libérale, les artistes pour essayer de replacer l'école à un niveau culturel de recherche permanente et en recevoir des appuis. L'Association pour la Modernisation de l'Enseignement restait son grand espoir pour faire sortir les éducateurs d'Ecole Moderne de leur ghetto primaire».
Pourquoi avons-nous accueilli favorablement, dans l'Indre, cette idée d'Association élargie à des non-enseignants? Pourquoi en avons-nous créé une, pourquoi avons-nous créé une A.M.E? Avec le recul du temps, on peut dire que nous y sommes venus tout naturellement: c'était, en définitive, la suite très logique de ce que nous avions fait jusque là.
Nous avions, dans nos écoles, des rapports assez originaux pour l'époque avec un certain nombre de parents d'élèves, des rapports qui ne nous étaient d'ailleurs pas particuliers, que l'on retrouvait dans l'ensemble du Mouvement de l'Ecole Moderne. A propos des associations de parents d'élèves existant en cette période, Freinet écrivait: «ces assemblées où l'on ne discute rien de ce qui est essentiel!». En effet, on s'interdisait d'y parler de pédagogie. Nous, bien entendu, et bien que ce ne soit pas dans l'air du temps, nous en parlions de ce qui est l'essentiel avec les pères et les mères de nos élèves. Nous parlions des enfants, de la classe, de ce que l'on y faisait, des bases psychologiques, sociologiques, de notre manière de travailler. Parmi les parents qui nous comprenaient, qui appréciaient notre travail, un certain nombre sont venus tout naturellement nous rejoindre à l'A.M.E..
Une rencontre essentielle est celle que nous avons faite avec un architecte, frère d'une camarade du Groupe Départemental venu prendre part à nos travaux dès les premiers moments. Cet architecte, Robert Csali, qui devint notre Président, nous a très vite amenés à comprendre que si nous voulions être efficaces à l'extérieur de l'école, nous devions nous y comporter à l'exemple de ce que nous faisions dans nos classes. Nous ne devions pas nous épuiser en vaines discussions, nous contenter d'échafauder des projets que nous soumettrions à telle ou telle administration, à telle autorité.
Sa profession, sa volonté de dépasser nos tendances à ne pas trop avoir les pieds sur terre, nous entraînèrent à nous fixer en priorité vers la réalisation effective d'une école selon les critères que nous aurions, nous-mêmes, définis. Ainsi, en partant d'un cadre de vie adapté à la pratique d'une pédagogie telle que nous la concevions, espérions-nous faire évoluer les esprits.
Maintenant que nous avions décidé de sortir du rêve, pour aboutir au concret, il fallait trouver une solution qui nous permettrait de dépasser le mur des réglementations et de franchir tous les obstacles qu'inévitablement nous rencontrions. C'est Robert Csali qui sut saisir une opportunité que personne d'autre sans doute ne pouvait nous apporter.
La Caisse d'Allocations Familiales de l'Indre devait construire une classe dans une école maternelle lui appartenant et qu'elle mettait à la disposition de l'Education Nationale. Elle en confia la réalisation à Robert Csali. Il sut faire accepter par la Caisse, un projet conforme aux plans que nous avions établis en commun: grande salle commune avec sur deux parties latérales, espaces séparés par des cloisons avec point d'eau dans chacun pour servir d'atelier, mobilier facile à déplacer afin de permettre des groupes de travail. Ce ne serait qu'une classe. Mais ce serait un début qui nous permettrait, nous en avions la certitude, grâce à notre volonté commune, d'avancer dans ce que nous avions projeté.
La classe fut construite et, avec Robert Csali, nous eûmes l'immense satisfaction de voir réaliser en vrai ce que, jusqu'ici, nous n'avions rêvé que sur papier. Nous en étions heureux aussi pour Freinet: son initiative d'A.M.E. se révélait répondre à ce qu'il en attendait.
Bien sûr, nous l'avions tenu constamment informé de l'évolution de l'A.M.E. et des projets que nous entreprenions. Il nous écrivait en juin 1 966: «Merci pour vos papiers concernant votre initiative de classe-témoin. La conception de cette classe est très conforme aux souhaits de notre pédagogie avec salle de classe et ateliers annexes «.
Aujourd'hui, à part les retraités de la Modernisation de l'Enseignement que nous sommes devenus, qui peut comprendre le symbole que représente cette classe-témoin construite en marge des normes officielles? Qui peut savoir qu'elle existe parce qu'à l'origine de sa conception étaient les idées de Célestin Freinet? Qui peut penser à la somme d'enthousiasme qui a accompagné sa réalisation? Qui peut imaginer les batailles livrées par un architecte d'avant-garde, à la dose de persuasion dont il a su faire preuve pour innover dans un domaine où la tradition était une règle qu'il n'était pas facile de transgresser?
Oui, les choses vont lentement. Mais elles vont... Un jour peut-être, un enseignant, un architecte, un administrateur, des parents se poseront-ils des questions sur l'existence de cette classe, sur son non-conformisme. Est-il permis de rêver qu'elle soit un point de départ pour des réalisations nouvelles conçues dans l'esprit de celles que nous avions voulues et que nous n'avons pu faire aboutir. Ce serait le plus bel hommage que l'on pourrait rendre à Freinet, à Elise Freinet et à tous ceux qui les ont suivis sur les chemins de l'Ecole Moderne.
M. Y. J.

En 1968, un projet de construction scolaire à Magny-Cours vient d'être accepté officiellement par la Préfecture alors que les futurs utilisateurs n'avaient jamais été consultés sur sa conception.
Un appel téléphonique spontané au Maire et à l'architecte va tout déclencher. Des enseignants qui réclament autre chose qu'une HLM pédagogique, c'est intéressant pour un maire novateur tel que le fut Jean Bernigaud qui avait créé un circuit automobile à l'origine du fameux circuit actuel Nevers-Magny-Cours.
Robert et Raymonde Faulon nous ont alors rapporté les travaux de la commission architecture autour de J.Boris et G.Hirschler, au congrès de Grenoble en 1969. Parallèlement, Marcel et Yvonne Jarry de Châteauroux, nous ont mis en relation avec M.Csali, l'architecte qui a réalisé l'école maternelle de la Pingaudière sur le modèle de la classe-ateliers de Freinet.
François Mitterrand, président du Conseil Général, ami personnel convaincu du bien-fondé de la pédagogie Freinet, nous a apporté tout son soutien. Nous avons pu ainsi échanger à la fois au niveau de la région (stage régional de Grand-Pont) et aux congrès nationaux de Charleville (1970), Nice (1971) et Lille (l972) en présence des architectes. Après bien des discussions, bien des difficultés, avec opiniâtreté, ce groupe scolaire fut enfin réalisé en 1973 et inauguré en juin 1974, par François Mitterrand lui-même, en présence de Michel et Micheline Barré, Maurice Beaugrand et Pierre Guérin qui représentaient l'ICEM.
Je laisse aux articles de journaux de l'époque et aux nombreux témoignages de notre livre d'or, le soin de faire revivre cette période exaltante où l'on parlait si bien de Freinet.
J. Ma.

A Magny-Cours, les élèves ont choisi leur mobilier. Ils ont décidé entre eux de sa disposition dans les locaux. Chaque chose dans la salle a été mise en place selon la volonté commune. Comme c'est le cas pour ces animaux décoratifs, de fil de fer et de plâtre, qui siègent au milieu de la pièce, continuellement sous les yeux des élèves. Ils les ont réalisés eux-mêmes. Il faut dire que la création artistique occupe une grande place dans leurs activités.
Créer, prolonger les activités scolaires dans le journal, écrire aux correspondants dans d'autres écoles, ce sont autant de grands principes. Mais leur application est effective. L'attitude des enfants en témoigne. On ne voit pas cette atmosphère lourde des heures de cours qui n'en finissent pas de s'écouler.
Chacun s'active à son propre rythme. Mais personne n'ignore l'autre. C'est important. Le maître, lui, est discret, mais toujours présent. Effacé mais plus efficace, son rôle est délicat mais plus passionnant aussi. Dans cette architecture qui invite au travail individualisé, puis à des regroupements, il est démystifié. Ce n'est plus le maître qui dispense sa science. C'est le meneur d'un jeu dont l'enfant devine et assimile les règles selon ses moyens et son rythme.
Journal du Centre (29-01-74)

Fort d'une dizaine de classes fonctionnant depuis la Toussaint dernière, le groupe scolaire Jean-Bernigaud, de Magny-Cours, n'est pas une école comme les autres. Il est jeune, tout jeune, mais ça ne l'empêche pas du tout de faire preuve d'une maturité d'esprit qui apparaît à chaque instant. Dans la façon de travailler mais surtout dans la façon de vivre des élèves. Les trois écrivains, au tableau, se sont fort bien passés du maître pour faire le travail. Plus tard, après une ultime lecture, ils lui demanderont son avis. Mais pas avant.
Dans la classe, derrière eux, deux filles sagement assises écrivent, elles aussi. Toutes seules. Il faut entretenir les relations avec les correspondants d'autres écoles. La maîtresse est à côté, occupée avec une autre partie des élèves que l'on voit très affairés derrière la cloison vitrée. Autour d'elle, la pièce prend l'aspect d'une imprimerie. C'est l'aboutissement d'un travail de longue haleine et très personnalisé. Dans une série d'idées, l'élève qui le désire choisit son sujet. Il écrit son texte quand il veut. Ensuite, tous les auteurs viennent soumettre leur écrit, dont la lecture est suivie d'un débat auquel toute la classe participe. Un vote intervient alors pour la sélection des textes qui seront publiés dans le journal scolaire.
D'une extrémité à l'autre de la chaîne, les élèves font tout. Chacun aura une part active dans un travail vraiment commun. Parce que chaque personnalité y a sa place de droit et de fait. Ecriture volontaire, textes libres, lettres aux correspondants (ils sont nombreux), nous sommes dans l'école moderne: celle de la pédagogie Freinet.
Journal du Centre (29-01-74)

L'Institut nivernais de l'école moderne nous écrit ce qui suit:
(...° Si au lieu de gravir les escaliers d'un groupe scolaire récent, de se perdre dans des couloirs qui n'en finissent pas à la recherche d'une quelconque classe numérotée, l'enfant retrouvait chaque matin un local à sa dimension, une véritable maison - sa maison d'école - qui, au lieu de l'emprisonner, lui ouvrirait directememt les portes sur la vie? Ne pensez-vous pas, alors, qu'il y aurait moins d'inadaptés et de «caractériels»?
Pensons à nous qui, adultes, avons déjà bien du mal à ne pas nous laisser traumatiser par ces ensembles inhumains, dans le cadre d'une urbanisation de plus en plus dévorante: c'est donc un sujet qui concerne non seulement les éducateurs et les architectes, les psychologues et les médecins, mais encore les parents d'élèves et tous ceux qui désirent le bonheur des enfants et leur adaptation à la vie moderne: utopie? impossibilité de financement?
«Architecture et pédagogie»,
thème de la conférence de vendredi à la mairie de Nevers.


La santé

Très tôt, un nouveau regard sur la santé.

(...) Venait alors l'heure du repas. Nous étions cordialement traités au restaurant voisin, souvent accompagnés de Menusan, alors responsable de la CEL, toujours cornaqués par notre expert-comptable. Excellent repas, viande, vin, dessert sophistiqué, café, pousse-café: nous étions en forme, après maints contrôles paperassiers, pour rédiger notre rapport. Et Freinet dans l'affaire? Face à nous, il mangeait des crudités, des légumes cuisinés le plus naturellement du monde, pas de viande, point de vin mais des pommes - ah! les pommes de Freinet: aussi célèbres que celles de Cézanne! - et bien entendu café, alcool et cigarettes bannis. Parfois, lorsque nous insistions pour qu'il partage avec nous l'apéritif de l'amitié, il trinquait, trempait les lèvres dans son verre et le reposait intact sans plus y toucher.
Cette fidélité à des principes diététiques stricts me frappait toujours fortement. Elle m'a profondément aidé à choisir, plus tard, bien plus tard, un mode d'alimentation qui, sans être aussi rigoureux que le sien, et grâce aux efforts de Lucienne Jardin, mon épouse, m'a conduit sur la voie d'une santé protégée.
A l'évidence, la rencontre avec Freinet ne pouvait se faire sans entraîner d'autres rencontres avec son proche entourage. En premier Elise. Et tout de suite ce qui frappait le plus, c'était qu'Elise n'interpellait jamais son mari par son prénom. Même dans l'intimité toute relative où nous les rencontrions. Toujours elle l'appelait «Freinet».
La rencontre avec Elise comportait inévitablement la rencontre avec un art de vivre et de se soigner. De là date, pour mon épouse et pour moi, l'adoption d'une diététique débarrassée au maximum de la consommation de viande et d'alcool, de plats grassement cuisinés mais par contre enrichie de la consommation d'aliments produits selon des normes biologiques nettement établies et labellisées. Sans oublier non plus ce grand principe du Dr Carton, bible d'Elise, à savoir que «l'écart de régime favorise le régime»... à condition de n'en point abuser!
De même sur le plan de la santé, c'est grâce à la rencontre avec Elise que nous avons adopté une position ferme contre les vaccinations obligatoires, que nous nous sommes tournés vers les médecines douces, homéopathie et acupuncture en particulier, pour notre plus grande satisfaction et notre plus grand bien.
Comment ne pas être convaincu, en effet, quand on assiste à l'incident suivant? Nous séjournions à l'Ecole Freinet, à Vence, pour quelque stage au cours des vacances scolaires. Avec nous se trouvait un instituteur tunisien, depuis devenu ministre, qui encadrait quelques jeunes filles de son pays destinées, plus tard, à l'enseignement. Et voilà que ce responsable se retrouve dans un état fébrile prononcé, sorte de grippe mauvaise. Elise n'hésite pas: elle lui propose le choc froid. Ce que le malade accepte. Aussitôt, glace à fondre dans une baignoire. Tout est prêt, l'eau, les serviettes... et bien sûr, le malade. Celui-ci s'immerge alors dans l'eau glacée. En ressort rapidement. Frictions violentes. Repos au lit. Le lendemain, notre homme était sur pied, guéri, en bonne forme... J'avoue n'avoir jamais été un adepte du choc froid. Mais cette expérience in vivo nous a fait accepter plus facilement lespoints essentiels de la diététique et de la thérapeutique prônée par Elise.
R. J.

En 1948, avant la naissance de notre troisième enfant, nos deux aînés, Roland et Claude, ont été accueillis six mois à l'école du Pioulier située aux environs de Vence. Tous les enfants de l'école appelaient Célestin, Papa Freinet et Elise, Maman Freinet.
Dans cette école, ils ont vécu intensément cette pédagogie faite d'expression libre, de tâtonnement expérimental, de travail en équipe... Les bâtiments étaient dispersés dans une propriété un peu sauvage qui surplombait la rivière. Les repas, essentiellement végétariens, étaient souvent pris sur la terrasse ou à la salle à manger, familiale et très accueillante. Les dortoirs étaient décorés eux aussi par des fresques réalisées par les enfants et Elise.
En dehors des heures de classe, les enfants vivaient intensément et librement dans la propriété, légèrement vêtus, pieds nus, construisaient des cabanes, jardinaient, faisaient du théâtre, de la musique, pataugeaient dans les bassins. Chaque matin, les enfants prenaient un choc-froid: ils venaient tout nus se tremper dans le bassin et retournaient au lit, bien au chaud avant le petit déjeuner. Cela faisait partie des soins naturistes avec l'emploi de l'argile, du chlorure de magnésium.
Nos deux garçons sont revenus heureux, enrichis et
transformés, ils découvraient leur petit frère Fernand.
M. Be.

Freinet a changé ma vie. Je suis née avec une luxation à chaque hanche. Malgré deux interventions chirurgicales bénéfiques, je suis condamnée à boiter toute ma vie. J'avais à peine 40 ans, lorsque mes hanches qui s'étaient jusque là bien comportées, se sont mises progressivement à flancher. Si cela continuait, je courais le risque tôt ou tard de ne plus pouvoir travailler. C'est à un congrès Freinet que l'on me fit comprendre qu'en supprimant la viande, je supprimerais aussi ces déchets qui menaçaient de bloquer mes articulations. Et c'est depuis ce temps-là que je suis végétarienne. L'arthrose est venue quand même, mais bien plus tard, après mes 70 ans. Il est indéniable qu'en copiant le mode d'alimentation de Freinet, j'ai gagné des années d'activités.
J. Mo.

Freinet avec cette mémoire du coeur qu'il avait toujours, avait une certaine fois accueilli ainsi Michel, mon mari:
«Alors, depuis deux ans que je ne t'ai pas vu, comment ça va tes maux d'estomac? Je vais t'apprendre à te soigner à l'argile». La belle argile de Vallouise.
Il joignait la démonstration à la parole, aspirait cette eau argileuse avec aisance et la rejetait. Que n'avons-nous persévéré!

P. Q.

Elise Freinet donnait dans l'Educateur des articles sur la santé. La mienne n'étant pas très solide, je trouvais de bons conseils dans la rubrique tenue par Elise. Ses idées étaient loin d'être conformistes, je les retrouve aujourd'hui dans des revues médicales.
Croyant naïf dans les sciences, la chimie, j'avais une foi particulière dans les vaccinations. Or Elise déclarait, si je me souviens bien encore, que la meilleure des vaccinations est une saine alimentation et un bon régime de vie.
J. M.

(...) Sur les conseils d'Elise, j'ai étudié la question de l'alimentation. Mais si par habitude, nous consommions surtout des végétaux des jardins familiaux, nous y ajoutions des produits de petits élevages, poules et lapins et la toute petite portion de viande de boucherie des cartes d'alimentation, les fermes locales fournissaient un peu de lait et de fromage.
Le retour progressif de denrées différentes dans les années 50 m'avait conduit à organiser un cours de cuisine avec mes F.E.P. et un autre, le soir, avec les jeunes filles de l'Amicale Laïque. C'était difficile de mettre en pratique les idées d'Elise d'autant plus qu'elle les présentait comme un dogme intangible.
Quand j'ai connu Marguerite Bouscarrut, j'ai pu en discuter avec elle, et suivre mon instinct sur la nécessité d'une nourriture la plus variée possible pour les organismes ayant subi les carences de la guerre, la décalcification de notre région granitique et introduire quelques recettes du doux pays méditerranéen.
Y. H.


Une philosophie ouverte

Une quête existentielle

La pédagogie Freinet: Une philosophie?
Une technique de vie?
Un art de vivre?

A Freinet
à Elise
à tous mes correspondants,
à tous ceux dont le regard et le sourire clignotent encore la nuit, sur la mappemonde de mes souvenirs.
du Québec à la Pologne,
du Val d'Aoste au Japon
dans notre France
et au milieu d'eux tous, à Alziary,
qui a deviné le premier que de petites étincelles
pouvaient allumer pour longtemps
un feu de luttes et de joies.
Est-ce ce qu'a voulu dessiner et écrire pour nous
aux premiers jours de notre Unité Pédagogique
des Fabrettes, cet enfant:
«moi je suis allé, et j'ai allé jusco boutoün»
au bout de moi-même, peut-être? mais rassurez-vous,
pas au bout de la découverte de Freinet,
de sa vision humaine et philosophique.
Cela, c'est aux générations montantes de le faire.
P. Q.

Freinet:
- c'est un refus d'accepter l'injustice, un élan communicatif, une foi dans l'avenir, une puissance de travail, une audace à contre-courant, une opiniâtreté résolue, une ténacité hors-norme, un pragmatisme efficace, un entraînement à agir, une lucidité extrême, un enthousiasme mesuré, une ouverture de pistes...
- c'est un esprit fédérateur, l'organisation d'un mouvement pédagogique, une relation égalitaire avec les travailleurs, une mise en relation des travailleurs entre eux, une instauration des échanges, un partage des savoirs, une création de rencontres... une gestion économique... une maison d'édition...
- c'est une création de théories, une philosophie, une vision de la vie, une projection dans l'avenir mais, aussi, et surtout, une présence à la réalité, une conscience de la société, une sensibilité aux changements du monde, une prise en compte immédiate de toute nouveauté, une conception de la globalité de l'enfant, l'idée, totalement en marge à l'époque, d'une insertion dans la complexité...
- c'est une attention positive à l'être, une perception des flux, un souci des développements personnels, une conscience de l'évolution des groupes, une acceptation des différences, une écoute de la parole, une protection des faibles, une attention à leur démarrage...
- c'est une pratique de la démocratie, un respect des droits de chacun, un encouragement à l'expression, un engagement à la responsabilité, une organisation de la participation, un refus de la hiérarchie...
- c'est un génie qui perdure, une aventure partagée qui se prolonge, une oeuvre qui reste à accomplir...
P. L. B.

Qui est donc Freinet pour moi qui ne l'ai pas connu?
Ce n'est pas un gourou, ce n'est pas mon maître, ni dieu de l'Ecole église Freinet.
C'est vrai que je suis toujours étonné d'entendre certains dire, il ne faut plus parler de Freinet, on veut jeter le père. Pour cela, il a fallu le prendre pour père ou bien, ceux-ci ont, peut être, voulu prendre la place.
Comment expliquer que, pour moi, Freinet n'est pas une personne, mais des idées, une philosophie qui m'a permis de rencontrer des personnes depuis 20 ans, de me construire, d'évoluer, d'exprimer les idées, de bâtir des argumentaires, qui me permettaient de dire que l'Ecole c'est la vie, la vie dans son environnement social, écologique, la vie qui libère l'expression pour que les enfants soient les citoyens, syndicalistes, politiques... critiques.
Ce qui est impressionnant, c'est la force de ces idées que le mouvement Freinet est incapable de reprendre.
Je veux parler de l'I.C.E.M. qui est devenu trop techniciste, je dirai trop didacticien. Nos outils sont repris, c'est vrai, mais quand comprendra-t-on que la Pédagogie Freinet, ce ne sont pas des outils, c'est la vie coopérative, l'expression libérée. Je vis cela au quotidien à l'Ecole, à l'I.U.F.M. et je peux vous dire que notre philosophie est loin d'être comprise au sens acquise, appropriée et n'essayons pas d'imiter ces techniciens de la pédagogie, ces didacticiens: les idées développées par Freinet sont beaucoup plus fortes car c'est un choix de vie, un choix de société, un choix planétaire qui gênent...
N'ayons pas peur et arrêtons de justifier nos idées en fonction des reconnaissances académiques, B.C.B.G. des recherches ici et là.
Je suis quand même étonné quand j'entends le résultat de recherches universitaires ou autres considérées comme géniales alors qu'elles étaient déjà exprimées dans les écrits de Freinet.
Dernier point auquel il faut réfléchir. Ce que Freinet a réussi, c'est de développer ses idées et de les mettre en pratique dans le milieu social de son époque. Le percevait-il aussi bien que nous avec le recul de l'histoire?
Mais ce que nous avons du mal à réaliser, c'est le transfert dans la crise des banlieues, des changements formidables de notre société de 15 ans... C'est notre défi comme Freinet en 1920 dans les milieux paysans...
Christian Lego

La Turmelière (1) m'apportera des masses et des masses d'exemples recueillis «in vivo». Cinquante ans après, j'en demeure marqué. Freinet comme Elise m'avaient ouvert à l'humain dans son infinie complexité (...)
(...) Cette longue expérience fort diversifiée pendant laquelle je me suis repéré sur Freinet, Elise et nos vieux compagnons, m'a cependant permis comme un chacun lié au Mouvement de demeurer moi-même, de travailler, de réfléchir suivant mon tempérament. Jamais je n'ai perçu la nécessité de suivre, pas à pas une méthode rythmée d'obligations impérieuses.

(1) Centre Sanitaire Scolaire dirigé par Maurice Pigeon.

En revanche, j'ai acquis la certitude qu'il n'est pas de problème humain donc personnel, social, moral, politique plus fondamental que l'Education. Encore convient-il d'éclairer les finalités à poursuivre. Elles sont innombrables. Simplement il convient de rappeler que Freud avait eu la géniale intuition: tout un peuple, ses moeurs, sa politique, l'ensemble de ses institutions ne peuvent que refléter le système éducatif commandant l'ensemble des activités sociales. L'auteur J.M. Delgado éclaire ce point de vue dans son ouvrage «Du conditionnement du Cerveau à la Liberté de l'Esprit» Ed. Dessart.
Eduquer suppose donc un engagement. Suivant notre perspective historique bien vue par Freinet, l'Education se doit de développer très tôt chez l'enfant: l'humain, le populaire au meilleur sens, la démocratie. L'humain? afin de développer chez tous et chacun les zones de son individualité, l'ambition qui entend se centrer sur l'enfant en vue de sa personnalité mature et sur sa personne, c'est-à-dire afin que toutes ses richesses obscures, ses potentialités, soient révélées, épanouies, utilisées.
Pour cela l'Ecole doit devenir un lieu d'Education à l'Universel. Autrement, et le spectacle présent des sociétés le manifeste, l'argent, les intérêts des grands, la politique qu'ils mettent en place se moquent éperdument des individualités comme de la démocratie. Esprit de Freinet, Au secours!
M. P.

Tout juste de retour de ces guerres d'Afrique du Nord et du service militaire, soulevé d'indignation à la vue des méthodes mises en oeuvre, comment ne pas s'engager à fond dans toutes les brèches qui s'ouvrent vers la reconnaissance de la dignité de l'homme, comment ne pas s'orienter vers une pédagogie qui oeuvre pour une prise en charge de chacun par lui-même, reconnu comme être à part entière, respectable et respecté parce que respectant les autres et acteur de son avenir dans le devenir commun.
Chacun à sa juste place reconnue par tous.
A chacun sa responsabilité dans le groupe social.
La vraie démocratie, c'est le respect de chacun reconnu par chacun à sa vraie place selon ses capacités. Des mouvements, des associations qui oeuvrent pour le respect de l'homme, il y en a à cette époque: le Mouvement pour l'enfance malheureuse d'Alexis Danan. Le Mouvement de lutte contre l'esclavage d'Yvon Chalard. Les Mouvements pacifistes. Le Planning familial qui naît sous l'impulsion du Docteur Lagroua Weil Hallé, etc...
La découverte du Mouvement Freinet où bouillonnent toutes ces idées et bien d'autres, où se confrontent vigoureusement et néanmoins fraternellement des militants de toutes ces organisations, est la révélation que là est l'action, la mise en oeuvre des idées. Il m'apparaît que l'ambition du Mouvement Freinet c'est de mettre en pratique quotidiennement la coopération, la réflexion sur la démocratie vécue et ses limites. Profondément pragmatique, il essaie de partir de la réalité des faits et des hommes pour promouvoir une éducation au sein d'une structure sociale développant les capacités de chacun à la réalisation de sa vie personnelle.
Comment ne pas s'engager là totalement?
...Désormais, je sais que j'ai trouvé le mouvement qui correspond à mon désir d'action...
G. G.
La Pédagogie Freinet est, avant tout un état d'esprit qui m'a conduit à me remettre en cause en permanence et à modifier mon comportement face à l'enfant, consistant à:
- me mettre au niveau de celui-ci
- être à son écoute
- être toujours disponible, réceptif
- accepter tout ce qui vient de lui en mettant l'accent sur la réussite, ce qui lui donne confiance et le stimule.
- avoir une attitude aidante et non pas autoritaire, répressive
- «me dépouiller du vieil homme», comme aimait le dire souvent, Freinet. Ce qui est, peut-être, le plus difficile à réussir.
- partir de l'enfant et lui permettre:
- de s'exprimer, se libérer, créer, s'épanouir... grâce à l'expression libre sous toutes ses formes, orale, écrite, manuelle, artistique, musicale, gestuelle...
- de communiquer avec d'autres enfants et d'autres milieux grâce à la correspondance interscolaire et aux voyages-échanges
- permettre à l'enfant, grâce à des techniques appropriées et des outils individualisés, d'expérimenter, de tâtonner, de faire des recherches individuelles...
- amener l'enfant, dans le cadre de l'organisation coopérative de la classe, à prendre des responsabilités et l'assumer, à tenir ses engagements, à devenir libre et autonome.
La Pédagogie Freinet n'a-t-elle pas pour finalité de promouvoir un système éducatif dont les valeurs soient l'initiative, l'entraide, la coopération, l'esprit critique, le partage des responsabilités, la prise en charge, l'autonomie... avec, comme perspectives, la formation en l'enfant de l'homme de demain?
La Pédagogie Freinet est aussi une technique de vie qui m'a amené à être «un» dans ma classe et en dehors.
Par Freinet, j'ai appris qu'il fallait s'engager, sur les deux fronts simultanément:
- sur le front pédagogique et scolaire, en prônant une éducation nouvelle, libératrice et créatrice.
- sur le front politique et social, pour la défense des libertés démocratiques.
Par mon engagement permanent au service des luttes sociales, de la paix, de la laïcité, etc..., j'ai essayé d'être, le plus souvent possible, en harmonie dans les divers domaines de la Vie: pédagogique, philosophique, syndical, social, politique...
C'est la grande leçon que je tire de mon long «compagnonnage» avec Freinet - un homme simple généreux et très chaleureux -, sa «vieille garde» et les milliers de militants du Mouvement de l'Education Moderne, que ce soit à l'I.C.E.M. ou à la F.I.M.E.M..
La plupart de mes vrais amis - amis de travail - tant en France qu'à travers le monde, c'est à la Pédagogie Freinet que je les dois, grâce aux dizaines et aux dizaines de stages, congrès, R.I.D.E.F., que j'ai pu suivre...
Et c'est aussi la grande chance de ma vie d'avoir travaillé dans l'esprit de la Pédagogie Freinet, près de trente ans. Ce qui m'a permis de partir à la retraite «à cent à l'heure...» et qui me permet de continuer encore, avec ce même plaisir après vingt ans et plus de retraite, à apporter ma toute, toute petite pierre à la vie du Mouvement de l'Ecole Moderne.
J'aurais envie de conclure par ces mots:
La Pédagogie Freinet —->un état d'esprit?
—->une technique de vie?
—->un art de vivre?
E. T.

Les quelques échanges que j'eus avec Freinet, me plongèrent dans un enthousiasme tel que la rencontre avec mes élèves s'annonçait pour moi comme une fête. A partir de ce moment, je songeais déjà à mes projets pédagogiques en classe. Je sentis également que cette pédagogie Moderne entrait pleinement dans ma vie et que c'était là, un événement d'extrême importance pour moi. Je considérais mes deux années de pratique comme obscures, car un changement allait s'opérer à l'avenir.
... L'Algérie, pays ouvert à l'indépendance en 1962, se voyait au départ confronté à un problème crucial: celui de la scolarité des enfants, de la formation des cadres.
Par quelle voie, selon quelles méthodes, accéder à cette indispensable culture? Peut-on faire fond sur des pédagogies traditionnelles qui ont échoué dans les pays d'origine?
Où trouver la pédagogie efficiente susceptible de servir le présent et préparer l'avenir? Ce sont les problèmes qui ont été discutés au cours du congrès Panafricain de l'Ecole Moderne, qui s'était tenu à Oran en 1963 et qui a vu la participation d'enseignants du Maroc, de la Tunisie, de la France et de l'Algérie.
Ce congrès avait marqué dans l'histoire, le renouveau culturel des pays en voie de développement. Le premier texte officiel régissant l'école algérienne après l'indépendance date de 1965. La caractéristique essentielle de ce texte est qu'il annonce une rupture totale avec les pédagogies traditionnelles, tant pour l'arabe, que pour le français. Dès lors, l'ère des méthodes traditionnelles est abandonnée pour entrer de plain-pied dans celle des méthodes modernes.
Ab. B.
C'est un style de vie et une philosophie de l'existence. Je me reconnais dans les écrits et les pratiques de Célestin Freinet puis du mouvement de l'Ecole moderne et je les intègre comme étant miens.
Je suis un instituteur qui pratique la pédagogie de Freinet et je suis un être humain qui prend à lui les outils que Freinet a créés jusqu'à penser que je les ai inventés.
He. M.

Tout ce que nous avons reçu de Freinet, d'Elise et du Mouvement, nous avons voulu le rendre un peu en acceptant d'organiser avec une cinquantaine de camarades Freinet ou sympathisants, le Congrès de 1965. Nous ne pensions pas que ce serait le dernier de Freinet!
Quand je revois tout ce temps passé avec des enfants, y compris mes dix dernières années dans une équipe pédagogique Freinet, je me demande si j'aurais pu travailler autrement, et je n'ai pourtant pas eu que des réussites!
Je me rends compte aussi que les idées et la pédagogie de Freinet ont été pour moi, avant tout, un état d'esprit, un comportement dans la vie, tant sur le plan individuel que dans le travail avec les enfants qui eux-mêmes m'ont aussi beaucoup apporté et les camarades, Français et «hors-frontières».
Une ouverture extraordinaire.
M. T.

J'aborde ma onzième année de retraite et lorsque je m'interroge sur le choix que j'ai fait de pratiquer la Pédagogie Freinet, la réponse qui s'impose est la suivante: Si c'était à refaire, je referais ce parcours, chemin laborieux certes, mais qui a enrichi ma vie tout entière tant professionnelle que personnelle.
En fait, ce choix fut le révélateur de ce que l'adolescente que j'étais alors recherchait: une éthique de vie qui soit en adéquation avec mon idéal moral, social et politique.
De plus, cette démarche a permis de mettre quotidiennement cette adéquation dans ma vie professionnelle. En cela, je me considère comme une privilégiée...
... Elle a su donner un sens, une unité à ce puzzle d'idées pédagogiques plus ou moins progressistes que j'avais reçues au cours de ma formation à l'Ecole Normale.
R. G.

Sur le plan personnel quel enrichissement! La philosophie de Freinet m'a enchantée, j'étais en accord total avec ses écrits, avec ses méthodes. Les réunions du groupe Freinet, les journées organisées pendant les vacances m'ont beaucoup intéressée. Les enseignants que j'y ai rencontrés, passionnés de Pédagogie étaient passionnants et je me suis vraiment enrichie à leur contact.
M. T. L. T.

J'ai d'abord pensé que je ne saurais rien dire de ce que m'avait apporté Freinet et sa philosophie sur le plan personnel et professionnel et puis un mot s'est imposé: Recherche. Le Mouvement a ouvert pour moi les voies de la recherche: recherche de gens, recherche d'idées. Sur le plan professionnel la recherche d'idées et l'expression de ces idées ont été rendues possible par l'absence de hiérarchie.
L'Ecole et ma famille m'avaient amenée à penser qu'il y avait danger à émettre des idées personnelles.
Les groupes Freinet m'ont démontré le contraire «Expression libre» cette voie ouverte sur le plan professionnel a modifié toute ma vie.
Recherche = Rencontres, débats, lectures, actions, expérimentations = idées nouvelles = Recherche.
Voilà le schéma qui résume pour moi la Pédagogie Freinet, non, la vie, enfin les deux.
Pierrette Capdevielle

J'ai gagné à pratiquer les Techniques Freinet, de me sentir vraiment un homme de gauche parce que les valeurs humanistes qu'elles véhiculent sont les valeurs mêmes de tout homme de gauche.
Mais ce serait restreindre son universalité que de réduire cet humanisme aux seules valeurs sociales ou même politiques. Toutes les familles de pensées y ont puisé leur bien. Je me souviens, au cours d'un congrès Ecole Moderne, de cette conversation que j'avais eue avec un collègue profondément chrétien. Et comme je m'étonnais qu'il pût pratiquer de telles méthodes plus ouvertes sur la vérité scientifique que sur les paraboles spirituelles, dans un sourire, il me répondit: «Justement: apprendre aux enfants à raisonner juste, à utiliser à bon escient leur esprit critique ne peut que les conduire à Dieu.»
Après tout, pourquoi non?
Freinet et son mouvement ont laissé en moi des marques indélébiles, le goût de la liberté de dire, par exemple, ou l'élaboration d'une éthique dont je ne me suis, pour ainsi dire, jamais écarté. Et le sentiment ineffable
d'une amitié vraie.
R. J.

La nouvelle Ecole Galicienne, intégrée à la F.I.M.E.M. (1986) n'est pas un groupe de Pédagogie Freinet à part entière. Mais militants Freinet, nous oeuvrons pour l'éducation qui veut être populaire, c'est-à-dire au service de la liberté, la justice, la solidarité, pour le bien d'une communauté participative et qui échange sa parole avec les autres cultures. La Nova Escola Galega, elle est, peut-être, une expression particulière, complémentaire de la Pédagogie Freinet.
Et nous voulons affirmer notre gratitude à tous et toutes, les Constructeurs «freinétiens» de l'éducation populaire et démocratique, espace où les enfants et les gens communs peuvent pousser de l'intérieur, avec joie de vivre et de s'exprimer.
A. C. R.

Moi, j'ai appris que Freinet est bien plus qu'une proposition de travail. C'est un art de vivre, de découvrir de nouveaux moyens d'interaction entre les êtres et principalement le respect de l'individualité, de la créativité de l'être humain.
Ces idées, mises en pratique, peuvent changer la conduite de beaucoup de communautés tant dans le social que l'économique. Un monde coopératif. C'est mon rêve et j'espère arriver à le transmettre aux autres à travers mon métier. En travaillant dans la diffusion de ces idées, j'espère arriver à assurer un futur pour les enfants, et pour les anciens un futur marqué par une vraie communication pour
la coopération et l'affectivité.
Marlise Groth (Brésil)

La création, la croissance, la consolidation, le rayonnement de cette pédagogie sont uniques dans les annales universitaires.
C'est un mouvement de masse, parti de la base, d'un village bien pauvre et bien ignoré en 1920: Bar-sur-Loup. Son expansion s'est faite par la base, à même le travail dans les classes primaires publiques les plus déshéritées.
Certes, il faut s'informer, lire les ouvrages de Freinet, les revues et surtout «l'Educateur». Il faut surtout vivre cette pédagogie, en sentir toute la richesse, pour en apprécier la profonde valeur éducative et humaine, et prendre conscience des mutations qu'elle opère, non seulement dans le comportement de l'enfant-élève, mais aussi et surtout, dans le comportement des maîtres.
La Pédagogie Freinet, pédagogie du succès, pédagogie du bon sens, pédagogie naturelle - par la vie, pour la vie - accessible à tout homme de coeur et de bon vouloir, ce n'est pas une somme de techniques d'enseignement, c'est un esprit, une éthique, une philosophie.
M. C.

Ma vie fut une succession de hasards et accidents qui ont passé trop vite pour que je puisse les saisir avec l'importance que des fois ils méritaient. C'est le cas pour ce texte. Je reçois un papier qui m'invite à la réflexion de l'importance de Freinet, soit vingt-six ans de ma vie en tant qu'éducateur, et ceci je n'oserais pas le faire et encore moins l'écrire... Voici donc l'histoire:
Ayant commencé mes études de droit au Portugal, où j'ai traîné quatre ans en deux universités, j'ai fini cette carrière par être mis à la porte de ces honorables institutions d'enseignement supérieur. J'ai ensuite essayé de m'inscrire dans une Ecole Normale pour devenir enseignant, et on m'a dit que j'étais «politiquement suspect». Ceci voulait dire que je ne jouissais pas de la confiance du régime fasciste de Salazar, qui savait bien choisir les enseignants du régime. En dehors du système, je pouvais faire la guerre dans les colonies portugaises d'Afrique, ou séjourner dans une prison politique.
Je suis parti pour un exil sans retour, et à l'Université de Fribourg en Suisse, je commençais mes études qui m'ont permis par la suite de devenir maître d'enseignement spécialisé et orthopédagogue. Pour obtenir le brevet en tant qu'enseignant, il nous fallait faire des stages dans les «classes d'application» et en choisir une pour faire le stage annuel. Au cours des visites de toutes les classes, où il serait possible d'effectuer ce stage, nous sommes entrés dans une classe pas comme les autres. J'avais été surpris parce que c'était une classe où ça avait été les élèves et non pas le maître qui nous avaient expliqué comment ils travaillaient et ce qu'ils pouvaient faire, comment ils s'organisaient, comment ils vivaient... Ça ne m'a pas produit un effet immédiat, mais j'étais frappé par «l'absence du maître» dans les rapports qui s'étaient établis, et surtout parce que c'était une chouette visite de classe sans stress - le mot n'étant pas encore inventé en 1971 - ni «normalité».
Au moment du choix, je m'étais promis qu'il fallait que je me batte pour avoir cette classe comme lieu de stage annuel. Je parlais mal et surtout j'écrivais encore plus mal le français qu'aujourd'hui... et j'avais noté dans cette petite visite, que la question des «fôtes d'ortografie» n'étaient pas un problème sans solution ni complication. Miracle! Tous mes collègues refusaient de rester une année dans cette classe, parce qu'elle n'était pas très en ordre et les enfants étaient tout le temps debout, et ils parlaient tout le temps, et ils allaient partout et comme ils voulaient, sans demander la permission, et en plus le maître de la classe ne disait rien... et, le comble, il était aussi notre prof. à l'Université et on devait le trouver pour des examens.
Ma ferme décision de rester une année dans cette classe n'était plus du tout un choix, mais un applaudissement. Les jeux étaient faits. Je mettais les pieds dans un monde que j'ignorais, mais qui m'avait séduit pour les mêmes raisons qu'il avait repoussé mes camarades et collègues d'étude. Freinet, jamais entendu parler, et personne n'avait l'air de se soucier de cette faute!!!
Et un beau jour, il m'a fallu organiser un travail avec la classe. C'était le premier et je ne l'oublierai jamais, à cause d'une confusion linguistique. Mon maître de stage et futur camarade Nicolas Ayer, me proposait d'organiser un travail pour donner une leçon sur le mètre et son rôle en tant qu'étalon universel... pendant ce temps il me parlait du mètre et j'avais compris le maître!!!
Le français commençait à me laisser en panique, j'entendais les mêmes sons là ou il y avait nuances... comment faire ces nuances avec les enfants?
Quelques jours plus tard nous avons visionné «L'Ecole buissonnière»... et seulement après, j'entendais pour la première fois le nom de Célestin Freinet, qui me disait beaucoup moins que Belmondo, Killy ou Delon...
La bibliographie est arrivée et j'ai commencé à lire les livres du dit Freinet. Je lisais et je n'aimais pas. Je trouvais ça vieux, dépassé et démodé... sans avoir d'autres références ou termes de comparaison, je me permettais de critiquer et presque refuser ces lectures. Je confesse qu'aujourd'hui je n'ai pas encore lu tous ses écrits... mais je pense compléter cette lecture, et avec plaisir!
Déçu, je continuais de plus en plus séduit et intéressé par le travail de la classe, sans comprendre ni rêver ce qui donnait corps et âme aux travaux.
Ayant plongé dans un nouveau vocabulaire, il me fallait être au même stade que les gamins pour pouvoir vivre avec. Qu'est-ce que ça voulait dire: imprimerie, diplôme, boîte enseignante, BT, travail libre, conférences, fichiers, assemblée, registre?. Je devenais un «cas» compliqué pour l'enseignement public suisse, qui faisait toute confiance aux jeunes générations d'instituteurs, pour défendre leur bien-être, dans la paix du chocolat Nestlé et les pendules de coucou... toujours bien propres.
Autres conversations profondes et je reçois l'adresse de la C.E.L.. Mon «maître» me disait: là il y a des revues mensuelles, et d'autres choses à lire. Je prenais en mains mon élan définitif. Je crois que c'est avec «Chantiers pour l'enseignement spécialisé» que je me suis définitivement mis en rapport avec ce Monde, que j'ignorais mais qui me séduisait davantage. C'était le Monde des gens avec problèmes et soucis, des gens qui n'aimaient pas le conformisme et qui écrivaient là-dessus. Elle s'exposait et c'était un monde humain où fleurissaient les contradictions et la sagesse, de partage et de respect et ceci pour moi était la clef de la porte d'entrée. Je vivais entre les exclus et les marginaux depuis deux ans. La Suisse me révélait un visage inhumain, raciste, élitiste qui marginalisait chaque année des centaines d'enfants vers les classes spéciales et les centres de rééducation... toujours propres et bien placés. Un scandale «bien caché» avec lequel je ne voulais pas être complice et surtout que je voulais dénoncer. Je ne me sentais plus du tout seul, et personne «pour me mettre des bâtons dans l'engrenage.»
J'avais commencé à vivre en Suisse la pédagogie de l'Ecole Moderne, nom qui est rentré naturellement dans mon vocabulaire. Je travaillais avec des collègues du Groupement Romand de l'Ecole Moderne, les réunions en dehors des heures de travail, les amitiés, les soucis et les problèmes. On partageait espoirs et désillusions. Au fond cette sacrée pédagogie n'était plus une corvée, les choses ne semblaient pas si mauvaises, du fait que je n'étais plus seul, et que j'avais trouvé des références et partenaires, ailleurs.
Le goût des échanges était arrivé et le partage aussi. J'allais survivre, malgré tout et surtout malgré ceux qui se moquaient de nos travaux et réunions.
... Et, comme par hasard, c'est à la fin d'une de ces réunions, dans notre journée de congé du jeudi, que j'apprends par la télévision suisse du bistrot où on célébrait la fin des travaux, qu'il y avait eu une Révolution des Œillets au Portugal. C'était le 25 Avril 1974. Je n'en revenais pas. Tout le monde me regardait et je ne savais pas quoi dire, puisque moi-même, si loin, je ne comprenais rien aux événements. Comme quoi les choses se lient entre travaux et fêtes, entre accidents historiques et humains. Quelle fin de nuit, mes amis!
J'allais pouvoir rentrer au Portugal après 5 années de «suissisation»?
Toute cette pédagogie allait pouvoir voyager avec moi ; d'ailleurs je n'en connaissais aucune autre à amener. Les collègues avec qui j'avais appris tous les trucs et combines du métier, j'irais bientôt les abandonner! Mon histoire changeait de pays et se poursuivait.
Il m'a fallu encore trois ans pour que je rentre au Portugal. Les oeillets n'y étaient plus, tant pis pour moi... D'autres allaient fleurir en d'autres printemps. Et un jour, je rencontre les gens du Mouvement de l'Ecole Moderne, qui savaient que j'étais aussi du Mouvement, mais je venais de l'étranger. Drôle d'impression, et curiosité... ils avaient un stage de week-end dans une Ecole de Lisbonne, et ils me disaient à la portugaise tout simplement, viens, on t'attend pour travailler avec nous!
Je rencontrais les mêmes choses qu'en Suisse et je n'y croyais presque pas... Je ne savais pas que c'était possible de trouver le reflet de tout un monde que j'avais quitté, sans avoir la certitude pratique de son universalité, et surtout que c'était «ça» qui me faisait rencontrer des gens.
Facile de parler des choses, de partager les soucis et surtout par rapport à l'organisation, je m'apercevais des nuances, des différences et des autres manières de faire. Je retrouvais le même goût du partage, les mêmes critiques, la même joie dans ce coin perdu et ignoré par une Europe lointaine, et qu'on m'avait fait sentir n'être pas la mienne...
La France m'arrivait par courrier. Je ne pouvais pas payer, comme en Suisse, mes abonnements. Bernard Mislin me gronde: «Nous ne sommes pas une entreprise à vendre de la marchandise!!!». Je continuais à recevoir les revues sans payer, et elles allaient directement à la bibliothèque du MEM ; ici, on ne les connaissait pas, et on les lisait et en discutait chaque mois.
Et un jour, un coup de fil: un camarade français qui se trouvait à Lisbonne, me disait tout simplement: «J'ai trouvé ton numéro de téléphone et ton adresse dans les fichiers de notre Mouvement... Je suis de l'ICEM... est-ce qu'on peut se rencontrer?»
Je faisais la connaissance de Patrick Robo et Dominique au bord du Tage. Nous avons passé une journée dans mon Institut, regardant des travaux d'enfants, entre enseignants, parlant d'une pédagogie qui nous était commune et familière, entre la morue et le «vinho-verde».
Invité par les camarades de la Commission de l'Enseignement Spécialisé, je participe aux journées d'étude de l'ICEM à Cavaillon. Première rencontre avec les Français et où je réussissais à mettre une tête sur un tas de noms que je connaissais par les lectures. Je rencontre d'autres gens, je fais un tas de correspondants et d'autres amis. Suite aux rencontres suivantes, des rapports se font plus profonds et, aujourd'hui le temps laisse déjà ses marques. Certains ne sont plus là, d'autres ont disparu à jamais, et je me souviens de leurs sourires. Le Mouvement portugais commence aussi à recevoir les preuves de solidarité des différents groupes qui nous envoient à titre gratuit leurs publications. Les amis de Freinet deviennent une expression affective... il y en a tellement que je n'ose plus en faire une liste...
Patrick m'invite à faire la classe dans son école. Sans angoisse ni soucis, je me trouve devant des enfants de Béziers, que je n'avais jamais vus, en train de parler du Portugal et de tout ce qu'ils voulaient savoir. Les enfants sont comme les Suisses et les Portugais... Ils sont organisés et se respectent, donc on peut parler, discuter et faire de l'école une étape de nos vies avec beaucoup de tendresse et une bonne dose d'intelligence...
Et il y a aussi Charles dans son coin perdu, loin dans les Ardennes belges. On se rend visite et on s'écrit. Nous nous engageons sur un tas de bonnes idées au sujet de l'école que nous souhaitons et désirons avec davantage de plaisir pour nos élèves citoyens, au Portugal et partout où il y a une école.
Je ne sais pas et surtout je ne veux pas imaginer ma vie autrement, pendant toutes ces années. Elle qui m'a fait beaucoup de plaisir et qui se poursuit et se transforme tous les jours. Je traduis maintenant des écrits de Freinet et la vieillesse, que j'avais trouvée au départ de mes études, n'est plus là. Je réagis d'autre manière. J'essaie encore d'être toujours attentif à la ligne de combat du Mouvement portugais, et solidaire avec mes camarades d'ailleurs, qui partagent cette vie avec l'école. Un tas de rapports affectifs avec des longs et brefs échanges épistolaires se sont noués. C'est compliqué et simple à la fois, mais toute ma vie professionnelle a été marquée par cette séduction et enchantement qui durent encore après toutes ces années, par rapport à un choix de vie au sein d'un Mouvement universel. C'est avec toute cette «bande de copains et copines» que les fêtes et les malheurs ont été plus intenses et faciles à vivre. Je n'arrive pas à imaginer tout ça, autrement, sans Freinet, puisque c'est malgré lui, où à cause de lui, que ma vie s'est passée dans cet ordre chaotique.
Luis Gaucha Jorgé (Portugal)

C. Freinet a toujours conçu une Ecole Moderne laïque et les congrès de l'I.C.E.M. ont marqué toujours leur attachement à la laïcité, déploré la division de l'Enfance dès l'Ecole, par l'Ecole privée ségrégative. Le Mouvement de l'Ecole Moderne ne peut donner à ses adhérents aucune directive philosophique, syndicale ou politique autre que le respect et la défense de la laïcité, dans le cadre de la Pédagogie Freinet qui est leur option de ralliement.
Après la mort de C. Freinet, l'Ecole Moderne réaffirme sa conception de la laïcité, son opposition à tout endoctrinement, dans la Charte de l'Ecole Moderne, adoptée au congrès de Pau (1968). Et dans le P.E.P., Perspectives de l'Education Populaire, on peut lire:
«-Nous n'enviageons l'Ecole que dans le resepct intégral de la laïcité, les fonds publics étant réservés à l'enseignement public. Une société démocratique doit refuser tout endoctrinement, toute ségégation et toute reproduction de pivilèges.»
La France est l'un des rares pays où la laïcité est inscrite dans la constitution (séparation de l'Eglise et de l'Etat). Elle apparaît comme un remède contre les exclusions de toutes sortes, les obscurantismes et intégrismes divers.
Il nous faut donc défendre cet idéal laïque, c'est-à-dire celui qui interdit à toute croyance de se saisir et d'assumer le pouvoir.
La Convention Internationale des Droits de l'Enfant renforce mes convictions et véhicule des valeurs de la Pédagogie Freinet: liberté d'expression, liberté d'Association, liberté de pensée, de religion, de conscience.
Educateur laïque, je ne conçois pas la laïcité comme une neutralité desséchante, mais comme un combat humain pour le progrès et l'épanouissement de la personne, contre les cléricalismes qu'ils soient religieux, politiques et sociaux.
Et, comme disait Freinet:
«Nous nous appliquons à faire de nos élèves des adultes conscients et responsables qui bâtiront un monde d'où seront proscrits la guerre, le racisme et toutes les formes de discrimination et d'exploitation de l'homme.»
Pierre Yvin

De telles techniques, une telle pédagogie, une telle éducation débouchent non seulement sur une culture, mais aussi sur une philosophie.
Il est, en effet, dans la doctrine de Freinet une autre dialectique, non moins féconde, fruit des procédures coopératives: par voie d'exercices, l'individu, traditionnellement considéré comme un être abstrait et interchangeable, s'authentifie, s'identifie, se sociabilise dans le même temps ; à l'interchangeabilité - des petites bouteilles de Melle J'enseigne - se substitue une identification active. Alors naît une personne, émergeant progressivement, comme facteur commun aux différents rôles assumés par l'élève. Cette personne accède peu à peu à un statut singulier, ainsi qu'à une idée particulière que les autres se font d'elle et qu'elle se fait d'elle-même.
Cette assomption ne peut s'opérer qu'au prix d'un changement profond de la méthode et des moyens: d'une part, il faut,(au delà mais surtout en deçà de l'appel nécessaire à une hygiène mentale traditionnelle, restituer le sens concret, du vivant, il faut réintroduire la primauté de l'imagination, ce sursaut de l'âme qui suscite des impulsions salvatrices, les motivations fécondes, élargit le champ des possibles. Certes, dans une classe Freinet, plus encore que dans l'Ecole traditionnelle, tout acquis peut partir de l'observation. Mais l'imagination ouvrira une part de rêve, une chance d'incertitudes, un horizon de découvertes.
Chaque «faculté» s'enrichit de l'activité de toutes les autres et les enrichit à son tour, à la façon dont s'épanouissent réciproquement le groupe et les personnes.
Chacun, en effet, profite des apports des autres ; encore importe-t-il qu'il respecte un certain devoir envers le groupe - les groupes - auquel appartient, un ordre de discipline, de vie et de travail, qui varie évidemment selon le caractère des besognes entreprises.
Voilà qui vaut aussi bien pour les groupes d'obligation - famille, école... - que pour les groupes librement choisis. Mais la légitimité des groupes d'obligation ou la validité des groupes choisis n'ont de sens et de raison d'être que si tous ces ensembles protègent scrupuleusement chaque personne. Moyennant quoi la collectivité devient une communauté.
Ainsi la formule coopérative chez Freinet tient la balance égale entre la personne et la communauté et ce en privilégiant tout à tour l'une et l'autre, dès lors qu'elles sont menacées. C'est ce qui assure à la fois le développement personnel et l'éducation sociale.
Nous sommes très au-delà du simple mais fructueux déploiement des techniques. Les liaisons vivantes, indéfinies, en perpétuel développement, s'établissent entre les complexes à dominante objective (projet -> objet) ou (et) les complexes à dominante humaine. Parmi ces derniers il en est un que les classes Freinet admettent - alors qu'il est généralement condamné dans les classes traditionnelles - c'est le dialogue qui s'établit entre les élèves (sujet <=> sujet).
Reconnaissons l'ambiguïté du mot dialogue, faute d'un terme qui désignerait la conversation engageant de multiples partenaires. Pour les enfants, le véritable dialogue résulte du droit à la parole, si fermement défini par Jean Le Gal. Chaque enfant détient une richesse née de ses observations, de ses réflexions, de ses expériences ; souvent il aime, lorsqu'il a vaincu sa timidité, faire partager aux autres cette richesse. Comme il aime l'accroître en écoutant les autres. Le dialogue est facilité par le fait qu'il se déploie entre les enfants saisis au même niveau de développement physique, affectif et mental. A quoi s'ajoute la communauté langagière, un jargon de connivence - syntaxe, vocabulaire, gestuelle - qui facilite la communication.
C'est là un véritable enseignement mutuel: le maître n'est d'ailleurs pas exclu de cette forme de dialogue: comme il est toujours présent mais non pressant, chaque enfant peut s'adresser à lui, et lui-même peut prendre l'initiative d'une suggestion adressée à l'élève en quête de travail.
De la sorte, de la communication à l'action, s'est établie, en un demi-siècle, une doctrine où la nature reprend ses droits ; celle-ci devient à la fois un objet et un moyen de culture: la plus immédiate, la plus perceptible des manifestations de la nature est le corps lui-même ; le corps a ses raisons... Et l'on sait le rôle attribué par Freinet à l'hygiène corporelle, diététique comprise. Il faut insister: l'humanisme de Freinet débouche sur la société, la société de demain. Mais, pour ce, il s'appuie sur la nature de l'enfant, des enfants. L'adjectif «naturel(le)» est l'un des mots les plus employés par Freinet, l'un de ceux qui traduisent son originalité. Il n'est guère de méthode d'apprentissages fondamentaux, d'emploi de techniques ou d'outillages, qui ne méritent le qualificatif de naturels. Par cette invocation de la nature, nous parachevons la synthèse harmonieuse et efficace des termes de base, nature et culture, par lesquels, au début de cet article nous esquissions les axes d'orientation de Célestin Freinet.
Dès lors, l'humanisme de Freinet se tend entre une biologie exigeante requérant, par exemple, l'éducation de la main, cet outil naturel et l'émancipation de la personne. Le pluralisme de Freinet ne pose pas le problème de la prédominance d'un hémisphère cérébral sur l'autre. Tous les enfants doivent être exercés aussi bien à modeler de la terre glaise - pardon, à sculpter un buste - qu'à modeler un texte - pardon, à rédiger une correspondance-.
A l'expérience renouvelée de l'enfant, répond la réflexion du maître qui affine peu à peu, qui affirme peu à peu, sa propre doctrine: véritable protopédagogie reposant sur l'emploi des formes les plus élémentaires de la technique ou de l'expression.
Ce qui permet de progresser: «Nous utiliserons les techniques simples, frustes, manuelles, rudimentaires, pour les développer, les perfectionner graduellement»
Ainsi, de la nature «primitive», ou pour mieux dire première, à la culture émancipatrice, se préparent les citoyens du 3ème millénaire, des hommes et des femmes ayant pris la mesure de leurs capacités pour mieux définir, juste au-dessus leurs idéaux, leurs vocations de loisirs et de métier, des gens optimistes et enthousiastes aimant fermement la paix, la liberté et la justice, bref solidaires et fraternels.
Telle est la leçon, que ses fidèles y aidant, nous donne l'Instituteur Célestin Freinet, maître d'école. Maître d'école...
J. V.

Un engagement politique

Tout n'était pas idyllique dans et autour de mes classes. J'ai, un jour, écrit ma révolte dans «l'Educateur» sous le titre «33 dans un F3». Est-ce que des adultes supporteraient de vivre tous les jours, à plus de 30 personnes dans un appartement de cette surface? Et que faire d'autre, s'il s'agit d'enfants, sinon de crier au scandale? Je me suis juré, ce jour-là, de ne jamais parler de Pédagogie Freinet, ni de présenter des réalisations d'enfants de mes classes sans dire que tout cela ne s'était pas fait dans la facilité. Et dans quelle encre devrais-je tremper ma plume, lorsque j'avais la charge de 55 ou 60 élèves pendant les trente heures hebdomadaires et durant trois ou quatre semaines parce que des collègues, souvent en congé, n'étaient pas remplacés? Et la souffrance des journées de tension, de 8h45 à 16h30, parce qu'il fallait aussi surveiller, chacun à son tour, une cantine très sonore? J'y ai gagné des insomnies très tenaces.
Notre temps et nos nuits, étaient dévorés par l'Amicale laïque et le Parti Communiste.
Nos enfants étaient livrés à eux-mêmes, pendant qu'à l'Ecole, j'organisais la journée de classe du lendemain, que Paul faisait à vélo le tour du canton pour une campagne d'abonnement aux B.T. et à «l'Educateur», que nous quêtions, de porte en porte, des signatures contre la loi Barangé et pour l'Appel de Stockholm. Et que de nuits passées à des entrées et au bar des bals de l'Amicale laïque, à des réunions de cellules, à des collages d'affiches dans les sept communes du canton, à des inscriptions de «Paix en Algérie» sur les routes, à des incitations à s'inscrire pour remplir des cars conduisant à des meetings contre cette guerre, à des accompagnements de candidats, à des réunions électorales...
Nous n'aurions pas voulu d'une vie vide, mais nous avons, comme beaucoup, croulé sous diverses tâches, plus ou moins souhaitées, l'une appelant l'autre. A certaine époque, Paul a fait des choix, privilégiant un moment le P.C., pour revenir prioritairement, au bout de quelques années, au militantisme pédagogique.
Tous les militants doivent se trouver confrontés un jour à cette situation. Ils s'engagent sur un fait précis, s'aperçoivent que tout est contingent et se trouvent en première ligne sur plusieurs fronts où ils rencontrent d'ailleurs les mêmes camarades: ceux qui n'acceptent pas la fatalité. C'est encore vrai aujourd'hui. Alors?
Sans doute, tout bonheur se paie. Or, sans prendre le temps de l'analyser, nous vivions le bonheur de toujours essayer de mettre nos actes en accord avec nos idées, dans un travail en commun avec les Freinet et tous ceux qu'ils nous avaient fait connaître.
J. L. B.

J'ai connu Freinet. Son grand mérite, son génie, c'est d'avoir su créer et faire vivre un Mouvement pédagogique afin de diffuser sa pensée et ses techniques, Mouvement dans lequel j'ai trouvé ma place et des compagnons de route oeuvrant dans la même direction. J'ai apprécié le souci de Freinet de vouloir une école publique, laïque, qui ne se limite pas à instruire, mais vise surtout à former des hommes en vue d'une société plus juste. Peuplée en partie, d'enfants de parents prolétaires (mot qui ne s'emploie plus) lesquels ne jouissent que de droits très limités et sont sans voix face aux puissants qui les emploient ; cette école doit avoir une mission libératrice. Pour cela, il faut la réformer, et Freinet, le révolutionnaire, appelle à y développer l'esprit critique des jeunes ; à leur apprendre à organiser leur travail ; à les entraîner à s'exprimer, à prendre la parole ; à soutenir une discussion. Les préparer ainsi à entrer, sans complexe, dans la vie active.
J'ai trouvé chez Freinet, des techniques et des outils favorisant le travail coopératif et rejetant la compétition entre élèves qui était la règle dans les classes.
J'ai trouvé chez lui, l'exemple d'une militance hors de l'école, aux côtés d'autres travailleurs. J'ai apprécié ses prises de positions: dans les syndicats, avec les paysans ; au moment de la guerre d'Espagne, dans la Résistance.
(...) De nos jours, les techniques modernes font leur entrée à l'Ecole, pour le meilleur ou pour le pire. Mais ce serait trahir la pensée de Freinet si on occultait de la pédagogie le message politique qui était le sien.
H. M.

On le voit, il s'agit bien d'un itinéraire marqué par des rencontres avec des collègues dont l'engagement, bien souvent, dépasse le seul cadre de l'Ecole et de la pédagogie... Un engagement sur le terrain social, syndical et néo-politique, participant avec leurs moyens à la vie de notre société.
C'est aussi s'apercevoir que des «personnalités» que l'on apprécie, comme par exemple, Marti, chanteur occitan, ancien instituteur, ont fait à un moment de leur vie un bout de chemin avec le mouvement Freinet et que cela a marqué durablement leur vie, leur façon d'être, de penser.
C'est cela le mouvement Freinet: des idées, des pratiques et surtout des hommes et des femmes qui les font vivre, évoluer et qui fait qu'aujourd'hui elles sont toujours présentes et tout autant d'actualité qu'à l'époque où Célestin Freinet lui-même les défendait, les mettait en pratique...
J. C. H.

Pleinement conquis par mon premier Congrès d'Angers, j'ai vécu, ensuite, de plus près, la vie du Mouvement grâce à l'Educateur au contenu très riche: éditos de Freinet, débats internes, articles de camarades relatant leurs expériences dans la rubrique: «Comment je travaille dans ma classe».
Et comment ne pas être accroché par Freinet lorsqu'il propose pour les congrès suivants des thèmes fondamentaux tels que:
- «Par une éducation libératrice, nous préparons en l'enfant l'homme de demain» (Nancy: en 50). (N'est-ce pas là, la vraie finalité de sa pédagogie?)
ou
- «L'éducation veut l'intercompréhension internationale des peuples et la paix». (Montpellier: en 51).
C'est donc une époque très dynamique et très engagée du Mouvement où Freinet lance, en outre, le projet de charte d'unité du Mouvement C.E.L. qui sera adopté à ce congrès de Nancy (qui deviendra au congrès de PAU (68) la Charte de l'Ecole Moderne, après avoir été à peine remaniée).
J'aimerais rapporter ici, les paroles de Freinet en conclusion du Congrès de Nancy, en 1950:
«La C.E.L. est une grande fraternité dans le travail constructif au service du peuple».
«Fait unique en France, si ce n'est dans le monde, des milliers d'Educateurs de toutes tendances et de toutes les conditions participent depuis 25 ans à une des plus grandes entreprises coopératives de notre histoire pédagogique. Et leur unité n'est point faite de silence, d'abandon, mais de dynamisme et de loyauté au service d'une grande cause: la lutte sur tous les terrains pour que s'améliorent et s'humanisent nos conditions de travail, les conditions de travail et de vie de nos enfants, l'action hardie pour que les forces de réaction ne sabotent pas davantage, ne pervertissent ou ne détruisent les fleurs que nous tâchons de laisser éclore et s'épanouir, parce qu'elles portent la graine de notre bien le plus précieux: L'ENFANT».
E. T.

Au cours d'une réunion-meeting pour la paix en Algérie d'enseignants de la F.E.N., organisée par la tendance «Ecole Emancipée», je retrouve avec joie les mêmes instits «Freinet», sauf un... Résultat: j'adhère aux Amis de l'E.E. et m'abonne à la revue «l'Ecole Emancipée». J'y apprends qu'on peut y conjuguer ensemble syndicalisme et anarchisme, et que cela donne l'anarcho-syndicalisme d'action directe, indépendant de tout pouvoir politique de droite comme de gauche, autogestionnaire et révolutionnaire. Et que cela a même marché un moment en Espagne pendant la guerre civile!
En cette année 62 décisive, me voilà presque rassuré sur la cohérence de mes engagements politique, pédagogique et syndical: je suis devenu un «anar-Freinet-Ecole émancipée». Ou du moins aspire à l'être...
Rentrée scolaire 1962, Université de Rennes où je commence des études universitaires, et bénéficie aussi du statut de sursitaire... Combats avec l'UNEF, toujours pour que cette anachronique guerre coloniale se termine rapidement, et découverte à la Fac des lettres du groupe surréaliste du «Bigarro littéraire» animé par Hervé Delabarre, Annie Lebrun, Jean-Pierre Guillon.
Et puis, avec Suzy désormais, qui rencontra Freinet dans son Ecole à Vence en 62, études et pionnicat, coupées par une année d'armée pas triste! Militantisme à l'Union des Anarcho-syndicalistes, avec formidable compagnonnage auprès d'instituteurs Freinet qui vont énormément m'apprendre, Emmanuel Mormiche et Jacques Métivier des Deux-Sèvres.
Emerveillement en 1966 en découvrant l'intelligence lumineuse de la pensée corrosive de l'Internationale Situationniste, sa critique radicale de la société de consommation de profits (marchande), des staliniens (même pékinois) et des marxistes-léninistes de tout poil, et de toutes les formes de l'aliénation gaullienne et capitaliste. Guy Debord, Mustapha Khayati, Raoul Vaneigem... un vrai régal dans cet appel à «transformons le monde... changeons la vie»!
Et bien sûr Mai 68, et cette fantastique et ludique libération de la parole et des moeurs. L'exutoire de bien des désirs, où le Noir et le Rouge des Libertaires se marièrent très joyeusement à Rennes, au grand désespoir des réactionnaires, culs bénits, politicards et bureaucrates de sévice!
Entendu, lors d'un meeting à St Nazaire, cette tonique déclaration d'un instituteur Freinet contre le dressage en éducation:
«Au gosse on lui apprend à dire:
A la maison d'abord:
- Oui papa, oui maman.
Puis à l'Ecole:
- Oui Monsieur, Oui Madame.
A la caserne:
- Oui mon adjudant.

H. P.

Fatigué de fournir à la société capitaliste d'obéissants soldats, de passifs consommateurs, de tristes S.D.F., d'honnêtes et riches entrepreneurs côtoyant des pauvres gens... le maître a rêvé d'une autre société, il a rompu définitivement avec l'ancien système éducatif et toutes ses petites inégalités. Même lorsque celui-ci se cache derrière ses multiples masques de rénovation: de beaux outils, de beaux exercices tout neufs, de nouvelles méthodes pour enseigner de façon moderne. Mais malheureusement ceci n'a toujours été que la reproduction des lois favorisant la sélection. C'est la loi soi-disant de sélection naturelle. Les forts seront toujours forts et les plus faibles n'ont pas de place.
La Pédagogie Freinet est née d'abord d'une idée, d'un concept de société. Elle résulte certainement d'une rupture avec la façon traditionnelle d'enseigner. Elle crée à l'école une microstructure, fondée sur des valeurs de partage du pouvoir et de coopération du savoir, basée sur une éthique qui ne subit plus les lois de sélection, mais soutenue par des lois inventées par les individus de groupe. Elle est fondée sur une philosophie qui cherche à dominer cette nature sauvage car elle sait que tout individu a des potentialités pour enrichir le groupe. La pédagogie Freinet est subversive, elle ne sera jamais normalisatrice, elle vient bouleverser l'ordre établi. En dépit des mots: idée, rêve, concept... c'est une pédagogie ancrée dans le concret. C'est à partir de l'idée que nous nous lancerons à la recherche d'une cohérence pratique-théorie, théorie-pratique.
Andréa Warmling (Brésil)

J'ai vécu 1968 dans un collège où «j'enseignais» le français. L'effervescence politique, syndicale, pédagogique de la période incita, au sein de l'institution scolaire, à des rencontres, des discussions, un désir d'une autre pédagogie... Et les années qui suivirent, virent la naissance de groupes plus ou moins formels, d'échanges sur la finalité de l'Ecole, les objectifs à préciser, les moyens pour y parvenir... Certains se tournèrent naturellement vers Freinet, vers celui qui écrivait en 1928 (n°18 «L'mprimerie à l'Ecole»), «qu'on n'isole pas les recherches pratiques du grand problème social, politique, économique et philosophique qu'est la recherche d'une méthode d'éducation populaire...».
Mais je fus sensible aussi aux tensions qui pouvaient exister dans l'ICEM, aux divergences parfois profondes et peut-être insuffisamment exprimées, discutées entre ceux, celles d'une part qui se concentraient sur les techniques de travail, et d'autre part les autres qui ne voulaient pas négliger l'ouverture sur l'extérieur, la société, double préoccupation dont Freinet fit si bien la synthèse.
Je me situais dans ces derniers en essayant d'animer avec d'autres une commission intitulée, avec un rien de naïveté: «Quelle société demain?», où les problèmes de paix, d'environnement, de relation au tiers monde, dans leurs liens avec le travail d'une classe, étaient appréhendés, discutés... Commission qui, avec des fortunes diverses, s'évanouit au bout de 10 ans.- Mais son existence entraîna des discussions fécondes surtout au niveau international...
Je me souviens particulièrement d'un atelier à la R.I.D.E.F. de Madrid, composé d'Allemands, de Suédois, de Brésiliens, d'Espagnols et de Français sur l'utilisation de l'énergie nucléaire, les caractéristiques d'organisation du monde qui en découlent, et en opposition les valeurs de démocratie, de coopération, de développement de sens critique inhérentes à la pédagogie Freinet... Nous l'avions inscrite, cette dualité, sur une immense banderole qui flotta un moment au-dessus de la R.I.D.E.F....
Je me plais à penser que Freinet n'eût pas désavoué cette commission.
M. C.

(...) A cette époque, je suis déjà engagée dans la lutte pour l'instauration de la démocratie au Brésil ; la pensée de Freinet me donne plus de force et d'espoir pour résister au régime militaire, pour défendre une Ecole publique de qualité et propager la pédagogie Freinet dans les Ecoles publiques, les Ecoles communautaires et les Ecoles privées. Elle se transforme en une action politico-pédagogique dans mon engagement d'éducatrice et en tant que personne qui lutte pour des changements dans mon pays.
Fa. M.

La Pédagogie Freinet implique, selon moi, une perception des différences sociales dans notre société et un intérêt vif pour les luttes dans le monde du travail.
Cette conscience sociale n'est pas tellement répandue parmi les enseignants Freinet en Allemagne. En tant que fonctionnaires, ils ne partagent point le risque du chômage, comme les pères et mères de leurs élèves. 3 millions de chômeurs en Allemagne, c'est là le chiffre inquiétant de cet hiver 1996. Il signifie des tensions, des conflits, de la tristesse, de la pauvreté camouflée dans beaucoup de familles.
Ne parlons pas de ceux qui vivent, mal acceptés à la marge de notre société, qui est renfermée sur ses propres problèmes - p.ex. causés par l'unification des «deux Allemagnes» -: les familles des travailleurs migrants,(surtout les familles turques, les réfugiés / asilés venus des quatre coins du monde, réémigrés de l'URSS (antérieure), de Pologne et de la Roumanie, qui sont d'origine allemande, mais qui sont très mal vus par «ceux en place»...
La misère de nos jours se dissimule, n'est plus si visible que pendant les années 30, où Freinet dénonça les conditions de vie misérables du milieu populaire. Mais elle est là, elle pèse sur les jeunes issus de couches sociales sous-priviligiées. Malheureusement, la conscience que la tâche pédagogique consiste aussi dans un travail pour améliorer la situation sociale de ces jeunes-là se dissipe.
I. D.

Pour moi, qui m'étais nourrie pendant un temps de ma jeunesse des écrits de Jaurès, j'ai retrouvé dans Freinet la philosophie de Jaurès appliquée à l'éducation, à la lecture de «l'Educateur» auquel je m'étais abonnée par hasard.
L. B.

«Nous voudrions bien qu'on ne nous oblige pas à poser à l'entrée des Ecoles l'inscription que Dante lisait aux portes de l'enfer: «laissez ici toute espérance» protestait déjà Freinet en une révolte plus actuelle que jamais.
Symbolique en tout cas des défis politiques et sociaux relevés à l'époque par Freinet et ses compagnons.
Et qui, même si l'espoir peut aujourd'hui paraître bien tenu, méritent toujours d'être inlassablement poursuivis, comme la crise de notre société d'être inlassablement soignée de l'intérieur...
Sans compter qu'avoir raison contre le reste du monde est peut être un peu mégalo comme situation, réellement dangereux parfois, mais finalement pas si inconfortable en soi.
«En tous cas, nul n'en disconviendra, ne laisse pas d'être intellectuellement plutôt excitant!...»
Ainsi, après quarante ans de militantisme socio-éducatif, Freinet me libère encore.
A. L.

(...) J'aimerais pour terminer, évoquer les aspects politique et social que pouvait revêtir notre travail scolaire complètement révolutionné par les Techniques Freinet.
- «On ne fait pas boire le cheval qui n'a pas soif» disait et écrivait souvent Freinet. Merveilleuse métaphore qui s'avère constituer le pilier central de toute cette pédagogie moderne. Rien ne peut s'entreprendre et surtout se réussir sans motivation profonde. Dans nos classes, cette motivation se détectait à travers le texte libre qui découvrait les véritables centres d'intérêts des élèves. Débouché naturel de cette démarche: la soif de connaissances que le maître domestique pour conduire l'enfant à apprendre seul, cherchant la documentation nécessaire et se fixant des objectifs à sa portée, à long ou à court terme.
Cette démarche amènera, en contrepartie, le développement de l'esprit critique: ne rien accepter qui ne soit dûment vérifié, recoupé, le tout doublé par une méfiance sans faille vis-à-vis de la chose écrite - surtout celle qui ne procède que par affirmations. Ce qui est le cas des journaux. Aussi fabriquer un journal scolaire conduit naturellement à étayer cette méfiance. L'enfant qui le rédige voit combien il est facile de publier un texte qui peut n'être pas véridique.
Une autre facette de cet apport provient de l'apprentissage de la vie politique par la vie interne de la coopérative scolaire où l'on procède à des élections avec liste de candidats, campagne électorale portant sur la vie de la classe - projets mais aussi critiques -, vote à bulletins secrets. Se découvraient ainsi les rapports entre le politique et l'argent: problème des cotisations, budget concernant les projets...
Sur un autre plan, la connaissance de l'histoire politique au sens noble du terme, de l'histoire humaine de la communauté dans laquelle on vit s'avère vite indispensable. Connaissances complexes d'un terroir, d'une langue vernaculaire, de coutumes, de rapports humains.
L'aspect social se concrétise d'abord dans des sentiments d'appartenance à des groupes quasiment hiérarchisés: appartenance à la classe, à un mouvement d'éducation, à une sorte de fraternité extensible englobant des unités voisines, puis, par les correspondants, de plus en plus lointaines et universelles. Cette correspondance dont les liens dureront souvent au-delà du temps scolaire s'affirmeront par des rencontres, provoqueront une ouverture aux autres et au monde, facteur d'épanouissement et d'enrichissement culturels.
Ces sentiments d'appartenance, cette force découverte dans le rassemblement, nous pousseront vers les futures structures que sont les coopératives et les syndicats, nous aideront à découvrir, sur d'autres plans, les valeurs humanistes qui élèvent l'homme au-dessus de l'individu et l'aident à se réaliser.
La coopérative scolaire confortera ces apprentissages. A travers elle, le plus souvent, passeront les messages et les liens qui uniront les enfants d'un terroir aux enfants d'un autre terroir. En son sein, se développent fraternité et solidarité. Passent aussi, par son truchement, travaux, fêtes scolaires ou extra-scolaires. Ainsi se veut-elle et devient-elle facteur de créativité et socialisation.
R. J.

Alors que jusqu'ici on s'est débattu seul face à ses doutes et interrogations, on découvre, premier attrait déterminant, un groupe d'enseignants qui se posent assurément le même genre de questions et qui tentent ensemble d'y répondre. Premier soulagement, à l'instar de Freinet quand il entama ses premières correspondances avec le Breton R. Daniel, on ne se sent plus seul.
Cette rencontre, trop souvent fortuite, avec le Mouvement Freinet, aide tout de suite à déjouer l'imposture que l'on percevait sourdement depuis quelque temps. On comprend alors que toute éducation est profondément politique, que lorsqu'on nous demande d'instruire, d'appliquer des directives, sans état d'âme, on se retrouve en fait l'agent d'un système utilitariste où l'élève apprend à accepter, au mieux à s'adapter. Un système opaque qui reproduit et maintient l'ordre établi, en toute impunité, quand ce n'est pas avec le soutien de ceux qu'il aliène le plus. Au royaume des moutons, les veaux sont aveugles.
On découvre alors un mouvement pédagogique qui ose affirmer un projet politique, alternatif, profondément humaniste, qui prône une éducation à la citoyenneté fondée sur la coopération avec le souci continuel de mettre en cohérence fins et moyens.
Mais, au-delà, ce qui fait y adhérer durablement, c'est cette dimension de mouvement qui, sur la base de principes et d'un projet précis, a toujours cherché, cherche et cherchera toujours à avancer, par essence même. Aujourd'hui, je me sens avant tout acteur du Mouvement Freinet, je ne conçois pas celui-ci autrement qu'un lieu coopératif où l'on se défie de tous les dogmatismes, de toutes les tendances à l'inertie, même des sien(ne)s. Il pourra se prétendre comme tel aussi longtemps qu'il permettra à tout un chacun de discuter jusqu'à ses fondements sans chercher à exclure et continuera de nourrir ses réflexions de toutes les idées et critiques même les plus iconoclastes à son égard. Contre la propension de certains à se proclamer bon apôtre, clerc ou encore garant de la ligne, il s'élèvera toujours (du moins je l'espère) une voix pour dénoncer des tentatives de normalisation qui seraient suicidaires. Donnant l'exemple de moyens en cohérence avec les fins, le Mouvement se doit d'autoriser, en son sein, l'expression libre qu'il prône dans les classes.
Si depuis le début je parle de Mouvement Freinet et non de Célestin Freinet, outre le fait qu'en raison de mon âge j'ai rencontré le premier et non le deuxième, c'est bien aussi parce que je me sens co-auteur d'un projet en évolution constante et non le thuriféraire d'une doctrine fermée.
C'est justement tout le mérite de son (ses) fondateur(s) d'avoir suscité un élan collectif aussi durable. Et plus qu'un bilan qui pourrait vite tourner à l'hagiographie, avec solde de tous comptes, le Centenaire de la naissance de Freinet ne doit être qu'une étape dans l'histoire du Mouvement, une occasion privilégiée d'analyser les ressorts qui animent celui-ci.
P. D.

Au printemps 74, j'entrai au Secrétariat National, porteur de l'idée d'un secrétariat plus ouvert à une vision et une gestion plus sociale et politique. Et le Mouvement passa de 841 inscrits de 74 aux 2551 de 76.
Je dois dire qu'en ces années, j'avais trouvé ma cohérence: mon engagement politique au sein du P.C.I. de Berlinguer et mon engagement novateur à l'Ecole et dans la Pédagogie Freinet italienne.
Dans mon école, à côté de l'emploi des Techniques Freinet traditionnelles: correspondance, imprimerie, journal, coopérative, j'avais suscité une ample implication des parents avec la constitution d'un «Comité d'Ecole» qui s'appuyait sur une large participation des parents eux-mêmes. Ce fut une première en Italie pour les Organismes Collégiaux avec l'entrée des parents à l'Ecole alors qu'ils étaient jusque-là soigneusement tenus à l'écart d'une quelconque participation à sa vie.
Mon action souvent contestée n'en laissa pas moins des traces. A la suite d'un travail tenace, le secrétariat national, jusque-là quasiment d'expression artisanale et familiale avec Dino Zanella, fut déplacé d'abord à Venise, puis à Brindisi et devint une représentation nationale consécutive à une élection.

A l'école, je continuais en même temps à impliquer les collègues et les parents en implantant une Ecole expérimentale à «temps plein» malgré l'hostilité ouverte et la persécution d'un recteur d'Académie réactionnaire.
Les années 80 représentèrent pour moi le calme après la tempête. L'Ecole à temps plein de Pieris fut reconnue après des années de conflits et d'attaques de la Curie et du Rectorat.
On procéda aussi en 82 au déménagement du Secrétariat à Rome. Le Mouvement assumait alors la dimension institutionnelle, dépassant ainsi les résidus anti-institutionnels soixante-huitards.
De 87 à 90, je devins secrétaire national et détaché à l'association. Ce furent des années intenses d'animation et d'organisation du Mouvement sur tout le territoire. Je travaillais en particulier sur le Sud ou le M.C.E. était historiquement faible et totalement absent. Et les résultats affluèrent. J'étais convaincu que c'était précisément du Sud que pouvait venir une nouvelle stimulation du Mouvement par rapport au peu de souci d'une éducation globale du Nord.
R. Ri.

La pédagogie Freinet s'inscrit dans une perspective sociale et politique. C'est un choix politique que je fais en favorisant la liberté d'expression, l'esprit critique, le goût du travail créateur, l'initiative des enfants, la coopération, I'ouverture de l'école.
Ce qu'aucune instruction officielle n'indique, et pour cause, c'est la dimension idéologique de l'expression libre. Quand nos techniques d'expression libre ne sont pas réduites à de simples marottes pédagogiques, elles portent en elles des germes qui peuvent être dangereux pour le pouvoir et les gens «bien pensants «.
Pour moi, comme pour Freinet, il ne peut y avoir de sujets tabous. Il est essentiel que les enfants puissent s'exprimer librement et à propos de tout. Ainsi, les sujets relatifs à la guerre, aux luttes sociales sont objet de discussion en classe. Chacun, dans cette confrontation, apprend à respecter l'autre, sans, pour autant, partager obligatoirement son point de vue.
Educateur engagé, je ne peux rester neutre. Je dois faire des choix en accord avec la Déclaration des Droits de l'Enfant sur laquelle se fonde mon action éducative. Je dois montrer mon attachement à la Démocratie, à la Paix, à la Justice sociale, à la libération économique de l'Homme, à l'Amitié entre les peuples...
Les textes suivants sont extraits du journal «NOosChantiers «de ma classe de perfectionnement de l'Ecole Paul Bert, à Saint-Nazaire:

GREVE Depuis le 1er mars, les mensuels sont en grève parce qu'ils veulent que leur patron augmente leurs salaires. Ils disent que les patrons sont des voleurs. Les mensuels et les ouvriers lock-outés défilent dans les rues. Qu'ils sont nombreux! Ils chantent et crient: «Des sous, Pinczon!
Bernard Hernandez.

Manifestation Mercredi, 19 Févieir: 125 cars, 500 voitures, 9000 manifestants sont allés à Nantes.
Y. Legal

Manifestation Mardi après-midi, 6 d'entre nous étaient en classe. Tous les autres sont restés chez eux car une grande manifestation se déroulait dans la ville, en faveur des grévistes et des lock-outés. Quelques camaardes ont défilé avec leurs parents.

L'usine a fermé. Les policiers sont là. Du travail, crient les ouvriers. Du travail! Du travail!
Patrick Evin
(A propos de la grève des fonderies, à Penhoët, 1964).

Ce travail d'expression libre, bien éloigné, il est vrai, des programmes et instructions officielles, des préoccupations habituelles des enseignants, suscita l'indignation d'un inspecteur, pourtant «O.C.C.E.»
Voici un autre exemple, toujours de ma classe de Saint-Nazaire:

La paix est signée en Algérie Je suis content.
Claude.

Ce texte publié dans notre journal suscita la réaction d'un parent: - «Monsieur Yvin, vous faites de la politique!
- Oui, c'est la politique de votre général. «
Le parent d'élève était un commerçant, bien connu des milieux factieux.
Mon rôle est de sensibiliser les enfants à tous les problèmes de la vie, moi-même étant engagé dans la vie sociale.
«Nous préparons, non plus des dociles écoliers, mais des hommes qui savent leurs responsabilités, décidés à s'organiser dans le milieu où le sort les a placés, des hommes qui relèvent la tête, regardent en face les choses et les individus, des hommes et des citoyens qui sauront bâtir demain le monde nouveau de liberté, d'efficience et de paix» C.Freinet au Congrès de Caen, 1962.
Ainsi, je ne saurais rabaisser Freinet à un rôle de technicien de la pédagogie. Techniques et activités ne suffisent pas à faire une pédagogie. Il n'est pas étonnant qu'elles aient été souvent dénaturées, destinées à un usage strictement scolaire, alors que ce n'était pas le but recherché. Elles ont été récupérées par certaines réformes qui ne les ont pas toujours utilisées à bon escient.
Il ne s'agit pas seulement d'une conception de l'éducation réservée au cadre scolaire, c'est une philosophie de la vie et des rapports sociaux qui défend les valeurs morales de:
- solidarité et d'entraide, et non concurrence, compétition, performance qui suscitent une émulation combattive et dominatrice.
- responsabilité et non soumission.
- réussite pour tous et non sélection, hiérarchisation.
- coopération et non violence pour régler les conflits.
Par son efficacité politique, la pédagogie Freinet vécue au quotidien, vise à créer les conditions d'une démocratie plus juste, plus fraternelle, permettant aux citoyens de gérer leur vie, d'autogérer la vie de leur cité, de leur région, de leur pays, leurs productions. «Ce n'est pas avec des hommes à genoux qu'on met la Démocratie debout.»
C. Freinet.
A quoi suis-je attaché?
A l'instituteur qui, à Bar-sur-Loup, jette les bases d'une éducation populaire qui reste à promouvoir.
Au militant révolutionnaire de Saint-Paul-de-Vence, en butte aux attaques de la réaction cléricale.
Au militant antifasciste et démocrate, qui héberge à l'Ecole de Vence, de nombreux enfants espagnols chassés par la guerre civile.
A celui qui ne renia jamais ses origines et qui consacra toute sa vie à l'enfance prolétarienne.
(...) A Bar-sur-Loup, Freinet écoute ses élèves raconter leurs histoires. Il écrit au tableau ce que disent les enfants. Ce sont les premiers textes libres. En donnant la parole à l'enfant, Freinet cherche à réaliser une autre éducation. Chaque après-midi, il prend la décision d'emmener ses enfants dans la nature. Tout le monde tire profit de cette sortie en plein air. C'est la naissance des enquêtes qui donnent l'occasion d'écrire des comptes rendus.
En octobre 1924, il introduit l'imprimerie à l'école. C'est l'outil qui centrera la pédagogie de Bar-sur-Loup, et au-delà, qui suscitera, d'année en année, un mouvement pédagogique populaire.
En même temps, dans la revue «Clarté», il écrit de nombreux articles: «L'école actuelle est fille et servante du capitalisme» ; «A l'ordre nouveau doit correspondre nécessairement une orientation nouvelle de l'école prolétarienne».
Pour Freinet, les techniques pédagogiques ne sont que les outils nécessaires à ce combat révolutionnaire. Mais c'est en plaçant l'expression libre au centre de l'éducation que Freinet opère le renversement des valeurs pédagogiques admises jusque là: «La base de l'éducation n'est plus recherchée dans les manuels qui préparent, la plupart du temps, l'asservissement de l'enfant à l'adulte, et plus spécialement à la classe qui, par les programmes et les crédits, dispose de l'enseignement.»
D'octobre à novembre 1925, la classe de Bar-sur-Loup échangera ses pages imprimées avec celles de la classe de Durand de Villeurbanne. De février à juillet 1926, les échanges continuent avec Primas. Mais, c'est surtout, à partir de mai 1926, qu'une correspondance régulière particulièrement riche s'instaure avec René Daniel instituteur à Trégunc-Saint-Philibert (Finistère). «C'est le début de toute une correspondance (lettres, textes, colis) qui, écrit René Daniel, «nous a permis de mettre dans les placards tous les manuels dont cette correspondance, ces échanges interscolaires nous fournissaient la matière.»
L'engagement de Freinet aux côtés des ouvriers et des paysans, pour des actions coopératives, des oeuvres sociales au village, est le témoignage politique et social de son action qui se manifeste au niveau de la classe, par une idéologie nouvelle élaborée à partir d'outils et de pratiques, supports de l'expression libre, de l'analyse critique du milieu social.
A Saint-Paul de Vence, l'action de Freinet est marquée par les options dont il ne s' éloignera jamais:
- la primauté de l'outil et des techniques pédagogiques
- la mise au point d'une pédagogie prolétarienne basée sur le respect de l'enfant, l'expression spontanée, la motivation de l'enfant, la coopération au sein du travail.
Si Freinet est en butte, à partir des années 1930-1931, aux persécutions du conservatisme virulent, ce n'est pas à cause de l'imprimerie, mais d'une conception de la liberté de l'expression et de l'apprentissage des responsabiblités, creuset de l'esprit démocratique.
Pour Freinet, l'école laïque, dégagée des brumes d'un enseignement traditionnel, doit préparer la démocratie. C'est pourquoi, s'engager dans la Pédagogie Freinet, c'est savoir lier sa pratique à des fondements philosophiques, psychologiques et sociaux.
Le 21 juin 1933, la répression politique et administrative s'abat sur Freinet qui, par ordre préfectoral, est déplacé d'office avec ce commentaire: «...Dans l'intérêt même de l'école laïque que vos agissements risquent de compromettre.» Il se met en congé de l'Education Nationale.
La répression s'abattra aussi sur d'autres camarades: Boyau, Leroux, Roger... et d'autres.
Devant les violences de l'extrême-droite qui l'ont contraint à quitter l'école publique de Saint-Paul de Vence, Célestin Freinet décide de ne pas capituler et, sur la colline du Pioulier à Vence, il entreprend la construction, de ses propres mains, de sa nouvelle école prolétarienne. Dès la rentrée de 1935, aidé d'Elise, sa compagne, il y accueille de ces enfants en danger: jeunes Juifs fuyant l'antisémitisme nazi, cas sociaux de la zone parisienne, puis petits réfugiés de la guerre d'Espagne.
L'Ecole Freinet devient aussi le point de rencontre de tous les compagnons de Freinet, de ceux qui, dans toutes les régions de France et de nombreux pays du monde, oeuvraient à la transformation profonde de l'Ecole populaire et de l'Education.
Au cours de cette période, le Mouvement Freinet alliera toujours pédagogie et luttes syndicales et politiques.
En 1936, Freinet écrit:
«La défense de nos techniques, en France comme en Espagne, se fait sur deux fronts simultanément: sur le front pédagogique et scolaire, certes, et sur le front politique et social pour la défense vigoureuse des libertés démocratiques et prolétariennes. Nous ne comprendrions pas que des camarades fassent de la pédagogie nouvelle sans se soucier des parties décisives qui se jouent à la porte de l'école, mais nous ne comprenons pas davantage les éducateurs qui se passionnent activement pour l'action militante et restent en classe de paisibles conservateurs.» (Educateur N°l du ler octobre 1936).
Freinet consacrera toute sa vie à l'enfance prolétarienne et poursuivra son action pédagogique tout en continuant de lutter pour les conditions de travail à l'école, pour la défense des droits de l'enfant, de l'école laïque et de la paix.
P. Y.

Freinet avait, on le sait, et comme la thèse de Georges Piaton l'a excellemment montré (1), lu Rabelais, Montaigne, Rousseau, les théoriciens de l'École Active, singulièrement Ferrière, qu'il connut bien et pour qui il ressentit d'emblée une vive admiration

«A travers les pages de l'École Active, le petit instituteur jusqu'ici désemparé sentait vivre ses propres intuitions ; il entrevoyait des pratiques inédites susceptibles de faciliter sa tâche. Sa solitude amère en était tout à coup illuminée d'espoir. En souvenir de cet appui moral, Freinet ne manquera pas, par la suite, au cours de sa carrière, de rendre hommage au génial initiateur qui fut, à cette période inquiète de sa vie, à l'écart de toute mystique, un père spirituel, un guide». (2)

Il devait aussi, lors du Congrès de Montreux en 1924, rencontrer Claparède, Bovet et Cousinet ; c'est d'abord d'eux comme, ensuite, de Meylan qu'il reçut des encouragements, les seuls qui lui eussent été prodigués pendant longtemps.
Néanmoins, s'ils le séduisirent dans la mesure où il retrouva chez eux ses propres aspirations, les uns et les autres ne manquèrent pas non plus de le décevoir car il perçut vite l'inapplicabilité de leurs propositions à l'École primaire rurale et l'impossibilité d'une simple transposition ; au terme des congrès, il était découragé car, écrit Elise, «l'image de sa petite classe dénudée et poussiéreuse s'impose à lui et lui serre le coeur». (3)
Il voyait aussi le contraste entre l'environnement socio-économique et socio-culturel des établissements qu'il visitait et celui de son école, entre les conditions onéreuses du fonctionnement de ceux-ci et les faibles ressources dont lui-même disposait. Et sans doute son admiration pour Pestalozzi procède-t-elle de ce que, pour sa part, celui-ci avait toujours destiné aux seuls sujets pauvres et malheureux les maisons qu'il avait successivement fondées. Enfin, formé dans le contexte polémique du début du XXème siècle, marqué par les auteurs socialistes, notamment Barbusse, associé aux activités de syndicats d'instituteurs, séduit par le marxisme et la révolution russe (4), il n'avait en outre ni les mêmes finalités ni les mêmes références politiques que les pédagogues suisses.
Cette situation spécifique fut, pour Freinet, un défi, qu'il voulut surmonter en imaginant des procédures neuves appropriées, à sa représentation des écoliers, aux buts qu'il s'était donnés et aux moyens dont il disposait: «Notre originalité, c'est d'avoir créé, expérimenté, diffusé des outils et des techniques de travail dont la pratique transforme profondément nos classes». (5)
C'est pour manifester une telle intention qu'il préféra la notion de «techniques» à celle de «méthodes active» que, n'en ignorant ni l'ambiguïté ni l'imprécision, il n'estimait guère ; et s'il a, vers les dernières années de sa vie, demandé qu'on employât aussi l'expression de «pédagogie Freinet», ce fut seulement pour montrer que l'explicitation doctrinale du sens de ses pratiques n'était néanmoins nullement étrangère à son dessein.
C'est pour ces raisons, pour la qualité globale de sa pensée, pour le rôle puissamment stimulateur qui fut le sien qu'il convient de considérer désormais Freinet comme un auteur classique en pédagogie et d'introduire à part entière son oeuvre dans le champ de la recherche universitaire.
G. A.

(1) G. Platon. Ia pensée pédagogique de Célestin Freinet. Toulouse. Privat. 1974. 320 p.
(2) E. Freinet, Naissance d'une pédagogie populaire. p. 27
(3) E. Freinet. p. 30 (N. d'une P.P.)
(4) Lors de son voyage en Russie en 1925 et de sa rencontre avec Krouspskaia,. il fut enthousiasmé par les réalisatlons éducatives qu'il constata.
(5) C. Freinet. Pour l'Ecole du Peuple, p. 155


Freinet précurseur

Célestin Freinet, je t'aime, mais le culte de ta personne m'ennuie. J'ai beaucoup appris sur mon métier à te lire. Mais j'ai encore mieux compris en voyant pratiquer nos collègues du mouvement. J'ai le regret de n'avoir pu te connaître. En revanche, j'ai rencontré quelques-uns de tes camarades pionniers, ceux qui ont façonné avec toi le mouvement de l'école moderne. La plupart rayonnent et semblent vraiment faits d'un autre bois pour avoir vécu et réalisé dans l'exaltation.
J'ai longtemps revendiqué ta paternité, mais aujourd'hui, je doute que ton école fasse école selon l'axe que tu lui avais donné. Ta méthode naturelle reste puissante. Elle est sans cesse redécouverte par les «spécialistes» de l'éducation. Toi et les tiens m'avez aidé à trouver la voie de mes cohérences. Cohérence entre mes idées politiques et ma pratique pédagogique, cohérence entre mes velléités et mes actes éducatifs. Même si je suis encore en recherche et que mes réussites restent limitées.
Le monde a énormément changé depuis ton départ. Une idée du socialisme scientifique a été éradiquée de la planète, I'apartheid a disparu en Afrique du Sud. La gauche a eu le pouvoir en France, mais elle n'a pas su ou voulu changer la vie. Avec le retour de la droite, tu le sais bien, le pire est envisageable. Quant à l'école, elle a peu évolué au cours des trente dernières années. J'imagine tes éditoriaux dans l'Educateur qui n'est plus prolétarien. Les réformes passent et se ressemblent. Les nouvelles technologies qui sont entrées à l'école ont été immédiatement affublées des oripeaux de la pédagogie ennuyeusement traditionnelle. Et les instituteurs, même devenant professeurs des écoles, ils ne se sentent pas pour autant éducateurs.
Pour ce qui est du mouvement, il a le mérite d'exister, mais à l'évidence, ce n'est plus vraiment un mouvement. C'est celui de celles et de ceux que des circonstances diverses ont attiré en son sein et qui l'ont fait vivre à leur façon. Aujourd'hui, il est bien marginalisé pour incarner une alternative éducative. Non pas qu'il soit en concurrence avec d'autres prétendants, mais les idées qu'il colporte ne semblent pas toucher grand monde. Autour de moi, rares sont les enseignants qui tentent une démarche pédagogique au service de l'apprenant. On ne s'attache que très rarement à la globalité, à la complexité des individus. On a peu progressé dans l'instauration de classes coopératives. Les principales revendications des enseignants sur leurs conditions de travail s'arrêtent aux questions des moyens et des effectifs. Trop rares sont ceux qui dénoncent la ségrégation de la société libérale et qui remettent en cause la hiérarchie et le forçage scolaire. Les manuels que tu souhaitais brûler ont foisonné, ils se sont colorés et ont encore de beaux jours devant eux.
Je ne sais de quelle manière nous parviendrons à propager les valeurs et les savoirs-faire de l'Ecole moderne de façon à nous sentir un tout petit peu moins seuls... car, tout de même, la méthode naturelle, le tâtonnement expérimental et la coopérative de classe, tu ne les maniais pas pour qu'ils demeurent confidentiels! Il faut que l'école change. Il faut que la société évolue. Alors, nous allons fêter le centenaire de ta naissance, mais c'est avec plus grande joie encore que nous fêterons la découverte de la faille nous permettant d'ouvrir l'école à l'éducation offrant épanouissement et démocratie.
Jean Astier

Ce qui est formidable avec cette école qui sera toujours moderne, c'est qu'elle va de soi, elle est l'évidence même. Alors pourquoi continuer à médiatiser l'échec scolaire, l'analphabétisme ; il serait temps que la société prenne au sérieux son école. Mais en a-t-elle envie, la société, de voir des enfants actifs, autonomes, créatifs, doués de raison, qui s'expriment, qui sont motivés et qui ne se laissent pas monter sur les pieds? Elle a peut-être plus envie de moutons.
He. M.

A l'heure où tout est informatisé, robotisé, déshumanisé, Célestin Freinet nous paraît pourtant d'une extraordinaire modernité tant il a apporté par ses techniques de vie et son esprit fonceur. S'il était parmi nous, c'est lui qui nous stimulerait pour être à la pointe du progrès et évoluer avec son temps.
J. Ma.

Il paraîtra utile de rappeler ce que Dottrens et Freinet préconisaient pour contribuer à la réussite des objectifs de l'Ecole Moderne:
Pour l'enfant, le maître lui apprendra à:
Savoir écouter
Avoir la liberté et le savoir de s'exprimer
Aider autrui, coopérer
Connaître son corps
Connaître le milieu de vie
Gérer un plan de travail en le respectant
Acquérir des connaissances et les mesurer.
Ainsi, les techniques de Vie de la Pédagogie Freinet démontreront à l'évidence leur pérennité et leur actualité.
Mais il faudra des bras...
J. R.

C'est dans le mouvement Freinet de mon pays d'abord, puis à l'intérieur du tissu d'échanges internationaux de la F.I.M.E.M. et des R.I.D.E.F. que j'ai continué à progresser dans les «techniques» Freinet devenues entre-temps la «pédagogie» Freinet. J'ai toujours regretté que cette pédagogie porte le nom d'un seul homme alors qu'elle est le résultat du travail de milliers d'instituteurs. Je lui préfère l'appellation «Ecole Moderne» que Freinet, même s'il la soufflait à Francisco Ferrer, préférait également à «école active» ou «école nouvelle». Car c'est dans cette modernité que je me reconnaissais plus que dans une quelconque tentative de nouveauté dont la foule est friande. Il s'agit bien en effet de vivre dans et avec notre temps, de glorifier à la fois, dans une démarche qui peut apparaître comme paradoxale, l'artisanat et les nouvelles technologies. L'artisanat, car l'enfant, comme l'adulte de notre temps, a besoin de retrouver la griserie de dominer la matière et les nouvelles technologies car cet outil puissant doit être au service des générations montantes et pour qu'il le soit, il faut que les utilisateurs s'en servent intelligemment.
H. L.

(...) Ma situation personnelle m'amena à relever un autre défi, celui d'organiser, autour de réunions pleinement coopératives, le travail de la dizaine de classes que je ne retrouvais chacune que deux heures par semaine. D'où la structure «inter-coopérative» que j'expérimentai et dont je témoignai à l'époque.
C'est donc avec la conscience tranquille du devoir accompli que nous pûmes nous mettre quelques années en sommeil à ce niveau pour nous tourner vers les nouvelles technologies de communication. Ceci bien dans la tradition de l'intérêt soutenu manifesté par Freinet et ses compagnons pour ce type d'outils.
» Tu t'es maintenant tourné vers les technologies nouvelles, me damanda-t-on à ce moment-là: informatique, robotique, télématique surtout. Penses-tu que là est l'avenir en matière d'enseigenment?
«En fait, je n'en sais rien, répondais-je déjà alors, et je plains d'ailleurs ceux qui affichent une quelconque certitude en la matière... Ce que je recherche avec beaucoup de camarades du mouvement, ce sont les voies pour les mettre véritablement au service de l'expression et de la communication. C'est-à-dire d'une pédagogie de type Freinet.»
«- En fait, je n'en sais rien, répondais-je déjà alors, et je plains d'ailleurs ceux qui affichent une quelconque certitude en la matière... Ce que je recherche avec beaucoup de camarades du mouvement, ce sont les voies pour les mettre véritablement au service de l'expression et de la communication. C'est-à-dire d'une pédagogie de type Freinet.».
Outre, par exemple, les services rendus à une pédagogie de l'expression écrite par un outil comme le traitement de texte, une réussite en ce domaine se situe au niveau de la télématique que l'I.C.E.M. est probablement seul à avoir permis aux classes de s'approprier aussi pleinement. Télé messagerie professionnelle entre enseignants, télé messagerie interscolaire, magazine interclasses, journaux scolaires hébergés, serveurs d'établissements, etc...
Pour la dynamisation des échanges entre jeunes, le nouvel outil s'avère extraordinaire et bien dans la tradition de la «correspondance naturelle» impulsée par Freinet et ses premiers compagnons.
Mais le développement du vidéotex a peut-être un peu freiné dans notre pays celui d'un autre canal plus disponible à l'étranger: le fax. Loin d'opposer ces deux médias comme certains avaient tendance à le faire, le secteur C.M.T. lança «TéléCOOPicem», premier réseau international de ce type et réussi le pari de les utiliser en synergie.
Il mit aussi en évidence des utilisations originales de l'outil, par exemple, d'ordre documentaire ou au service de journaux interclasses.
Il en avait d'ailleurs esquissé une préfiguration avec la fort riche expérience «On s'affiche»: réseau international d'échanges d'affiches entre établissements du second degré qui connut un beau succès durant plusieurs années.
Le secteur accompagna ces expériences de communication en réseau en assurant la parution de 50 Nos de 50 pages du bulletin spécialisé «E.L.I.S.E. & C.E.L.E.S.T.I.N.».
Il nous est donc aujourd'hui possible, riche de l'expérience acquise lors de ces deux premières époques, de tenter d'en opérer la synthèse.
Et, dans la pure tradition d'une pédagogie du travail coopératif, tenter de dynamiser créations manuelles et techniques par la synergie que - pourvu que laissée à la discrétion de besoins réellement ressentis - un réseau de correspondance naturelle et inter-coopérative entre maître et entre classes est susceptible d'induire.
«L'école devra être une branche de la production» (C.F) et, d'une production en vraie grandeur à une époque où, avec entre autres les cyber-médias, «ce qui se prépare est un trouble de la perception du réel, une désorientation du rapport au monde et à l'autre...».
- Paul Virilio: «Alerte dans le cyberspace» le monde diplomatique - Août 1995 -.
Le propos réaffirmé étant de démontrer par l'action que la démarche propre à la pédagogie Freinet, confortée d'ailleurs aussi bien par des Piaget, Stuart Mill, Levi Strauss hier, que des Serres, Charpak ou Gilles De Gennes aujourd'hui, continue d'être la voie privilégiée pour épanouir la créativité des jeunes aux niveaux manuel et technologique.
Domaines beaucoup moins explorés d'ailleurs à ce jour par le Mouvement que la création artistique ou le texte libre, par exemple, mais pourtant si propres à cette «création constante qui développe l'intelligence et la raison, tout en familiarisant avec les premières pratiques scolaires: lire, écrire, compter, mesurer, peser, etc...A mesure les élèves acquérant le sens de l'entraide et de la sociabilité».
Qualité dont ils auront d'autant plus besoin en ces temps où les lendemains ne sont plus ce qu'ils étaient: qu'ils semblent loin en effet ceux dont rêvaient Freinet et ses premiers compagnons! Ils ne chantent plus guère
aujourd'hui...
A. L.

La recherche du matériel naturel, l'ouverture de l'école à la vie ne constituent pas les seuls moyens pour réussir la Pédagogie Freinet.
Il faut associer l'Etat pour son intervention dans les domaines sociaux, économiques.
Pour cela on peut réussir seul, la P.F. dans sa classe, mais son écho ne sera pas sonore. C'est pourquoi nous invitons les amis de Freinet à nous aider par la voix directe ou indirecte pour toucher nos autorités.
La participation à des séminaires sont d'une grande importance pour faire évoluer la P.F..
Voilà nos brèves idées sur la conception pédagogique de Freinet.
Nous sommes débutants mais nous ne saurions comment réussir pour être appréciés par notre entourage voire l'extérieur.
Il faudrait multiplier les rencontres pédagogiques et associer les aînés pour que vive la P.F. dans le monde et en Afrique qui a des milliers d'enfants dans les classes.
Jean Daye (Bénin)

(...) La mise en oeuvre des techniques de Freinet n'est pas facile. Certes, je rencontre des problèmes au nombre desquels il y a le manque de matériel, des effectifs pléthoriques, 60 à 90 élèves dans une seule classe, le respect rigoureux des horaires, de l'emploi du temps, des répartitions mensuelles et des programmes scolaires élaborés et adoptés par les usagers du système éducatif. Cette disposition n'est pas tellement en accord avec la méthode d'enseignement prônée par le pédagogue Freinet.
Mais je constate que l'attitude, le comportement et la réaction de mes enfants, malgré les multiples problèmes sur lesquels j'achoppe dans la mise en oeuvre intégrale de la pédagogie de Freinet, sont très satisfaisants.
Si Freinet avait lui aussi rencontré les problèmes, les difficultés et avait pu les surmonter par la prise de conscience et l'usage judicieux des moyens dont il disposait, je suis persuadé également que d'un jour à l'autre lavictoire sera de mon côté....
Gabriel Iossou Djeble (Bénin)

Je me suis engagé dans un ambitieux projet d'expérimentation, de production et commercialisation de nouveaux matériels pédagogiques structurés, qui devraient, si possible, circuler au-delà des Alpes.
Ce projet répondait au besoin de donner plus de consistance à la particularité matérialiste de la pédagogie Freinet par rapport à une innovation faite essentiellement de signes et de salive. En outre, cela correspond à la conscience que, dans la société vidéo-informatique, l'enfant sera de plus en plus privé de ses capacités sensorielles et manuelles, et d'une opportunité de libération sociale. Et c'est donc sur ce terrain spécifique que, dans les pays à développement technologique avancé, la pédagogie Freinet doit savoir se situer pour restituer à l'enfant des expériences de vie globale et lui donner l'opportunité du plaisir d'un rapport direct entre l'emploi de matériel concret et la formation des symboles.
Pour la réalisation de ce projet pédagogique auquel j'espère, dans un futur proche, impliquer la F.I.M.E.M. - les Espagnols ont déjà manifesté leur intérêt -, j'ai été détaché au M.C.E.. C'est une piste d'engagement militant pour donner continuité et prospective à la piste ouverte par Célestin Freinet..
Nous espérons que ce sera jouable, qu'on y trouvera de l'intérêt et qu'on ouvrira de nouvelles perspectives à une modernité qui soit productrice de processus créatifs, de libération, d'énergie et donc de liberté.
R. Ri.

Presque deux millions et demi d'enfants brésiliens (de 0 à 11 ans) vivent dans des bidons-villes.
A São Paulo, la ville la plus riche et développée du pays, il y a plus de deux cent soixante mille enfants (de un à onze ans) qui vivent dans les bidonvilles.
L'éducation formelle des enfants brésiliens est réalisée dans des écoles publiques, municipales ou de l'Etat, et dans des écoles privées.
L'enseignement public s'occupe de l'éducation des enfants des familles dont le revenu mensuel ne leur permet pas de payer une école privée. Cet enseignement vit, en ce moment, une situation catastrophique. Le salaire initial des professeurs des écoles publiques municipales de São Paulo est 242,45 dollars, pour vingt heures de cours par semaine. Ceux qui travaillent quarante heures par semaine dans une école gagne 450,00 dollars par mois. Ces bas salaires et les conditions de travail extrêmement précaires des écoles associées au chaos qui règne dans l'Administration Publique et à la formation pédagogique déficitaire déterminent l'augmentation progressive de l'abandon de la profession et de la détérioration de la qualité du travail éducatif scolaire.
L'enseignement privé s'occupe de l'éducation des enfants des classes moyenne et haute. Dans le réseau des écoles privées, on vérifie une oscillation très grande, tant au niveau de la qualité du travail éducatif et des conditions de travail qu'au niveau des prix des mensualités. Les bonnes écoles sont très chères.
Les plus jeunes fréquentent des crèches, des Ecoles d'Education Enfantine - pour des enfants de trois à six ans - ou restent à la maison, sous les soins d'une soeur ou d'un frère un peu plus âgé, parce qu'en général leur mère travaille hors de la maison. Les plus âgés - sept ans ou plus, s'ils font des études, passent quatre heures par jour à l'école publique. Ceux qui ont été exclus de l'école à force d'échouer ou de ne pas s'adapter à ses exigences restent à la maison, c'est-à-dire, dans les rues où ils jouent, ils surveillent des voitures garées dans les rues, ils vendent toutes sortes d'objets au feu rouge, ils mendient, ils volent, ils se droguent, ils font peur aux adultes... «Une société qui a peur de ses enfants est terriblement malade» (Paulo Freire).
Quel avenir est en train d'être construit par cette société pour ces enfants et ce pays?
Le travail du Centre de Jeunesse «Congonhas», qui depuis un an et demi pratique la pédagogie Freinet, nous montre, par l'intérêt, l'enthousiasme, l'organisation et les réalisations des 120 enfants de 7 à 14 ans qui vivent dans le bidonville Àguas Espraiadas et qui fréquentent quatre heures par jour, en dehors des heures qu'ils passent à l'école publique, la force éducative du Texte Libre, du Livre de Vie, de la réunion de Coopérative, du Journal, du Plan de Travail Collectif, de la Correspondance dans la formation de ces enfants, à qui l'amertume de l'injustice sociale n'a pas tué la joie de vivre, la curiosité, la créativité, le désir de savoir, les rêves.
Nous avons conscience que ce travail, associé à d'autres, ne représente qu'un petit grain de sable devant l'immensité du désert d'indifférence qui recouvre les problèmes sociaux brésiliens, qui, d'une façon si dure, atteignent nos enfants. Notre contribution est infime, mais nous, éducateurs du Núcleo Freinet Cidade de São Paulo, nous continuons notre marche, sans perdre jamais l'occasion de présenter à d'autres éducateurs la façon freinétiste d'enseigner et les résultats obtenus dans nos groupes d'enfants, d'adolescents ou d'adultes.
Maria Lucia Dos Santos

Le temps a passé. A l'heure où la Nouvelle Politique pour l'Ecole comme le Nouveau Contrat pour l'Ecole ont le courage de précéder l'évolution des mentalités en introduisant des modifications structurelles qui favorisent le travail en équipe, l'évaluation formative et critériée, la personnalisation des apprentissages, notamment, Célestin Freinet me semble de plus en plus moderne (1). En effet, je ne trouve pas ailleurs cette globalité et cette clarté du message qui donnent une cohérence et un sens si fort aux apprentissages comme aux techniques. De plus, la pédagogie Freinet est au coeur de l'évolution de la science, l'approche systémique par exemple: pédagogie de la vie, elle suscite l'investigation de la complexité et se démarque de la simplification qui aboutit à la complication, en raison de la disparition du sens, précisément. Pédagogie efficace aussi, parce que fondée sur une psychologie performante. - «Essai de psychologie sensible appliquée à l'éducation» apparaissant alors comme précurseur des travaux de Bruner pour qui la construction des concepts par l'enfant procède surtout de l'induction. Pédagogie d'avenir enfin, parce que fondamentalement ouverte aux évolutions et à l'adaptation au terrain. Au reste, quelle réflexion nouvelle a-t-on exprimée de manière plus simple et plus pertinente que les Invariants pédagogiques?...
Jacques Jourdanet

(1) Je me sentais beaucoup plus proche de Freinet en introduisant en classe, il y a douze ans, l'outil ordinateur au service du journal scolaire (deux décennies de recherches à travers le Rouge-Gorge) puis la correspondance en réseau télématique et par télécopie, que lorsque nous en étions au limographe ou à l'imprimerie.

C'est bien en rappelant le rôle qu'il a joué et la place qu'il mérite dans l'historique de l'éducation au XXème siècle que l'on doit rendre hommage à Freinet.
Les années 1900 avaient été marquées par les expériences novatrices de Decroly, de Claparède et de Maria Montessori. Mais c'est dans les années 30, avec Freinet, que s'amorce une véritable mutation dans les conceptions éducatives et les pratiques scolaires. Très vite, de nombreux instituteurs se joignent à lui, composant ainsi un vaste chantier favorable aux expérimentations, aux échanges et à l'évaluation.
L'écoute, la prise en compte et la valorisation de l'expression libre des enfants, à l'école, (comme dans les familles), le droit à la parole et à la participation pour tous, la confiance dans la dynamique d'appropriation des savoirs étaient, bien sûr, des notions d'avant-garde. Il faut se représenter l'état des mentalités de l'époque, le mode des relations adultes-enfants, souvent imprégnées d'autoritarisme et de défiance, pour apprécier combien Freinet et ses camarades ont contribué à la transformation de l'Education.
On peut noter qu'à peu près dans le même temps, chacun de leur côté, Jean Piaget faisait paraître le résultat de ses travaux sur le développement intellectuel de l'enfant tandis que Freud - et ses disciples - dévoilait les lois de l'inconscient et la complexité des relations affectives. Il est intéressant de constater que, sans qu'il y ait eu, apparemment, de relations directes, on rencontre nombre de convergences entre les actions de Freinet et la recherche en psychologie et en psychanalyse.
Dans le domaine éducatif, Freinet apporte avec ses techniques motivantes un courant quasi-révolutionnaire: multiplication des échanges interscolaires, journaux, fichier documentaire, bibliothèque de travail, méthodes naturelles d'apprentissage, travail scolaire personnalisé, organisation coopérative des classes... etc. Toutes ces pratiques ont (ou auront) des incidences très positives sur l'évolution de l'Ecole et de la vie sociale.
Il y aurait intérêt historique, d'ailleurs, à étudier instructions officielles et directives pédagogiques, à analyser nombre de pratiques d'enseignement pour y relever combien elles s'inspirent des idées de Freinet, sans s'en réclamer.... Si l'on prend, par exemple, le cas de l'apprentissage de la lecture, sujet controversé et toujours brûlant, on s'aperçoit que l'unanimité, ou presque, des enseignants-chercheurs s'est faite sur la valeur des démarches naturelles et fonctionnelles pour l'appropriation du code écrit (voir les travaux de J. Foucambert ou d'E. Charmeux). L'importance donnée dans les familles comme à l'école au dessin des enfants, à l'expression artistique et manuelle doit certainement beaucoup aux actions menées par l'Ecole Moderne, avec Freinet et Elise.
Précurseur, c'est donc bien évident, visionnaire, sans doute... Pas question de verser dans le culte d'un prophète ou d'une quelconque mystique! Freinet avait eu une enfance rurale, il était resté très proche des réalités. Pragmatique, il était soucieux de mettre ses idées en pratique avant d'élaborer des théories. Très proche des enfants, très chaleureux et rieur avec tous, il aimait à manier la bêche ou la truelle et à bricoler les prototypes des outils qu'il concevait: presse pour l'imprimerie, limographe, boîte enseignante etc..... Mais, ne peut-on pas considérer que son engagement et son action pour introduire les médias dans l'enseignement,(journal scolaire, presse à l'école, albums et revues, bandes magnétiques, cinéma, sont la preuve d'une véritable clairvoyance anticipatrice. Chacun sait à quel point les moyens de communication jouent un rôle éminent de nos jours. De même, on peut penser qu'avec le fichier documentaire, les plannings et plans de travail, l'enseignement programmé des boîtes enseignantes, il avait pressenti la place de l'Informatique. On pourrait dire encore que dans les rapports qu'il entretenait avec la Nature, son refus des excès de la consommation, sa conception de la santé, de l'alimentation, il faisait de l'écologie avant l'heure!
Pour conclure, on peut rappeler que Freinet tenait beaucoup pour son Mouvement à l'appellation Ecole Moderne. Moderne pour lui, signifiait que l'Ecole ne devait jamais être close mais évolutive et adaptée à une société de progrès et de prospective.
Robert Chabrol


Comment Freinet entra au ministère par la grande porte

En se métamorphosant en ministère de l'Education nationale, le vénérable ministère de l'Instruction publique subsista néanmoins dans une tradition solide: maintenir le silence sur les réformateurs capables de jeter le trouble dans la maison.
Même les inspecteurs généraux triés sur le volet n'eurent pas, à l'époque, le droit de signer les textes qu'ils rédigeaient. Ce privilège était réservé au ministre.
Il n'en allait pas de même à l'étranger: le ministère belge recommandait Decroly, les «Länder» allemands mettaient en lumière Petersen, les Suisses conseillaient Piaget et Dottrens mais en France Cousinet, Profit ou Freinet étaient officiellement des inconnus.
Ceci jusqu'au 20 octobre 1966 où l'inspecteur général Louis Cros me demanda imprudemment de signaler que Freinet nous avait quittés au début du mois. D'où cet hommage qui fut publié dans la revue L'Education nationale qui tenait lieu de revue officieuse du ministère. Pour Elise Freinet, ce fut une initiative qui la toucha.

Extrait de la Revue hebdomadaire d'information pédagogique l'Education nationale N° 801 du 20 Octobre 1966.
FREINET

Les Obsèques ont eu lieu, le 11 Octobre 1966, à Gars-Briançonnet ; sans discours, sans fleurs, sans couronnes, dans la simplicité du village.

Le samedi 8 octobre 1966, le télégraphe de Vence codait inlassablement: ni fleurs, ni couronnes, ni discours. Un homme venait de mourir dont la pudeur autant que l'amour-propre refusaient les larmes et l'inflation hypocrite des éloges funèbres. A la même heure, dans quelques centaines de classes, des enfants lisant un texte libre accouchaient d'une pensée maladroite ou d'une émotion poétique. Des centaines de naissances pour une mort, c'est bien le permanent phénomène de la vie.
Il n'était pas aisé de parler de Freinet de son vivant. Point de «no man's land», entre une dévotion suspecte et une agressivité agacée. Mort, ce ne sera pas plus facile: la rancune apaisée, l'indulgence soulagée et la piété filiale lui vaudront quelques images d'Epinal, évitées sur sa tombe mais acceptées par ce papier heureusement périssable qu'on appelle journal ou revue.
Plus tard, le scandale Freinet éclatera ou du moins sera cerné plus clairement. Car il y a un scandale Freinet. Pas celui que ses détracteurs chuchotaient en prédisant régulièrement le déchirement de son mouvement ou la faillite de sa coopérative. Mais un scandale pour l'esprit: un infirme, rejeté par l'école officielle, fondant une entreprise commerciale pour des produits réputés invendables, dirigeant une école privée aux méthodes apparemment anarchiques, rassemblant des congrès sans discipline, écrivant passablement et se répétant souvent, s'opposant aux ministères, aux partis, aux syndicats, à la médecine officielle, utopiste primaire pour beaucoup, imposteur pour certains, cet homme, en plein XXème siècle, domine non seulement la pédagogie française mais mondiale.
Mondiale? Aucune emphase dans cette affirmation: Freinet, chez nous, mais «professeur Freinet» à l'étranger, traduit en 15 langues et dont le nom n'est jamais estropié pour prêter à confusion avec un acteur de cinéma. Sans doute, avant lui, Montessori, Decroly, Binet, Kerchensteiner et Dewey ont-ils ouvert la voie d'une nouvelle éducation et acquis, eux aussi, une renommée internationale, mais le chef de file de l'Ecole moderne, tout en se réclamant d'eux, a défini une théorie de l'éducation d'une simplicité si étonnante qu'il a appelé ses méthodes: naturelles. Simplicité mais non simplisme, qui nous valait un comportement original du maître et une image nouvelle de l'enfant, les deux pris dans leur totalité d'homme et d'enfant.
Cesser de voir un élève pour observer surtout un enfant en croissance a été le privilège des médecins-éducateurs et c'est pourquoi la pédagogie nouvelle doit sa naissance au corps médical. Freinet ne devait pas faire exception et c'est bien l'hygiéniste chez lui qui précéda le pédagogue. Ses blessures de guerre lui firent découvrir une nouvelle hygiène - à base de naturisme - et un tâtonnement pédagogique semblable à celui d'un malade attentif au développement de sa convalescence. On se moquera de lui. On rit moins aujourd'hui en dénombrant les maladies du siècle, y compris les maladies médicamenteuses. La vie naturelle, l'eau claire, l'air pur, le soleil et une alimentation saine et équilibrée sont devenus des produits de luxe. Nos enfants sont condamnés à l'intoxication alimentaire, et si leur orthographe est si fâcheuse, n'est-ce pas aussi parce que les troubles alimentaires dont ils sont victimes rendent toute concentration d'esprit douloureuse? L'entassement dans les classes y crée ce climat de nervosité et d'usure dont les maîtres font les frais tout de suite et les enfants plus tard, inévitablement. Tant que la vie scolaire tournera le dos à l'hygiène et particulièrement à l'hygiène de l'esprit, tant que les médecins scolaires seront condamnés au strapontin des contrôles en série et dépouillés de leur rôle de gardiens de la santé scolaire, on ne pourra pas espérer de renouveau pédagogique.
On raillait Freinet végétarien, on méprisa Freinet ému par ses poètes et peintres en herbe. L'école sérieuse pouvait-elle tolérer de telles niaiseries? Cocteau, Barbusse, Picasso et Matisse vinrent dire leur admiration, non pour les oeuvres seulement, mais pour cette croisade en faveur de la vie artistique authentique des enfants que lança Elise Freinet. Non pas par des manifestes mais par une prise en main, une formation de centaines d'instituteurs qui étaient passés à côté de l'art. Il fallut conseiller, accueillir leurs oeuvres, éviter que la part du maître n'écrase l'inspiration de l'élève. Disponibilité constante, travail matériel énorme qui vit sa récompense et son couronnement dans les expositions artistiques des congrès.
Or, dans ce domaine aussi, les idées d'Elise et de Célestin Freinet ont fait du chemin. L'art enfantin a une signification qui dépasse le jeu, le divertissement. Il est la source profonde de sa pensée, de son affectivité. N'en faire qu'une annexe facultative de la vie scolaire, c'est lui refuser sa vocation fondamentale: la source et la plénitude de notre vie mentale. Le poète a cessé à nos yeux d'être un personnage qui joue avec des rythmes et donne libre cours à son exaltation lyrique, il y a dans la rupture volontaire du langage banal, dans les associations de mots qui rarement se fréquentent, une prise de conscience d'un pouvoir verbal qui est pour l'enfant une révélation. Les mots cessent d'être des matériaux anonymes, on les respecte comme du pain à force de les avoir polis. Aussi mieux que l'explication de texte, une mise au point d'un poème d'enfant ou d'un récit donne-t-elle au jeune auditoire l'amour de la langue.
Avoir mis l'expression au centre de l'éducation, c'est bien ce qui fut le moins pardonné à Freinet. Comme si l'enfant pouvait tirer quelque chose de lui-même alors qu'il manque d'idées, de vocabulaire et d'expérience. Cette prétendue pauvreté trahissait davantage notre absence d'imagination, notre inaptitude à créer un milieu favorisant l'éclosion de la pensée et des sentiments enfantins. Depuis, la psychologie, la dynamique de groupe et même la sociologie effrayée des ravages d'une surconsommation grégaire, font admettre que l'homme et d'abord l'enfant ne se réaliseront que dans une activité personnelle, au milieu d'un monde souvent anonyme. A l'époque des calculatrices, la mémoire humaine, ridiculement lente et incertaine sera moins sollicitée que notre capacité à imaginer des solutions nouvelles. Le XXIème siècle valorisera indiscutablement les facultés créatrices aux dépens d'un savoir vite dépassé et encombrant.
Actuellement, certains découvrent dans la pédagogie rogérienne des thèmes que Freinet n'a cessé d'expliquer et d'illustrer depuis des décennies. Et tout d'abord la nécessité pour l'éducateur de ne pas mettre de distance entre son action et sa vie personnelle. Rogers s'est en effet élevé contre une attitude psychanalyste qui demande au médecin de rester sur sa réserve et de ne pas intervenir en tant qu'homme, avec sa vie, ses problèmes, ses opinions. Il préconise au contraire, chez le praticien, une intervention globale, sincère, sans hypocrisie déontologique. Dans les écoles de type Freinet, les maîtres ne «font pas classe», ils y vivent, cherchant avec les élèves, sans sentiment d'humiliation, et sans ruse, parce que la difficulté l'exige et qu'on a le courage de saisir à bras-le-corps la réalité quotidienne, même quand elle s'appelle satellite, laser ou inflation et que les programmes officiels estiment que l'ampoule électrique est un sujet d'étude au-dessus des possibilités d'un élève de cours moyen.
Tous les «outils» de l'Ecole moderne sont nés de ce constant ajustement entre maîtres et élèves: l'imprimerie, le journal scolaire, les fichiers, les bibliothèques de travail et, plus récemment, les bandes programmées qui font sourire les spécialistes de la programmation peu convaincus de l'intérêt à familiariser les élèves avec la création de bandes si on ne veut pas que cette innovation condamne rapidement la vie scolaire à une épouvantable monotonie. Freinet s'est refusé à définir une progression stricte: quand les enfants sont passionnés par une question on ne sait jusqu'où ils peuvent aller. Le tout est de les mettre en route.

Mais, auparavant, c'était les maîtres qu'il fallait mettre en route. S'il y a une pédagogie Freinet aujourd'hui, ce n'est pas parce que, habilement, un homme a annexé ce que d'autres avaient déjà proposé: la correspondance, la coopérative, I'enquête, l'étude de la nature, mais parce qu'un rassembleur, avec des moyens dérisoires, a su ouvrir un chantier sur lequel des milliers de maîtres se sentent à l'aise et dans le vrai. La correspondance d'Elise et de Célestin Freinet, leurs écrits pour mettre cette oeuvre sur pied sont à peine imaginables. Ainsi, ils ont évité les formules passe-partout, ils n'ont jamais figé le texte libre, le calcul vivant. Ils ont fait confiance à la vie, au tâtonnement. Les congrès eux-mêmes sont des chantiers et non des festivals de conférences pédagogiques rassurantes. Et, comme il est de coutume, lors des concerts, Freinet faisait défiler sur la scène les responsables de commissions, comme un chef d'orchestre fait applaudir ses musiciens. Le chef d'orchestre nous a quittés, mais avec la réconfortante conviction que tant de partitions réputées injouables allaient maintenant devenir notre musique quotidienne.
Roger Ueberschlag


Poème

Par les routes fantasques du Haut Var,
Nous passions en cortège anonyme,
Salués de passants, de gosses qui riaient...
Ne sachant pas.

Par les vaux sombres où se perdait
L'Estéron capricieux,
Nous le suivions
Comme on suit en confiance
Celui qui connaît le chemin.

Au long des murailles bleues
Aux rocs bleus, scellées,
Les frères accourus, les mains vides
Les femmes accablées, aux yeux rougis
Attendaient.

Tu étais là, tout à l'heure,
Et regardais
Avec nous, dans l'enclos de pierraille,
L'homme au hoyau crochu
Tirant sous lui la terre fauve...
Ton vieux parent peut-être
Aux reins courbés...
La pluie de sable, en cascades,
Continuait sa lente descente
Presque sans bruit:
Un oiseau, dans un buisson, là-haut
Lança deux tirelis et sans réponse
Et sans écho, écouta, lui aussi
Les baisers de silence et les étreintes chuchotées.

Tu étais là et pris congé...
Nous avons jeté un regard
Aux volets verts tirés
Sur la façade austère...

«Freinet dort un peu»
Tout à l'heure, il reviendra
Pour nous montrer les venelles voûtées
Où s'égaraient ses pas d'enfant,
La place minuscule,
La plaque commémorative
Où son petit cousin, à vingt ans, fut inscrit.

Regardons s'élever là-bas, la rude muraille
Que le temps, à coups de gouge géante, a entamée
Ça et là,
Et les pampres roux qui circonvolent
Aux murs escaladant...

«Paul, mon cher Paul, ne pleure pas
Courbé, au coin de cette porte
Irrémédiable...
Et toi, Camille, viens, plutôt,
Nous allons écouter
La frémissante voix de la source amicale
Elle vit, comme vit sa pensée
Comme vit sa voix qui nous accompagne

Elle nous dit «Allez... Maintenant
La route est là, je vous l'ai faite
Et si je ne suis plus, en avant, avec vous
Allez plus loin, quand même, où brille le soleil.»

Au bas du brun vantail de la porte, un label,
Un rustique soleil gravé, tout droit, regarde
Par devant lui, la Montagne de Charamel
Au village de Gars, dans l'Alpe qui le garde.

Raymond Dufour
15 octobre 1966.


Liste alphabétique des participants

A.: Anonyme.
A. B.: Andrée Bertet
Ab. B.: Abdelkader Bakhti.
A.C.R.: Anton Costa Rico.
A. G.: André Gente.
A.L.: Alex Lafosse.
An.B.: André Brochard.
An. L: André Lefeuvre.
A.S.: Aloyse Steinmetz.
A.T.: André Turpin.
A.W: Andrea Warmling.
C.C.: Cécile Cauquil.
Ch.C: Christian Courtois.
C.L.: Christian Lego.
C.Y.F: Camille et Yvette Février.
D.P.P: Denise et Paul Poisson.
E.C. Edouard Cachemaille
E.T.: Emile Thomas.
Fa.M: Fatima Morais.
F.F.: François Fergani.
F.G.: Francine Gouzil.
F.L.: Fernand Lecanu.
F.M.: Françoise Marti.
FMG: Flaviana M. Granzotto.
G.A.: Guy Avanzini.
G.B.: Ginette Basset.
G.G.: Guy Goupil.
G.I.D: Gabriel Iossou Djeble.
G.R.: Germain Raoux.
G.S.: Gerald Schlemminger.
H.B.: Henri Boitier.
H.F.: Hélène Festy.
H.G.: Henri Go.
H.J.: Hans Jörg.
H.L.: Henry Landroit.
He.M: Hervé Moullé
H.M.: Henriette Moneyron.
H.P.: Henri Portier.
H.R.: Hortense Robic.
H.S.: Halina Semenowicz.
H.V.: Henri Vrillon.
I.D.: Ingrid Dietrich.
J.A.: Jean Astier.
Ja.M: Jackie Majurel.
J.C.: Jacques Cosson
J. CH: Jean-Charles Huver.
J.D.: Jean Daye.
J.G.: Jacques Guidez.
J.J.: Jacques Jourdanet.
J.L.: Jacques Leroy.
J.L.B: Jeannette Le Bohec.
J.M.: Jean Mahé
J.Ma: Jacqueline Massicot.
J.Mo: Juliette Moulineau.
J.P.: Joseph Portier.
J.R.: Jean Ribolzi.
Ju. V.: Jules Vandeputte
J.V.: Jean Vial.
L.: Laure.Bertucci
L.B.: Lucienne Bonhoure.
L.G.J.: Luis Gaucha Jorge.
L.L.: Louis Legrand.
M.A.B: Maria Amàlia Borges.
Ma. P: Marius Pourpe.
M.Bar: Michel Barrios.
M.Be: Madeleine Belperron.
M.C.: Maryvonne Conan.
Mel: Michel Barré.
M.G.: Marlise Groth.
Mine: Micheline Barré.
Mi. P.: Michel Pélissier.
M.I.P: Maria Isabel Pereira.
M.L.: Marcelle Lettry.
M. Ca: Marie Cassy.
M.L.D: Marie-Louise Donval.
M.L.D.S.: Maria Lucia Dos Santos.
M.M.: Marguerite Merklen.
M.P.: Maurice Pigeon.
M.T.: Mimi Thomas.
MTC: Marie-Thérèse Cordero.
MTLT: Marie Thérèse Le Tallec.
M.Y.J.: Marcel et Yvonne Jarry.
P.C.: Pierre Chaillou.
P.Ca: Pierrette Capdevielle.
P.Co.: Pierre Constant.
P.D.: Pierrick Descottes.
P.G.: Pierre Guérin.
P.L.: Pierre Legot.
P.L.B: Paul Le Bohec.
P.Q.: Paulette Quarante.
P.S.: Peter Steiger.
P.Y.: Pierre Yvin.
R.C.: Robert Chabrol.
R.D.: Raymond Dufour.
R.G.: Renée Goupil.
R.H.: René Hourtic.
R.J.: Raymond Jardin.
R.R.: Renée Raoux.
R.Ri.: Rinaldo Rizzi.
R.U.: Roger Ueberschlag.
T.V.: Thérèse Vigo.
Y.G.: Yvon Gac.
Y.H.: Yvonne Humm.
Y.T.: Youenn Tempereau.


Lexique

AME: Association pour la Modernisation de l'Enseignement.
ASSEDIC:
BCBG: Bon Chic Bon Genre.
BEM: Bibliothèque de l'Ecole Moderne
BENP: Brochure d'Education Nouvelle Populaire.
BETA: Bureau d'Etudes des Techniques Audiovisuelles.
BT: Bibliothèque de Travail.
BTJ \ BT junior.
CA: Conseil d'Administration.
CAP: Certificat d'Aptitude Pédagogique.
CE1: Cours Elémentaire 1ère Année. 7 à 8 ans
CE2: Cours Elémentaire 2ème Année. 9 à 10 ans
CEL: Coopérative de l'Enseignement Laïc.
CEMEA: Centre d'Entraînement aux Méthodes d'Education Active.
CEP: Certificat d'Etudes Primaires.
CES: Contrat Emploi Solidarité.
CFE: Cours de Fin d'Etudes (Classe). 13 à 14 ans
CM2: Cours Moyen 2ème année. 10 à 11 ans
C.P.: Cours Préparatoire. 6 à 7 ans
CIMES: Concours International du Meilleur Enregistrement Sonore.
CMT: Création Manuelle et Technique.
EN: Ecole Normale.
FIMEM: Fédération Internationale des Mouvements de l'Ecole Moderne.
FISE: Fédération Internationale des Syndicats de l'Enseigenement.
GREM: Groupe Romand de l'Ecole Moderne.
HLM: Habitation à Loyer Modéré.
IA ÷ Inspecteur d'Académie.
ICEM: Institut Coopératif de l'Ecole Moderne.
IDEN: Inspecteur Départemental de l'Education Nationale.
INRP: Institut National de Recherche Pédagogique.
IP: Inspecteur Primaire.
IUFM: Institut Universitaire de Formation des Maîtres.
MCE: Mouvement de la Coopérative Educative.
MEM: Mouvement de l'Ecole Moderne.
OCCE: Office Central de la Coopération à l'Ecole.
PC: Parti Communiste.
PCI: Parti Communiste Italien.
PEMF: Publications de l'Ecole Moderne Française.
PEP: Perspectives d'Education Populaire.
SBT: Supplément Bibliothèque de Travail.
SDF: Sans Domicile Fixe.
SNCF: Société Nationale des Chemins de fer Français.
SNI: Syndicat National des Instituteurs.
TD: Travaux Dirigés.
UNEF: Union Nationale des Edudiants de France.


Table des matièresAvertissement au lecteur 3
Souvenirs 5
Etat des lieux 14
Le déclic 31
Un couple - un mouvement - Une nouvelle approche de l'éducation et du travail 63
Les Freinet 63
L'université Freinet 85
Autoformation - Coopération- Coformation 109
Pratiques dans nos classes 153
Réactions à la pédagogie Freinet 199
Apport du mouvement au développement des personnalités 219
Une prise en compte de l'environnement 229
Pour une nouvelle architecture scolaire 229
La santé 241
Une philosophie ouverte 247
Une quête existentielle 247
Un engagement politique 272
Freinet précurseur 295
Comment Freinet entra au ministère 309
Poème 315
Liste alphabétique des participants 319
Lexique 323


En 1945, j'allais être titularisé instituteur,
j'ai rencontré C. Freinet
Par hasard
Par la lecture de quelques brochures.
A cette lecture première, je n'ai rien vu,
rien compris,
de l'idéal socialiste,
de la culture populaire,
de l'idéal politique,
de la tradition paysanne
qui sous-tendaient le discours pédagogique,
l'oeuvre entreprise par un homme
dont j'ignorais l'existence
la semaine précédente.
Pourtant, j'ai été «touché».
Intuitivement convaincu,
déjà et pour longtemps,
de l'humanisme
de cette attitude de Freinet
devant la vie.
Je n'ai rien décidé.
J'ai commencé d'installer ma profession
dans ma vie avec ma profession.
Je m'en suis trouvé heureux.
au cours d'un demi-siècle.
Quand je pense à Freinet,
je le vois ou le ressens
en dehors de moi-même.
Je n'en fais pas un modèle à imiter.
Mais je le remercie tous les jours
de m'avoir conduit à penser.
Comme cela.
Anonyme

Publication: